Quatre ans après la sortie de son EP Princes of Persia pour lequel il nous avait accordé une interview, et un an après Heed, un cinq titres sorti sur Sevendipia, Juanita revient aujourd’hui avec l’album Dèmos. En signant sur le label basque Forbidden Colours, l’artiste reste fidèle à sa région natale et ses origines espagnoles, qu’il revendique jusqu’à son choix d’édition. La période étrange que nous traversons a percuté ses productions de plein fouet. Juanita répond à l’inertie du confinement, aux changements sociaux et climatiques par une exploration de sons ambient, qui appelle autant à la contemplation qu’à la révolte. Le ton de l’album diffère de celui de la pochette, où l’on peut voir une voiture s’embraser à grandes flammes, avec un corps à l’intérieur. Cette vision apocalyptique du monde se traduit pour Juanita par des superpositions de synthétiseurs éthérés, agrémentées de samples aux messages universels.

juanita dèmos

La liberté à la sortie de notre zone de confort

Comfort zone est une accolade douce et généreuse, la satisfaction d’un canapé moelleux et de l’odeur des tartines grillées du matin. Juanita explore les sensations de la zone de confort, celle qui crée une bulle autour de nous. Une mélodie douce accompagne en fond sans discontinuer, tandis que des touches éclaircissantes s’ajoutent au fur et à mesure du morceau.

Un sentiment de liberté s’échappe dès les premières notes de No animal shall wear clothes. Le morceau explose au bout de six minutes, après un discours de révolte qui appelle à se battre pour rêver. La lutte pour conserver cette liberté devient un combat infini. La déception se fait ressentir ensuite dans Dèmos, bourré de mélancolie. Le titre du morceau – qui est aussi celui de l’album – signifie peuple en grec. L’artiste semble y faire un constat de l’évolution de notre espèce, qui tend vers l’extinction par la destruction de notre propre habitat. Juanita observe ce déclin, démuni, et nous met en garde face à nos contradictions.

« By dreaming we fight, by fighting, we dream »

Death To The Alpha

L’être alpha serait la personne qui domine, s’empare du pouvoir et fait office de leader naturel. Cette typologie très répandue engendre beaucoup d’inégalités, et Juanita semble lui montrer toute son aversion sur l’explicite Death To The Alpha, un morceau torturé qui gagne en complexité sur la longueur. Pour la première fois, on entend des percussions, comme les pas d’un Alpha qui nous écrase.

Le reste de l’album alterne entre des instants contemplatifs ascendants et descendants, comme des bouffées d’émotions variables. Ainsi se répondent For the Good of the People, qui se digère comme une note d’optimisme sur sept minutes, et son penchant triste Resilience. Bien que les hommes soient au centre de l’album, on retrouve un brin de nature dans Please Go Outside, avec des samples d’oiseaux. Le titre nous rappelle combien la nature nous fait défaut dans les confinements citadins, ceux désignés par le gouvernement comme ceux forcés par nos trains de vie productifs. Difficile de conclure cet état des lieux du monde actuel pour Juanita, et le morceau de fin There Will be no New World nous laisse perplexe. C’est un épais brouillard, un écran de fumée qu’il nous jette à la figure. Le va et vient d’un rideau de noise nous cache la vision du futur. Un signal faible semble émaner au loin, sans qu’on puisse l’atteindre. On ne sait pas si c’est un espoir, ou le gouffre de l’effondrement.

Juanita-live-Mirage Festival - Beyeah

Live A/V de Juanita et Fabrice Starzinskas au Mirage Festival à Lyon, 2018 // Crédit Photo : Quentin Chevrier

Juanita nous a habitués à exposer ses compositions en format live, le dernier en date étant pour PILAR à Bruxelles en 2020. L’artiste nous a confié travailler sur une nouvelle performance, bien qu’il ne sache quand ni comment elle se présentera, compte tenu des circonstances actuelles. Ce qui est sûr, c’est que son univers aussi contemplatif que déroutant est propice à une immersion visuelle. Il nous questionne, nous remet face à nos réalités, comme un miroir qu’on aurait cherché à éviter.


À lire aussi : Rencontre avec le duo Glass : « on écrase les sons jusqu’à les transformer en quelque chose qui nous stimule »