Depuis quelques d’années, un nouveau phénomène musical commence à jaillir des profondeurs de la capitale portugaise, imbibé par les sonorités des communautés angolaises domiciliant dans les quartiers populaires. Portant le doux nom de Batida, cette musique au carrefour des cultures afro et européennes se propage dans les clubs de la ville. Sans réelle traduction, le terme se rapproche d’une expression qui désigne les battements du cœur lors d’un choc violent.

Une « musique de sauvages »

L’histoire débute vers la fin des années 2010, lorsque des gamins pour la plupart d’origine angolaise s’amusent – comme leurs homologues du Mzansi Sound en Afrique du Sud – sur des versions crackées du logiciel Fruity Loops et conçoivent leurs premiers sons à base de beats ultra-dynamiques, et de kicks percutants, abrasifs.
La scène florissante lisboète commence à faire retentir ses compositions, taxées il n’y a pas si longtemps encore d’être pour les sauvages. Les publics bohèmes et populaires se mélangent au cours de soirées où sont diffusées de la kizomba, de la tarraxinha (danses et genres musicaux d’origine angolaise, répandues dans les pays lusophones), du kuduro ou encore de nombreuses formes d’afro-house et d’afro-tech.

Et c’est dans cette effervescence que la batida verra le jour, regroupant le son des communautés luso-angolaises. Aujourd’hui, grâce au soutien du label Principe Records, la batida est le mouvement underground qui rayonne dans la capitale lors des incontournables soirées Noite Principe, organisées au Musicbox, un club du Bairro Alto dans le centre-ville. Ils utilisent de vieux samples angolais qu’ils mélangent à leur sens de la production des plus modernes, pour un rendu extatique.

Hier et demain

A l’origine, “batida” désigne les compilations pirates qui circulent dans les rues de Luanda, capitale de l’Angola. Chaque jour, de nouvelles créations mixant les musiques traditionnelles aux volutes électroniques post-modernes sortaient du ghetto Musseke pour venir retentir dans les Kandongueiros (taxis). Ces compilations principalement dédiées au kudoro révélaient et révèlent encore le son qui fait vibrer les rues de la ville. Aujourd’hui, ces cassettes deviennent des vinyles et obtiennent une réelle visibilité, en venant secouer les corps et les esprits d’une Europe en mal de sensations fortes.

Une des premières figures marquantes de cette nouvelle scène, Dotorado Pro, est un jeune garçon de 16 ans, qui dévoile en 2014 le morceau « African Scream » sur Soundcloud. Devenu l’hymne de toute une génération lisboète, l’artiste est désormais majeur et commence à arpenter les clubs de la capitale, après avoir fait retentir aux quatre coins de l’Europe ce tube de batida en devenir. Mais l’avenir se tourne déjà vers d’autres créateurs, comme DJ Nigga Fox et son kuduro futuriste. Évoluant vers des contrées surnaturelles, son art mêle les tambours filtrés et les voix désincarnées au sein de claviers afro-house aux accents acid. À ses côtés DJ Nervoso et ses rythmes enflammés, ou Lilocox et ses fusions avec la trap s’installent à leur tour dans cette dance-music contemporaine.

Mais on se doit avant tout de recommander l’écoute du pionnier DJ Marfox, véritable étendard de la batida, qui pousse le style vers des contrées tonitruantes et avant-gardistes. Sur des rythmiques up-tempo, il entrelace dubstep, grime, musiques traditionnelles et techno, au sein d’un carcan affilié à la batida, pour nous catapulter avec panache dans un dancefloor protéiforme des plus jouissifs. L’écoute du titre « 2685 » parviendra surement à convaincre les plus sceptiques grâce à l’efficacité de ses rythmes, le savant mélanges de beats et une série d’harmonies finement agencées.

Faux-ami et véritable conquête

Et si nombreux sont ceux qui connaissent le nom Batida comme celui d’un producteur incontournable de l’électronique portugaise, sa musique n’est pas en lien avec le genre que nous abordons ici. Il s’inspire clairement d’un héritage angolais et même africain, sans pour autant s’apparenter distinctement à la batida.

Devenu un phénomène au sein de la sphère électronique du vieux continent, cet artiste a néanmoins offert une vitrine d’envergure à ce genre et à cette scène dont il porte le nom. Comme s’il était sans le vouloir l’étendard d’une culture qu’il partage en partie mais qui a continué d’évoluer sans lui, vers la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Une matière sonore brute mais pas dénuée de finesse, qui mélange les ADN de plusieurs cultures pour dresser les standards d’une toute nouvelle génération d’artistes, qui s’empresse de l’utiliser dans le but d’exprimer leur imaginaire.

Cette musique mutante, en train de conquérir le cœur des européens avec des sorties chez Warp Records, ne ressemble à aucune autre création inspirée par les sonorités africaines. Elle commence structurer des codes bien à elle, symbole de son implantation progressive au sein des musiques électroniques. Tandis que la scène africaine cache encore de véritables merveilles.