Le festival Sonar fêtait ses 25 ans d’existence cette année, avec pour objectif la mise en orbite de quelques objets musicaux, et l’abordage immédiat de tout ce qui touche de près ou de loin à la musique électronique. Retour en mots et en images au bout du marché haut de gamme de la musique électronique.

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Arrivée dans la station spatiale vendredi, avec un soleil au beau fixe et un public toujours aussi présent. L’excitation est difficilement cachée, on fait une première reconnaissance des lieux avec un petit tour des salles pour la forme. Le premier concert qui nous arrête est celui de l’écossais Claude Speeed, naviguant sur des nappes inconnues, on s’accroche vite à son aile virevoltante. Accords de synthétiseurs sur notes arrondies et légères, émanation de crépitements aériens, Claude nous projette dans une transe en slow motion.

Mais l’on doit déjà se rendre au Complex pour le nouveau live de Laurel HaloEli Keszler, le percussionniste qui l’accompagne, s’arme le poing léger des premiers échos de tambours. Halo conteste le rythme binaire au piano puis, prudemment, viendra accompagner la partition de son chant majestueux. Elle dompte le fluide sonore aussi bien sur le clavier qu’avec ses cordes vocales, les notes sont allongées, puissantes, l’ensemble demeure d’une finesse incroyable. Mais la sieste des salles noires nous guette, on évite donc le piquage de nez sur les fauteuils mollement confortables et on se dirige vers la sortie.

Dans nos détours, on assistera aussi au passage sur scène de Chino Amobi, où l’américain sortira l’artillerie expé en mixant des extraits de discours de Donald Trump incessamment entrecoupés de nappes de noise et de drone, moyen volontairement peu subtil de le faire taire. Sa tempête de noise se déchaîne par à-coups, sonnant comme le son des mitraillettes souvent de triste actualité Outre-Atlantique. Deux scènes, deux ambiances ricaines bien différentes – éclectisme du Sonar oblige, les australiens de Distruction Boyz mixent au même moment du Cardi B de l’autre côté du site.

Un des concerts les plus marquants de cet après-midi est sans conteste celui de SOPHIE. On assiste à une introduction asphyxiante, où on la voit se mouvoir en semi-épilepsie, devant une matière plastique grandissante, qui finira par l’engloutir. Une métaphore au monde moderne qui nous aspire, ne laissant plus à disposition qu’une enveloppe charnelle dont l’esprit est parti ailleurs. Succession de morceaux entre noise, dub et techno, aucun moyen de décrire le travail de SOPHIE tant il est hétéroclite et innovant. La rythmique, les danses, le mapping, tout est percutant, même les excursions pop mainstream qui semblent singer le genre tout en cherchant à lui rendre honneur. Seul bémol – qui vaudra pour toutes prestations de musiques expérimentales ce jour-là : le son y est beaucoup trop fort, au point de ne pas réussir à rester dans la salle toute la durée du show.

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Autre concert incroyable de ce vendredi : le set sous tension d’Alva Noto, qui subjuguera son public de son nouveau AV show UNIEQAV : une immersion géométrique où les lignes se troublent, accompagnée d’une techno subtile qui ne se perd pas dans les snares, et sait faire beaucoup en maniant très peu. Indéniablement l’une des meilleures performances que nous verrons sur toute cette édition du Sonar.

Du côté des autres scènes, Olafur Arnalds joue son live classico-électronique devant une salle comble, entouré de violons et violoncelles sur scène, et d’une armée de pianos et claviers à portée de ses mains. Challenger de Nils Frahm pour la palme du nerd/génie créatif, Arnarlds ne manquera pas de gagner quelques points en blaguant avec son public de son obsession pour le piano :  « I’ve just created this new piano machine… What have you done for the past two years ? »

La journée n’est pas encore finie qu’on court vite au Sonar Night afin de ne rien rater du concert le plus attendu du soir : Gorillaz.  Le groupe fondé par Damon Albarn et Jamie Hewlett performe au dessus des espérances et de l’attente au tournant commune aux headliners. Chaque morceau est accompagné d’une création vidéo originale, où l’on retrouve les quatre figurines bien connues qui personnifient le groupe. En plus des musiciens et des nombreux guests, des choristes accompagnent Albarn au chant. Bientôt s’enchaînent les classiques, entremêlés avec le nouvel album du groupe : Hallelujah Money, Clint Eastwood, On Melancholy Hill, Hollywood, ou encore Superfast Jellyfish avec De La Soul en personne sur scène. On retiendra l’intervention enflammée de Little Simz le temps d’un 16 sur Garage Palace, et un show global d’une énergie débordante, calibré pour les stades et pour un public complètement abasourdi devant un tel phénomène. 

Young Marco prendra la difficile relève avec brio, et l’on se laisse entraîner par le beat afro-techno du producteur. La soirée s’enchainera avec les DJ set boum boum des valeurs sûres Modeslektor et Bicep, toujours aussi efficaces même si elles s’aventurent parfois trop dans la grande passion des catalans pour la tech house. Du côté des autres scènes, Kode9 remplace Wiley au pied levé pour un DJ set en full best-of grime, tandis que Bonobo enchaîne son live pop-électro devant une foule bien compacte malgré une heure un peu tardive pour écouter de la pop d’ascenseur.

On fera également des détours vers le Sonar Car pour la sélection housy très pointue de DJ Harvey, qui fait ce soir dans le minimalisme, devant un public peu convaincu au vu du remplissage. Le final countdown se fera avec Miss Kittin et Kim Ann Foxman pour une réunion au sommet avec deux heures de techno berlinoise secouée d’un fond d’électro clash, et la voix de Miss Kittin comme chant de guerrilla scandant Women are strong.

Le samedi, lever difficile pour réussir à conquérir le site du Sonar avant une certaine heure, malgré la déception de rater les shows de IAMDDB et de Chloé pour son Slow Mo Live. On arrive pour entrevoir la performance d’Amp Fiddler et Tony Allen devant une salle bondée, avant de se diriger la rencontre entre DJ Stingray et Mumdance, autre mélange au sommet du breakbeat et de Détroit. Succession de morceaux aussi décousus que bouillants, la justesse de leur échange nous épate et on ne quitte pas la scène des yeux. Dehors, c’est la fête de la french touch délavée avec 2 Many DJs – aucun intérêt à part se rafraichir les idées avec de l’air frais.

On emboîte de ce fait le pas vers les concerts de nuit, avec une première enjambée sur le set de Call Super, bonne mise en jambe sur une techno introspective plutôt lente, c’est le bon timing. Détour ensuite vers John Talabot qui joue à domicile, démarrant sans trop d’aigreur sur des loops répétitives. La suite ne sera que plus animale, le savoir-faire du maitre catalan sur le booth s’avérant ce soir aussi rayonnant que ses morceaux.

Traquenard qu’on n’avait pas vu venir, on passera contre toute attente le reste de la nuit devant le majestueux set de Laurent Garnier, qui, tel un prestidigitateur moderne, hypnotisera une bonne moitié des raveurs du Sonar ce soir. Une montée sans précédent vers l’extase la plus totale, l’énergie presque vivante qui ressort de ses platines nous aspire et nous empêche de changer de cible. On retiendra au passage un majestueux closing track sur le Cafe del mar remixé par Tale of us.

Malgré des dissonances sur la programmation de jour entre la scène extérieure commerciale (voire EDM, merci Diplo) et les autres scènes offrant des expériences expérimentales innovantes, parfois même futuristes, on retiendra l’exemplarité du Sonar dans sa capacité à mettre en avant l’avant-garde de la musique électronique tout en restant accessible à tout un chacun.

Au diapason avec son temps, Sonar sait toujours faire état de l’émergence des nouvelles tendances, années après années. Cette édition aura été témoin de l’insertion du dance-hall dans toutes les strates de l’électronique – du hip-hop à l’expé, de l’émergence fulgurante de la trap espagnole, de la montée en flèche de la nostalgie 90’s dans les looks comme dans le retour vers une néo-forme de Bakalao, et du débarquement en hype des influences Baile Funk brésiliennes, exportées des favelas de Rio jusqu’aux sages terres européennes. Bref à 25 ans, l’un des plus grands festivals électroniques du monde continue à surprendre, et n’a pas encore vu apparaître ses première rides.

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Article écrit par Nina Venard et Lélia Loison