Nos scènes clubs ne sont pas mortes, mais mises sous un coma artificiel dont elles attendent depuis bientôt un an d’être délivrées, sans autre option que de s’en remettre aux instances supérieures. Pourtant, on a trouvé important de se pencher sur le vécu de ces collectifs, même à un temps où ils ne peuvent pas exercer. Justement pour ne pas laisser la fête devenir un souvenir.

L’essence de la scène de Grenoble, de sa création à l’actuelle mise sous cloche, c’est ce que nous avons essayé d’interroger dans notre nouvelle série Sous le Téléphérique, en commençant par une longue conversation avec Reda, fondateur du collectif TDN, acteur historique des musiques électroniques à Grenoble. Et pour une immersion globale dans la scène grenobloise,  le collectif nous a concocté une playlist 100% locale par la même occasion :

Grenoble, de l’electroclash à la trance du Hadra

« Grenoble, capitale française de la musique électronique » titrait le journal l’Express il y a seize ans. La scène grenobloise née avec Oxia, The Hacker et Miss Kittin, en plein essor de l’electroclash, transforme la ville en terrain de jeu pour la musique électronique : disquaires, labels, salles de concert, bars à mix… Et la notoriété de ces artistes transmet au passage une image sérieuse de la scène club locale.

Avec sa proximité montagneuse surplombant la vallée, Grenoble offre aussi un contexte qui facilite les raves. À la même période, le collectif Hadra s’empare de ce paysage pour y installer ses teufs de trance. Aujourd’hui de notoriété internationale, le collectif a gardé son fief dans les rues de Grenoble et en a fait son QG. Ils axent leur mission autour de trois thématiques : la formation et la transmission, avec des ateliers d’initiation et de mix, la production et le management avec le label Hadra Records, et enfin la diffusion avec le très réputé Hadra Trance Festival et d’autres événements à l’année. Véritable moteur d’initiatives collectives, Hadra oeuvre localement et nationalement pour défendre leur musique et les valeurs de la rave.

C’est dans ce contexte musical que le collectif TDN commence en 2010 avec des soirées privées, puis au bout d’un an et demi, organisent leur première soirée au bar MC2. À Grenoble, l’accès aux salles n’est pas difficile, car il n’y a pas beaucoup d’associations structurées. Ainsi, ils prennent d’assaut l’Ampérage et le Drak’Art, et s’instaurent petit à petit dans le paysage de la ville. Avec beaucoup de sueur et d’huile de coude.

«  À Grenoble, dans certaines salles quand tu fais une soirée, t’es pas en mode confort, tu fais partie de la logistique ! »

the dare night TDN la belle electrique

Les neuf ans de TDN à la Belle Électrique

Partir de rien et finir aux Nuits Sonores

Dans cette aventure, TDN commence sans personne pour les guider. Le collectif apprend sur le terrain, avec les moyens du bord. Une tâche loin d’être gagnée à ses débuts, car le public n’est pas habitué à la musique électronique ni à son ambiance. Avec deux à trois dates par mois, le collectif mise sur la fréquence et la continuité. Il respecte une ligne artistique précise, ce qui permet à son public de lui faire confiance et de grandir.

The DARE night prend aussi des risques sur la programmation, et n’a pas peur de faire découvrir des artistes de niche, dans un registre moins club. Il se lance un pari avec les soirées Subversion, un alliage détonnant d’EBM et de techno industrielle. Depuis 2018, TDN participe aussi à Nuits Sonores avec le programme « TER : Teuf En Région ». La première année, ils organisent une soirée avec The Pilotwings et Bufiman, et la deuxième, en 2019, Reda a une idée d’artiste : DJ Stingray. Sur cette recommandation, Nuits Sonores organise une tournée de cet artiste rare et incontournable sur les quatre dates du tour régional du festival lyonnais. Une petite consécration.

DJ STINGRAY TER beyeah

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Une nouvelle Résonance

En 2018, Hadra lance un appel pour occuper ses locaux et fédérer la musique électronique de la ville. Un collectif d’associations se forme : Résonance. C’est le noyau dur de l’électro à Grenoble, sous l’impulsion de quatre structures :  The DARE night, ADN, Hadra, et Le Stud/L’Ampérage. Devenu en peu de temps le négociateur du milieu électronique grenoblois avec les pouvoirs publics, ils obtiennent des subventions, une première pour des associations. Ils mutualisent cet argent public pour acheter du matériel technique et de mix afin de donner des formations. La solidarité de cette initiative est une vraie force qui permet la structuration et l’élaboration de projets durables, une étape nécessaire pour solidifier la scène grenobloise.

TDN - The Dare Night Grenoble - interview Beyeah

Le trio TDN DJs

Comment construire un public ?

«  Ce qui est important, c’est le terrain. »

Le public est grandissant sur le segment électro, comme un peu partout en France. Il y a beaucoup de gens de passage à Grenoble, c’est une ville très étudiante. L’avantage, c’est qu’il y a une programmation club presque tous les jours de la semaine. D’ailleurs, le collectif Carton Pâte s’est tourné vers ce public, en proposant une programmation plus large, pour tous les goûts, allant des soirées 90’s à des bookings comme Vitess, Harisson BDP, Jack de Marseille…

À Grenoble, le tissu associatif est très impliqué. Sur le plan programmation, TDN décide d’être un moteur pour les artistes locaux. Pour leur série de soirées « UNIT 2 » , il ajoutent toujours une première partie ou un closing local. Sur la scène, il n’y a pas de grosse rivalité entre les artistes, au contraire. Pour Reda, programmer des artistes locaux est toujours une satisfaction.

« Je repère les DJs dans les bars, je mets de l’importance à la sacralisation de l’événement. Si l’artiste est débutant.e mais accorde une super importance à notre événement, il.elle va donner plus.»

Un exemple concret ? « Pour la soirée à l’Ampérage avec Legowelt, la performance de Binary Digit en closing était l’une des plus mémorables. Il a tout cassé avec son live machine ! »

Avec désormais dix ans d’expertise, le collectif se permet aujourd’hui d’exposer ses artistes et de développer ses idées en programmation : proposer des B2B, des exclus, mais aussi prendre des risques avec des concerts live. En 2019, ils invitent pour leur nouveau format concert Secret Value Orchestra et Marc Rebillet, juste avant le succès que ce dernier connaît aujourd’hui.

« Notre public n’est pas habitué à ce format, on est capable de le faire, mais il faut construire un public.»

marc rebillet the dare night

Marc Rebillet à l’Ampérage

Au delà de Grenoble

TDN ne s’arrête plus aux portes des Alpes, et a fait des émules à Lyon et Bordeaux. Le collectif récupère en 2013 une résidence de deux ans à l’IBOAT (Bordeaux), puis à Lyon en 2015 au DV1 et au club le Terminal. Il a des antennes un peu partout en France, grâce à la mobilité de ses membres. Il a su marquer les esprits en défrichant des nouveaux talents avant tout le monde, comme Jensen Interceptor, Elena Colombi ou Nu Guinea.

En 2020, The DARE night fête ses 10 ans. Ses membres ont prévu une tournée dans toute la France pour marquer le coup, mais COVID oblige, le projet est reporté. Les activités dans leur ville natale étant elles aussi en stand by, ils en profitent pour créer des connexions ailleurs, et repenser la structure. Les trois DJs piliers du collectif – Mouataz, Mazigh et Mogan – enchaînent les émissions sur les radios françaises : Rinse France, Hotel Radio, Le Protocole, et d’autres à venir. Mazigh débute une résidence mensuelle « Bavardages » sur Sacré radio tous les premiers mardi du mois, avec pour la première émission Zadig et Estelle Paixao.

Bien que très affectés par la crise du Covid, TDN arrive à rebondir avec ingéniosité, en se concentrant sur ce qui peut encore se produire. Ils lancent pendant l’été 2020 une chaîne de podcast, Les Tambouilles TDN, qui parle de musique à travers la cuisine, avec des artistes français émergents dont ils sont proches.

Miser sur les producteurs locaux

Pour les artistes et producteurs de Grenoble, il est compliqué de jouer en dehors de la ville. À Lyon, ils peuvent avoir un gros complexe d’infériorité : il y a beaucoup d’artistes, mais pas beaucoup de créneaux pour jouer. Ils se concentrent donc sur d’autres villes de la région, notamment Genève et Romans-sur-Isère, où le Romanesque crew oeuvre depuis 4 ans pour faire bouger leur ville au son des musiques électroniques.

Parmi les étoiles montantes de Grenoble, on peut compter sur Crystal Geometry, un artiste qui a percé la chape de plomb de la région. Il fait de la techno industrielle orientée hard dance – une tendance certaine du moment, concrétisée par l’émergence des soirées « Hard Dance » de Boiler Room. Il a notamment joué son live à la Gaîté Lyrique pour Underscope.

On compte également beaucoup d’artistes micro house à Grenoble, revenus après une escapade à Londres. Il y a notamment deux labels micro florissants, Stash Trax et Ekoutesapoto. Enfin, une nouvelle webradio est née il y a trois ans et commence à faire son chemin : STR808 radio. Elle propose des sessions live d’une heure chaque semaine, avec un artiste à l’honneur. L’artiste s’affiche sur un fond vert, pour une touche visuelle originale qui rappelle celle de la radio coréenne Seoul Community Radio. Parmi les artistes récents, on compte Actress M, Ktulu, Vouiz & Easy Tiger, Romanesque crew, Binary Digit. Sans doute le meilleur moyen de se projeter dans la diversité des producteurs grenoblois.

Musiques actuelles et politique

Reda a rejoint le conseil d’administration de l’Ampérage, ce qui l’a bien aidé sur le côté administratif et l’appel à des aides publiques. Ainsi, avec son collectif, ils ont eu une subvention pour un projet de festival avec le campus de Grenoble, ce qui leur a donné accès à des lieux nouveaux, comme le Musée Dauphinois.

On peut se demander pourquoi la mairie ne crée pas de liens avec ces associations qui font vivre une partie de la vie nocturne à Grenoble. Les associations sont rarement assez grosses pour dialoguer avec la mairie, elles n’ont pas de moyens. Pour faire des dossiers de subventions il faut des moyens humains, des employés, donc des moyens financiers. C’est un peu le chien qui se mord la queue, et finalement les associations qui auraient le plus besoin d’aides pour se développer ne les ont pas, et ce sont souvent celles qui ont déjà une certaine autonomie financière qui les récupèrent. Mais s’il y a encore trop peu de petites associations dans la musique subventionnées à Grenoble, les pouvoirs publics ont mis beaucoup de moyens pour développer cette scène avec la construction de la salle de concert la Belle Électrique.

ampérage grenoble beyeahLes parrains de la ville, Oxia, Miss Kittin et The Hacker, sont proches de certains lieux, parfois ils y jouent mais ils n’ont pas de résidence. De façon générale, ils ne sont pas actifs sur le devant de la scène actuelle. « Il n’y a pas encore de dialogue entre cette génération et la nouvelle » nous dit Reda.

« Je n’ai pas connu Oxia, Miss Kittin et The Hacker, sur ces dix dernières années, on n’a pas eu l’occasion d’instaurer un dialogue. »

Cependant, il nous confie aussi que depuis trois ans, TDN se rapproche doucement de l’esthétique de The Hacker, comme si c’était dans leur ADN depuis le début, mais qu’ils n’avaient pas su le voir tellement c’était évident. Peut-être est-ce là que réside l’héritage de ces pionniers, dans la transmission de cet amour pour une certaine vision de la musique électronique à la jeunesse grenobloise, qui continue de la faire vivre.

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Crédits Photos : The Dare Night