Il est fascinant de voir comment la musique peut se graver sur des moments, des souvenirs, ou des périodes de votre vie. On vous raconte une de nos aventures avec un format un peu original : immergez-vous dans un moment à partir de son morceau de musique. Aujourd’hui, il s’agit d’une nuit en rave dans une usine grouillante du Yorkshire anglais. Lancez le player ci-dessous et immergez-vous.

L’écume est glaciale. Devant moi, une usine désaffectée dont les néons clignotants trahissent son état bâtard. Nous sommes loin dans les campagnes du Yorkshire, coincés entre un parc national, un district industriel, et une mer déchaînée. Je ne pensais pas vraiment atterrir ici, ou plutôt – je n’y croyais pas vraiment. Peut-être ne m’étais-je jamais vraiment réveillé depuis hier. On m’avait seulement indiqué de venir ici au plein cœur de la nuit.

À mesure que je me rapproche de l’entrée principale du complexe, des martèlements lourds, puissants, et étouffés se font sentir. La grille tremble. Dans l’allée, un magnifique et hypnotique spectacle visuel stimule mon imagination. Les différentes flaques d’eau – la région est toujours pluvieuse et froide – reflètent par syncopes les néons dissonants, encastrés sur les barres métalliques rouillées. Derrière cette acmé visuelle, un escalier monte vers la porte dérobée de ce qui semble être un énorme hangar. Les marches grincent, et c’est tout juste si l’escalier ne semble pas s’effondrer à chacun de mes pas. Le grincement se mêle avec les bruits stridents de la musique étourdissante s’échappant du hangar. À l’entrée, un homme est assis recroquevillé, la tête dans ses genoux. Ailleurs. Perdu. Seul. La carlingue qui tremble à chaque vague de basse ne semble même plus l’atteindre.

À l’intérieur, un dédale de piliers. Les emplacements des anciens outils productifs se dessinent comme des ombres intermittentes dans l’accord rythmé d’un brasier de chocs sensitifs. Des silhouettes s’agitent, dansant dans les quatre coins de la salle. Je n’arrive pas à deviner d’où provient la lueur sonore. Des néons rouges excitent les participants, rassemblés en tribus – sorte de microcosmes sociaux. Dans l’interstice de ces petits regroupements variés, des âmes errantes semblent se dépasser par ce que leur corps laisse à dire du monde, de leur vie. La danse est frénétique, dans l’écoute seule de la chair. Alors qu’un froid glacial règne dehors, certains couloirs se transforment en fournaises pulsantes. La sueur dégouline des muscles saillants. La chorégraphie, millimétrée mais incontrôlée, magnifique mais esseulée, se traduit par une série de yeux fermés et de regards hagards. Qu’importe les autres. Je reste bouche bée, stoïque, sensible.

Un peu plus loin dans le complexe, la musique se fait moins claire. Le dédale se divise en de multiples alcôves. Les cigarettes jonchent le sol. Les cadavres des bières métalliques anglaises sont disposées ici et là. Mon regard s’arrête de plus en plus sur les visages que je croise. Certains me paraissent étrangement familier. Ou plutôt, de plus en plus familier. Des binômes éphémères s’adonnent au plus charnel des plaisirs dans une indifférence général. Le roulement métallique des pulsations étouffées nous parvenant rayonnent dans ce lieu isolé – dans le temps et l’espace. Tout me semble singulier. Et familier. Je me sens en pleine forme, pour autant les couleurs me semblent trop brillantes. Je ne pense pas avoir pris aucun produit. Je pense ? Je ne sais plus. Mais je crois. Pour m’enlever cette idée de la tête je m’aventure un peu plus loin. Dans une pièce où je ne veux plus regarder les gens, un grand miroir est disposé au plafond. Étrange. Mon regard se perd dans lui-même. Un stress m’envahit. Je ne me reconnais plus. Ces traits de visage ne sont pas les miens. Ce regard ne peut pas être le mien. Mon attention redescend sur mes mains. Je sursaute en ayant l’impression pendant une seconde d’y voir du sang. Instinctivement, je le mets à la bouche. Merde, je ne sais pas quel goût a mon sang. Le stress s’amplifie. La décharge d’adrénaline élance mes jambes. Je remonte le complexe sans m’arrêter sur ce que mes sens peuvent vouloir dire. Je ne le veux plus. Je vois la sortie. Je ne veux pas me perdre. D’un seul coup, je déboule dehors.

soleil V2

La chaleur des rayons me caresse le visage, presque tendrement.