Il y a la musique contemporaine contemplative, il y a de l’expérimental si amoindri qu’il en devient soupir, et au milieu de tout ça, il y a les Sleepstep de Dasha Rush.

Sorti en 2015 comme une parenthèse à la carrière techno et au sillon de festivals que trace la russo-berlinoise, Sleepstep est un LP sous forme de longue ballade pour insomniaques en recherche d’apaisement. L’album entier, d’ailleurs sous-titré Sonar Poems For My Sleepless Friends, touche au sacré de l’ambient sans tomber dans ses écueils de facilité.

Après une intro éthérée comme une BO manquée de Gravity, on entre directement dans le vif avec l’étrange et mystique Dancing with Edgar Poe dont le titre retranscrit bien tout le potentiel mystique, quelque part entre une danse de ballerines et l’intro d’un film d’horreur.

Le titre suivant, Time Whispers and Albert s’écoute lui de deux manières : les yeux fermés dans le noir complet, ou avec du mapping imaginaire en tête. C’est d’ailleurs une autre corde à l’arc de la productrice, dont la performance AV Dark Hearts Of Space crée avec Stanislav Glasov a fait sensation dans tous les rares événements où elle a pu se montrer (MUTEK, CTM).

Après 1m30 de suspens, Scratching Your Surface est le premier titre à prendre une structure techno et à réellement se doter d’un beat – même si minimaliste – sur lequel Dasha murmure des phrases décousues dans la langue de Molière. Et le potentiel sensuel de l’album d’y atteindre au passage son paroxysme.

On retrouve cette techno abstract sur Antares et Abandoned Beauties and Beasts, après la parenthèse Sleep Ballade qui illustre une certaine poésie de la retenue, cette fois sans paroles. Avec une douce tension croissante, les huit minutes d’Abandoned Beauties and Beasts prennent place, dans un crescendo qui finira en écho lointain plutôt qu’en apothéose. Mais cette longue montée sans sommet persiste sur Lumière Avant Midi, dont l’atmosphère hiémale se frotte d’assez près au religieux.

La dimension sacrée se confirme dans les chœurs très théâtraux de Sail Away To Her et ses plages drones avec lesquelles on tombe presque dans l’occulte. Mais voilà déjà le retour au dieu techno – lui bien terrestre – sur Lucy In The Sky Lost Diamonds, où Dasha se remet à nous susurrer des paroles inintelligibles, sans oublier de rajouter ça et là quelques cantiques de prêtre.

On retourne ensuite vers l’expé spatiale sur Fog Dogma And Bread puis A Minute After The War, l’un sombre et le second lunaire, parsemé de touches de piano, comme un repos essoufflé après la petite mort. La tendance se confirme sur Life Time Poem, où Dasha nous murmure le conte fantastique de sa vie. Charmant même si un peu trop littérale dans ses manières de « bedtime story » pour adulte.

Sans anticipation, on tombe ensuite au coeur d’un rêve tourmenté avec 100 Hearts et son retour abrupt vers une techno froide, presque clinique. La parenthèse nocturne finit par se clôturer sur une outro-Outer Space oubliable et le titre Micro Universe, qui reprend toutes les thématiques abordées au cours de l’album dans un mashup atmosphérique dont on aurait pu se passer.

Si Sleepstep s’embarrasse de quelques titres dispensables, il reste une bien belle invitation aux errances de l’insomnie, et à une ambient techno qui campe toujours du côté de la retenue et de la subtilité. Car n’en déplaise à son titre endormi, l’album tient bien plus du voyage itinérant que de la berceuse.