Le grand effondrement en marche, c’est aussi celui de la club music – ou du moins la fin de règne du kick. L’écossais Sega Bodega représente très bien cette transition dans son premier album Salvador sorti sur NUXXE, collectif et label qu’il a fondé avec Oklou, Shygirl et Coucou Chloé. Il l’a sorti le soir de la Saint Valentin, comme une contre-offensive à l’obligation romantique de cette fête oppressante. Donnant à l’album son propre prénom pour titre, Sega Bodega nous livre ses pensées les plus intimes : une confidence en onze titres qui évoque autant le défi de la virilité, la dépendance à l’alcool et aux drogues, la santé mentale et l’amour.

Vous l’aviez peut être déjà repéré quand il donnait la voix à Shygirl en 2017 dans le tube très bouncy CC. Un titre qu’on peut aisément remettre au goût du jour puisqu’il prend comme base de sample la toux de Shygirl. En tant que producteur, Sega Bodega a le don de bien s’entourer. Il produit tous les morceaux de Shygirl, dont l’EP Cruel Practice en 2019 qui l’a propulsé sur le devant de la scène anglaise. On peut le voir également sur les prods de Coucou Chloé, Brooke Candy et plus récemment Zebra Katz.

Pour son premier album, Sega Bodega explore beaucoup plus qu’une simple ligne de basse et une toux sèche. On découvre les multiples facettes de l’artiste, qui oscille constamment entre la global pop, et s’inspire aussi bien de la pop coréenne qu’anglaise, mais aussi de l’UK bass et du R&B. Salvador prend le micro dès la première seconde de 2 Strong, avec une voix plutôt démoniaque, presque possédée. Le morceau est une balade adolescente sous vocodeur, où il exprime son incompréhension du monde qui l’entoure. Un certain cheminement intérieur qu’il entreprend au quotidien, et qui commence à peser lourd dans ses pensées. Touchant dès les premières minutes, il manipule aisément les tonalités de voix et les mélodies audacieuses.

On retient aussi le track Heaven Knows, comme une descente aux enfers, une impression de nager dans les limbes du purgatoire comme pour échapper à la sentence. On peut faire le rapprochement avec la tentation de consommer et plus généralement l’addiction aux drogues, qui font constamment naviguer le titre entre les deux mondes. D’une manière très littérale, il fait s’opposer des voix angéliques à d’autres diaboliques, comme pour exprimer la dualité constante entre ses envies.

Dialoguer entre les deux extrêmes, sans tomber dans l’un ni l’autre, c’est aussi le sujet du très beau MasochismSalv Goes To Hollywood est quand à lui destiné à être le tube de l’album. On se laisse très vite porter par la mélodie légère et répétitive, par le beat dansant, un des seuls de l’album. Le titre fait figure de condensé rapide des techniques qu’il utilise tout le long de l’album.

Smell Of A Rubber raconte les interrogations d’une relation, le point névralgique où l’on tombe amoureux. Le morceau est d’ailleurs d’une légèreté appréciable, agrémenté de quelques samples de flûtes et de deux voix incantatrices. Salvator se confie « I will never let you down« , où il exprime son attachement à la rencontre évoquée précédemment, et son coeur sensible qui a peur de se faire avoir.

Comme un retournement de situation, le morceau suivant U Suck remet en question ses sentiments, et envoie carrément tout balader. Sur la fin émerge une lueur d’espoir qui contredit tout le cheminement intérieur du track. Encore une fois, le sentiment de dualité entre ces émotions contraires prédomine dans l’album, avec la recherche d’identité qui se dessine en filigrane de ces rebondissements.

Sega Bodega pourrait être le double mélancolique de SOPHIE, et sa sensibilité nous touche énormément. Il défie le genre masculin à montrer ses émotions, ses doutes, et combattre le dangereux prisme du virilisme. Well done.