En marge des programmes intenses de bon nombre de festivals que nous avons l’habitude de fréquenter, on a voulu s’immerger dans une ambiance bien différente, celle du Terraforma. Un jeune festival italien qui, en moins de cinq ans, a su convaincre ses participants et la toile avec son cadre exceptionnel (malgré le peu de photos disponibles) et son point de vue tranché sur l’ambiance qui devrait régner en festival. Retour donc sur notre périple en terres forestières milanaises.

Un cadre accueillant, libre, et un public qui le respecte

On pourrait commencer à parler des performances des artistes sur les trois jours du festival mais il est important de vous placer dans le décor avant cela, le cadre faisant partie intégrante de ce pourquoi nous sommes venu. Peu de festivals auront l’audace de vous proposer un site aussi vaste et vert que le Terraforma, où se côtoient uniquement deux scènes, avec une capacité ne dépassant pas les 2000 personnes sur tout le site.

Au sein des jardins et du bois de la Villa Arconati, le Terraforma a choisi un accueil à l’état d’esprit plutôt libre, où les contrôles, les délimitations, et les horaires sont laissés loin derrière nous. « Festival expérimental et durable » affiche la baseline du festival. À eux seuls, ces deux qualificatifs réussissent à captiver un public à la fois concerné par le programme et respectueux de l’environnement qui les accueille : un beau défi de remporté, garantissant sur place une réelle compréhension du cadre et de son authenticité.Terraforma

Côté scénographie, le festival continue aussi sur cette même notion de liberté : des matériaux et structures en bois se fondent dans le décor de forêt, avec deux scènes qui se caractérisent chacune par une scénographie différente et un très bon soundsystem, démontrant des nombreux partis pris pour faire régner cette ambiance particulière.

Terraforma TerraformaOn a aussi eu l’occasion de voir des lives dans un labyrinthe végétal sur une autre partie du site, pour des configurations très atypiques à laquelle les artistes ont dû s’adapter : une configuration circulaire. On a pu s’habituer à une atmosphère plutôt différente de nuit, où les éclairages et autres néons n’entraient pas dans le schéma habituel, là où on pourrait les attendre sur un décor de forêt. Bref, une approche différente de la mise en lumière du lieu et de ses espaces. Ceci étant aussi vérifiable dans le choix de mise en lumière de chaque scène : très minimaliste, donnant une vision très brute de la rave avec ce décor de bois.

Des choix artistiques pertinents

Le Terraforma axant beaucoup son programme sur des longs DJ sets évolutifs ou bien des live courts d’une heure, nous avons pu expérimenter des ambiances et performances toutes différentes compte tenus des horaires, des différents endroits de performances et du déroulé. Le Terraforma est l’un des rares festivals à ne jamais faire jouer les artistes en simultané sur deux scènes, laissant le temps au public de se laisser porter par le live en cours, ou de s’en échapper à la recherche d’un bel endroit pour se poser et contempler le site.

Revenons d’abord à cette scène qui devrait vous paraître étonnante à la description : dans une clairière non loin des deux scènes, un labyrinthe fait d’arbustes pas plus hauts qu’homme ont accueilli le live de Plaid et de leur projet « Plaid & Felix’s Machines ». Un live réalisé avec Felix Thorn et conçu pour et avec des machines, la pièce centrale en totem de leur live étant au centre du labyrinthe, et les artistes derrière la régie. Un live très immersif et particulier, où chaque mouvement de cette sculpture de machines est sonorisé et prend part à la partition que joue Plaid.

Terraforma

Toujours dans cette configuration circulaire nous avons pu découvrir le live hypnotisant de Gábor Lázár, un féru de sonorités de synthèses qui mélange aussi des rythmiques à la AFX. L’effet est garanti et malgré des moyens plus légers sur la diffusion du son (on avait eu droit à de la quadraphonie la veille), on a vraiment pu se plonger dans cet univers de synthèse très immersif. On vous conseille vivement l’écoute, et rien que les labels qui soutiennent l’artiste peuvent en attester: Presto!?, le français Shelter Press, et dernièrement The Death of Rave sur lequel est sorti son dernier double LP « Unfold ».

On apprit avec déception en arrivant l’annulation de Lanark Artefax, mais nous avons fait une tout autre tête quand nous avons eu connaissance de son remplaçant de taille avec Lorenzo Senni. Jouant à domicile et plus si inconnu que ça sur les différentes scènes de festivals depuis un an, Senni a littéralement imposé son style lors du premier soir du Terraforma. Son live s’avère toujours aussi incroyable, entre sonorités gabber et synthés EDM tous transformés en musique extatique et pointilleuse, tout en retirant les lignes de drums. Il réussit à obtenir un fort caractère psychédélique et hypnotisant, et c’est dire si son travail du son se ressent directement sur le soundsystem.

Il faut savoir que le Terraforma prend une autre liberté : celle des horaires. Ainsi les performances de certaines têtes d’affiche se déroulaient dès 10h le matin, et nous avons pu ainsi nous réveiller doucement sur les nappes ambient de Konrad Sprenger, expert des instruments traditionnels. Son live était fidèle à son dernier album sorti sur PAN, « Stack Music » qui se porte essentiellement sur le contrôle de sons de guitare de synthèse, mais aussi le contrôle de ces sons par l’accordage de cordes de guitare contrôlées par ordinateur, qui rendent ces nappes complexes dans la démarche – mais pour autant accessibles d’un point de vue sonore, surtout pour une fin de matinée.Terraforma

Nous avons pu aussi assister à d’autres projets plus instables ou insuffisamment rendu par les scènes qui les accueillaient, la scène carrée en bois étant parfaitement adaptée sur des formats matin et après-midi avec des projets ambient, plutôt que sur d’autres DJ sets de rave et techno qui ont pu s’y dérouler. Nous retenons avec unanimité le set de Jeff Mills de clôture du premier jour, armé évidemment de sa TR-909 et de ses quatre CDJ pour un contrôle total de ses boucles et nappes infinies. Nous avons aussi pu découvrir Powder, praticienne japonaise qui a littéralement emporté tout le monde avec sa sélection, d’abord très suave et lente pour finir sur des ambiances acid – on en retiendra l’énorme track de Bryan Kessler en picktime de son set.

Une fois qu’il s’est imposé, un festival devra sans cesse se renouveler pour garder la place qu’il s’est faite auprès du public : dans le line-up évidemment, mais aussi sa conception des espaces et sa scénographie – les deux étant de plus en plus essentiels pour se démarquer aujourd’hui. Du côté du Terraforma, le festival affiche une certaine longueur d’avance sur ces points cruciaux de « festival expérience » : c’est l’un des rares événements prenant beaucoup de libertés dans son concept artistique comme d’organisation, ou même d’accueil. Pour notre part, on est déjà prêt à le refaire l’année prochaine, en espérant des températures plus douces que l’évident cagnard italien.

Crédits Photos : © Guido Borso – Delfino Sisto Legnani