« Connectat a la musica del futur » prédisait le slogan de la première édition du Sonar. Pas besoin de traduction pour comprendre les inspirations initiales du festival qui, dès 1994 annonçait clairement ses ambitions : avant-gardistes. Un côté défricheur que l’évènement affichait jusque dans ses visuels, annonçant un ‘advance music meeting’, plutôt qu’une quelconque ‘techno party’.

Sonar 1994

Né dans l’antre urbaine du Raval, quartier de Barcelone à l’époque éloigné du vacarme touristique, Sonar a toujours rattaché son identité à son aspect citadin. Pas de camping ou d’étendue champêtre comme cadre, mais plutôt un quartier en friche. Quoi de mieux pour une musique encore en marge?

 

Une histoire de réputation

L’histoire commence ainsi, et attire rapidement les fans de musiques électro dites « avancées ». La première édition regroupe environ 6000 personnes, majoritairement des locaux. Dans les années qui suivent, le festival grandit rapidement : la jauge double dès 1995, pour atteindre les 50 000 spectateurs à l’an 2000. Un tracé quasi exponentiel puisqu’entre ses Days et ses Nights, le festival accueille aujourd’hui plus de 110 000 spectateurs.

Le déménagement vers un site plus adéquat à ces nouvelles jauges se fait en 2013, où les organisateurs abandonnent définitivement le quartier du Raval pour l’espace d’exposition de la Fira Montjuic. Expansion oblige, le besoin de grands espaces prend le pas sur le charme de la vieille ville.

Le développement du festival mais aussi le décloisonnement des musiques électroniques – de la ‘niche’ où elles se trouvaient au début des 90’s vers la sphère mainstream – impactent sur le programme qui affiche aujourd’hui des noms bien plus accessibles qu’à ses débuts.
À 22 ans, le Sonar est désormais une entreprise florissante et incontournable sur le plan des festivals électroniques. En témoigne le programme de l’année 2015, qui annonçait en têtes d’affiche rien de moins que Flying Lotus, Jamie XX et Laurent Garnier, mais aussi The Chemical Brothers, FKA Twigs, Die Antwoord et A$AP Rocky.

 

Mais si la marque Sonar est devenu une entreprise internationale et un nom de référence, ses organisateurs tiennent à en conserver l’image avant-gardiste et les attaches locales. Aujourd’hui encore, si l’on sonde aléatoirement la faune barcelonaise et catalane, bien plus sont familiers avec le Sonar qu’avec l’autre poids lourd de la ville, le Primavera Sound. Plus que son cousin affilié au rock et à la musique indé, le Sonar a su se doter d’une réputation et d’une portée que les gens du marketing classifiraient de « local-global ».

 

Sonar D+ : l’évènement Pro

Dès sa création, le triumvirat à la tête du festival affiche une envie claire, celle d’institutionnaliser les musiques électro. En 1994, le style est encore largement stigmatisé et l’Espagne ne fait pas défaut à ce jugement. Quelques centaines de kilomètres plus bas, à Valencia, les premières free parties se mettent tant bien que mal en place. S’éloigner des fièvreuses soirées valenciennes et choisir comme fief deux centres d’arts contemporains (le CCCB et le MACBA) sont les premiers pas vers ce désir de légitimité.

Pour insister sur l’idée qu’ils présentent autre chose qu’une fête de sauvages adeptes de grosses basses, les organisateurs créent un évènement simultané au festival et dédié aux arts digitaux, le SonarMatica. Avec cette nouvelle facette, ils s’adressent à un autre public et légitiment au passage leur démarche artistique. À SonarMatica, on parle art, technologies et innovation, le tout avec l’idée de mélanger les genres.

Aujourd’hui renommé Sonar D+, le congrès attire plus de 3000 amateurs et professionnels d’un peu partout. On y trouve toutes sortes de petits génies des nouvelles technologies, de l’image et du son, venus présenter leurs inventions toutes droit sorties du troisième millénaire.

 

L’imagerie : des cactus et des hommes

Loin des festivals électroniques ayant commencé en joyeux bordel avant de s’institutionnaliser, le Sonar a donc depuis toujours annoncé la couleur, et ce jusque dans ses visuels. Les affiches de chaque édition, qu’on peut faire défiler d’un oeil amusé via cette frise chronologique (en nous rappelant que l’esthétique graphique des 90’s en aura écorché plus d’un), témoignent de cette ambition.

Leur surréalisme global démontre l’intention de s’adresser à des initiés, soit à un public qui ne se contente pas de lever le sourcil et passer son chemin à la vue d’un cactus ou de Maradona. Sergio Caballero, l’un des trois directeurs et le responsable de la facette visuelle de l’évènement, invente un univers fantasque qui ne se refuse rien. Les images sont décalées et un brin wtf comme cette affiche de 1997 montrant un groupe du 3ème âge se baladant sur la côte. Pour l’anecdote, ces trois couples âgés s’avéreraient être les propres parents des organisateurs. Plus classe que se faire tatouer « Maman » sur l’épaule droite, non ?

 

Si l’on s’attarde sur les campagnes de communication des années qui suivent, on se rend rapidement compte que ce côté décalé ne s’est pas envolé avec l’âge : en 2008, de mystérieuses vidéos sont uploadées sur des sites fantômes, attirant pas moins de 180 000 vues en quelques jours, soit plus du double du nombre de spectateurs de l’époque.

Sans explication ni réel sens, ces vidéos d’à peine une minute exposent des chimères type corps de poulpe/visage humain, sous fond sonore de conversations en chinois. De quoi montrer que quatorze années après sa création, le festival et son directeur artistique respectent encore les traditions instaurées en 1994. Weird un jour, weird toujours.

 

 

L’expansion en multinationale

Aux alentours de 2002, le Sonar s’ouvre à l’international en organisant des évènements ponctuels dans plusieurs grandes villes sous le nom « A Taste Of Sonar ». Après avoir expérimenté ce format un peu partout dans le monde à Londres, Hambourg ou Tokyo, le festival décide d’allouer plus clairement son nom aux promoteurs étrangers pour les laisser organiser de ‘réels’ festivals plutôt que de simples évènements affiliés.

Dur de suivre le cheminement exact de ces éditions tant les lieux changent chaque année, mais l’état des choses en 2015 en révèle assez sur la puissance actuelle de la marque Sonar : outre l’édition barcelonaise, le festival couvre aujourd’hui l’Europe du Nord avec des éditions à Reyjavijk, Stockholm et Copenhague, honore ses racines hispaniques à Bogota, Santiago de Chile et Buenos Aires et navigue jusqu’à Le Cap en Afrique du Sud. Un retour à Tokyo a également été annoncé pour 2016.

Tel un empire festivalier dont les colonies lui apportent renommée et prospérité, la franchise Sonar est aujourd’hui une entreprise qui marche.

Sonar Save The Date

 

Un royaume contesté

Nul n’est prophète en son pays. Alors même que son champ d’action s’étend désormais aux quatre coins du globe, c’est ce que le Sonar a pu constater dans sa maison mère barcelonaise. Avec l’émergence d’évènements organisés en parallèle du festival – que les locaux qualifient communément de ‘Sonar Off’ -, le Sonar n’est plus seul détenteur des clés de la ville à la mi-juin.

Première cause de défection, le prix du billet qui avoisine aujourd’hui les 200€. De quoi en rébuter plus d’un, et ouvrir la porte aux solutions alternatives. Car si le Sonar a su travailler avec les promoteurs étrangers, les relations locales semblent plutôt évoluer dans la compétition. Et l’opportunité qu’offre aujourd’hui la mi-juin pour les fanas d’électro présents à Barcelone a su attirer d’autres organisateurs, dont les programmes vont jusqu’à challenger aujourd’hui le « In ».

On pourrait penser que ce genre de risque existe pour tout festival à taille internationale, mais ce n’est pas une fatalité en soit. Le contre-exemple type serait nos Nuits Sonores lyonnaises qui, pour endiguer toute rebellion, se sont alliées avec la quasi-totalité des salles et clubs locaux sous la forme du « Circuit » organisé le deuxième soir du festival, et proposent en marge de l’évènement des « Extra », lancés sous forme d’appel à projets. À l’échelle de la Catalogne, un autre exemple serait le Primavera Sound qui, au delà de son festival, a aujourd’hui main mise sur une bonne partie des concerts barcelonais à l’année.

 

Plus démentiel que défricheur

Si Sonar a su conserver une image assez élitiste à coup de campagnes brumeuses et de rencontres pro, il ne peut plus tant se targuer d’être défricheur. Avec en 2018 bientôt 25 éditions au compteur, il gouverne les festivals électroniques européens de sa maturité, mais ne peut plus tellement revendiquer de s’adresser à un public de niche.

Lorsqu’un évènement en marge se transforme en rendez-vous incontournable, risque est à prendre de perdre de l’authenticité et de la cote underground en chemin. Mais le prix à payer reste bien maigre face à tout ce que Sonar a bâti en quelques vingt ans d’action : image, gloire et prospérité.