Mark Pritchard est un des grands noms électroniques de l’année 2016. Son oeuvre, le très attendu et tout autant acclamé Under The Sun, a conquis l’ensemble des afficionados des aventures introspectives. L’esthétique pritchardienne est un mélange détonnant de textures anciennes, de mélodies folkloriques et d’un sound-design futuriste. La cohérence vient d’une mélancolie doucement palpable, et d’un même rapport aux structures narratives : celles qui prennent du temps et qui jouent sur la tension, comme l’excellent ? ouvrant l’album. Ce jeu des structures, de phases distinctes du récit, trouve une résolution dans un final éponyme qui n’est pas un climax. Au contraire, c’est plutôt une transcendance qui vient d’ailleurs : comme si tout était faux jusque là, et que la fin n’était que la douce réalisation des signaux faibles de l’histoire, résonnant dans l’apaisement des affres.

On pourrait continuer de noyer cet album d’adjectifs dithyrambiques, tant il nous a envoûtés. Ses choix audacieux comme l’utilisation du spoken words sur The Blinds Cage, viennent surclasser la parade de featurings de premier plan – notamment celui de Thom Yorke sur le single Beautiful People. Alors, pourquoi reparler de ce qui est l’une des meilleures perles musicales de l’année 2016 ? Warp Records vient d’annoncer la sortie d’un « Expanded Vol.1 » d’une dizaine de titres, composé d’instrumentaux et de quelques inédits de qualité. Nous avions également eu le plaisir d’avoir une conversation dense et approfondie avec Mark Pritchard où le contact avait été plus que chaleureux, avec l’impression que cette rencontre aurait pu avoir lieu autour d’un feu en sirotant un verre de cognac. En vérité, il ne s’agit ni plus ni moins de se replonger dans quelques moments forts de notre discussion, et de se laisser bercer par la myriade de nouveaux visuels sorti par l’excellent artiste numérique Jonathan Zawada. Chez Beyeah aussi, on se délecte d’ouvrir nos carnets poussiéreux pour partager les vieux souvenirs.

Under The Sun est un album organique, né d’une longue gestation dont les premières traces remontent à 2009. L’album a été pensé dans la contradiction intelligente entre une structure au temps long et une musicalité plus directe de certains morceaux :

« Le vrai processus a commencé il y a deux ans. À l’origine, je partais pour faire un album complètement expérimental et avant-garde. Peu à peu ça a évolué, notamment avec le titre Beautiful People avec Thom Yorke, car j’espérais lui trouver une place. Et ça m’est apparu comme évident à un certain moment de laisser ces émotions plus pures s’exprimer, et de ne pas faire que de l’experimental un peu dark. Tout au long du processus, jusqu’il y a 6 mois, je n’étais vraiment pas sûr que la narration fonctionnerait. Quand je me suis plongé sur la tracklist, j’étais sur de mon point de départ, avec ce morceau « ? ». Je voulais commencer par ça, car ça démarre avec 2 minutes de drone. Pour moi ce morceau m’éteint, donc si tu arrives à te plonger dans cette ambiance alors tu t’ouvres à ce qui suit. Et la fin du morceau devient peu à peu musicale, donc c’était une bonne introduction pour un album qui se veut avant tout musical. Ça me fait un peu penser à l’introduction de « 2001, Odyssée de l’Espace » avec ce morceau de musique classique d’avant-garde. Ça éteint ton cerveau pour mieux connecter. Je voulais créer le même état d’esprit. »

Le rapport à l’image a majoritairement été établi par les visuels fascinants de l’artiste Jonathan Zawada, à la fois modernes et profonds. Le directeur Emmanuel Adjei a également publié le mois dernier son interprétation dystopique de Give It Your Choir à travers une excellente vidéo musicale. L’ensemble de l’oeuvre est donc fondamentalement collaborative.

« L’idée de ce projet, c’était de mettre en avant cette autre facette qui me compose. J’ai vraiment apprécié de travailler avec des vocalistes. Bibio m’a renvoyé des centaines de pistes d’harmonique et c’était enrichissant car j’ai dû apprendre à l’assimiler et en faire quelque chose. »

« On s’est aussi posé la question de faire des clips avec, car c’est un territoire nouveau pour Jonathan. Quand il a réalisé la vidéo pour Sad Alron, j’étais juste époustouflé. Je lui ai dit « on doit te donner plus de temps et d’argent ». Le programme qu’il utilise pour réaliser ces visuels coûte surtout au travers de la puissance nécessaire pour faire le rendu de ses œuvres. C’est quelque chose comme 1000 dollars pour quelques séquences. C’est aussi quelque chose à prendre en compte. Je trouve ça surréel, frais, abstrait, et ça correspond à la ligne du projet. »

Le dernier tiers de l’album prend un virage avant-garde audacieux, au gré d’une collaboration avec Beans, ex Antipop Consortium, racontant la mort du physique pour l’élévation de l’âme.

« Il a écouté la track, silencieusement, concentré, et m’a dit « je suis prêt ». J’étais surpris car je m’attendais à ce qu’il ait besoin de quelques jours. Il est allé dans la cabine d’enregistrement après n’avoir entendu qu’une fois l’instrumental. Ce que vous pouvez entendre sur cette track, il l’a réalisé en une prise. Il n’y a pas d’édit. Quand il a fini sa prise, la piste se finissait. Il est retourné dans la partie studio, on l’a réécouté, et on s’est regardé. Je lui ai dit d’une manière un peu hébété « c’est fait ». »

« Cette dernière partie est plus avant-garde effectivement, et ça ressemble plus à ce que je voulais faire originellement de cet album. J’avais un peu peur que ça divise les gens, et ça avait du sens de les insérer sur la fin. Ce sont des tracks moins accessibles, mais j’ai beaucoup d’affection pour ce qu’elles sont. Ne serait-ce que le spoken word, ça peut être problématique, car ça peut rapidement devenir très prétentieux et pompeux. Ici, car c’est fait avec une pure honnêteté, je trouve que ça a sa place et son sens. Et j’ai encore beaucoup de morceaux dans ce style-là. Ils représentent une part de moi-même, je veux continuer à en faire. »

Expanded Vol.1 n’a pas la volonté de créer une nouvelle narration. Il s’agit plus de s’épancher dans quelques instrumentales ou des ambients inédits, prolongant les moments « éteints » dont parlent si bien Pritchard. Light Bodied en est le meilleur exemple, suscitant chez-nous la pulsion d’une scène un peu abstraite :

« Devant, une vive lueur dans un monde aux couleurs pastels, de laquelle émane une onde puissante – comme de se tenir sur l’Oural quand l’aube entonne son défilé, ou de regarder les feux s’éteindre sur la ville pulsant ses syncopes nocturnes. L’ectoplasme qui nous compose s’envole d’un candide décollage, au gré d’un souvenir enfantin d’origamis. Las, nous n’affrontons plus les vagues au cœur d’un violier chiffonné de cartes postales ; nous élançons nos esprits depuis des aéronefs cartonnés. Les contraintes se détendent, notre esprit vagabonde, nos coups se relâchent. L’oxygène raréfié envahit nos poumons tandis que nous nous esclaffons une dernière fois : alors, nous vivons. »

À relire dans toute sa longueur : LONGUE CONVERSATION AVEC MARK PRITCHARD SUR LA SORTIE DE SON MAGISTRAL « UNDER THE SUN »