24 ans après sa création, le Sonar cristallise encore l’essence des musiques électroniques d’Europe et d’ailleurs. On s’est ré-embarqué cette année dans ce voyage sonore autant porté sur les producteurs hip-hop que les expérimentations radicales. Voici notre récit des journées, avant celui des nocturnes à paraître bientôt.

Sur le papier, on aurait difficilement pu imaginer une entrée en matière plus dynamique qu’avec la nouvelle figure du rap US Princess Nokia. D’autant plus que l’américaine commence son show par le doublé imparable Tomboy / Kitana. L’intro fait son effet, même si la grand tare des sets hip-hop est elle aussi bien présente : l’omniprésence du playback, qu’on entend bien plus que la rappeuse elle-même. Ce qui lui permet d’ailleurs d’aller rider le public d’un bon slam, précédé d’un avertissement de mise : « Don’t fucking touch my hair ».

On enchaîne ensuite avec un détaché d’Erased Tapes, Daniel Brandt et son projet Eternal Something qui fait se succéder une palette de rythmiques et textures sans vraiment se poser de limites – trombone et tambour en prime. L’arrêt suivant sera pour notre premier A/Visions sur la scène des expérimentateurs, une pièce obscure aux airs de salle de cinéma baptisée Sonar Complex. Ce jeudi, le programme est co-organisé avec les hollandais du festival Today’s Art qui font ici se rencontrer Tarik Barri et Léa Fabrikant, et quelques heures plus tôt, Dopplereffekt et le crew français Anti VJ.

Le contraste entre la scène du Complex et la teuf estivale en train de se dérouler à l’extérieur est assez saisissant : imaginez-vous passer d’un show hip-hop enflammé à une salle sombre où se délient des fils et des formes colorées, similaires à un Fantasia sous LSD, tout en faisant tourner en boucle un hypnotique message « I – Am – Lost ».

sonar complex

sonar nokia

C’est en retournant au soleil et face au R&B très chorégraphié de DAWN que commence à émerger l’idée que chacun peut choisir son type de Sonar, et qu’on a pour l’instant à peine effleuré le spectre des possibilités. Notre prochain choix se porte sur Forest Swords, déjà aperçus dans bon nombre de festivals expé, mais qu’on attend à un tournant un peu plus énergique après la sortie de leur très bon album Compassion. L’essai se transforme dès le début avec les premiers notes de War It, qui plongent l’audience dans un état de transe face à ce son tribal, cryptique, calibré à grands renforts de percus et de basses. Les visuels qu’on pourrait qualifier de « Twin Peaks meets Geisha culture » s’ajustent parfaitement à la scène du Sonar Hall, pendrillonnée de rideaux de velours rouge. Sur les notes remaniées d’Arms Out et Raw Language, le duo anglais emporte toute la foule avec lui et un réel sens de communion se fait sentir, peut-être pour la première fois aujourd’hui.

De l’autre côté du complexe, c’est la disco party de Prins Thomas qui a pris place, tournant très rapidement à l’overdose de boules à facettes, le norvégien ayant apparemment décidé de faire plaisir aux néophytes avec un son 80’s très, très éculé. On préfère suivre notre parcours des salles noires pour aller assister à une performance qui tend justement plutôt du côté obscur de la force : celle du bien-aimé Andy Stott. Devant un parterre assis et une salle pleine à craquer, l’anglais se présente au beau milieu de la scène, devant un écran qui reste désespérément noir. Une heure durant, il déroule sans douceur des sons industriels d’une noirceur qui n’est pas sans nous rappeler Autechre, eux aussi connus pour orchestrer leur concert avec la pénombre comme effet de style.

Usant de la théâtralité de la scène, Stott nous donne une certaine impression d’avoir atterri au futuroscope : ses vappes vrombissantes font vibrer nos sièges et tous les membres qui y sont rattachés, prenant le temps de ralentir doucement avant de se prendre un coup de kick ou de drums les faisant repartir de plus belle. On entend ça et là quelques échos dub techno sous la masse expérimentale, mais la montée des dissonances domine ce bordel maîtrisé, qui frôle parfois d’assez près le hardcore. L’émissaire de Modern Love déroule son programme cauchemardesque d’une main de maître : certains le prennent avec la délectation des amateurs d’expé, alors que quelques autres fuient la salle sombre en se cognant aux murs – un spectacle d’autant plus raccord avec le show d’épouvante auquel on est en train d’assister.

Après avoir constaté l’annulation d’Earl Sweatshirt (un de ses traits de tournée récurrent, qu’il partage avec son ancien comparse d’Odd Future, Frank Ocean), on tombe sur un mini-dôme en 360° où on assiste à l’assez bluffante pièce 3D Morphogenis, sur laquelle on reste scotchés un bon moment :

La transition avec Prins Thomas sur la fin de son set verse dans l’ultraviolence et l’abandon de toute forme de respect, puisque le DJ s’est apparemment décidé à jouer de l’EDM teintée disco, avec un mauvais goût qu’on ne lui aurait pas soupçonné. On lui laisse la présomption d’innocence quant à une potentielle insolation passagère, mais le doute plane.

Temps est venu pour l’acte de clôture, et pas des moindres : nous revoilà face à Arca et ses sets qu’on sait d’expérience délurés, torturés, souvent trash. Mais c’est encore un autre level Arcadesque que le vénézuélien décide de viser au Sonar : son habituelle intro de stentor, où il sort du booth pour présenter au public un air d’opéra entrecoupé de quelques beats industriels, durera cette fois une grosse demi-heure, soit une moitié du set. D’habitude aux manettes des visuels, Jesse Kanda assure donc ce soir la relève côté musique. Le classicisme du chant d’Arca et sa théâtralité outrancière sont en symbiose avec l’aspect toujours dramatique de ses productions, n’en déplaise aux quelques réfractaires qui peu à peu fuient la scène, face à un chanteur très conscient de la beauté de vider une salle.

Après une explosion visuelle et sonore, les choses sérieuses peuvent enfin commencer : Arca revient sur scène vêtu de son habituel combinaison latex, avant de faire une annonce en espagnol et en anglais incitant les mineurs non-accompagnés à quitter la salle « because you’re about to see some real shit ». Il sort de scène, et s’en suit 5 min de boyaux puis de fist-fucking en gros plan à l’écran – ceux qui y étaient s’en souviendront assez pour qu’on ait besoin de donner plus de détails. Arca revient et hurle un chant métalesque au micro, avant de descendre dans le public et le parcourir de part en part pendant une bonne dizaine de minutes.

Provocateur par essence, Arca expose dans son show le challenge de sortir des carcans électroniques : se foutre des transitions, et faire un set d’opéra là où certains s’attendaient peut-être à voir un producteur de titres de Kanye West. Et ce n’est pas le pathos mélancolique de son chant, sa danse lascive où le micro côtoie le fouet, ni même sa tenue qui n’en laisse pas beaucoup à l’imagination qui donnent à la musique d’Arca cette sexualité assurée et sa certaine dose de violence, mais bien le mélange Arca-Kanda de musique et d’images toutes sans concession.

On applaudira hautement la standing ovation qu’il accorde sur la fin à Jesse Kanda, poussant le timide anglais du retranchement de ses machines pour un plebiscite de la foule qui durera un long moment. Il finira son set en nous annonçant que le public du Sonar reste son audience préférée, ce qui expliquera en partie la liberté dont il a fait preuve ce soir. Car si c’est déjà la troisième fois cette année qu’on voit Arca et que son show n’est jamais le même, celui-ci fut certainement le plus radical auquel on ait jamais pu assister.

arca sonar

 

Vendredi, on débarque alors que Lena Willikens est en train d’enflammer la scène extérieure du Sonar Village d’un final d’EBM tribal, si tant est qu’une telle qualification puisse exister. On entend même les percus samplées du titre le plus estival qui soit, « Sun My Sweet Sun » des Red Axes. On tend l’oreille pour le rappel mais c’est déjà trop tard, la colognaise a cédé les platines à Roosevelt et l’ambiance chute de cinq degrés d’intensité.

On se rattrape en se glissant vers la scene XS – tout juste inaugurée cette année – sur laquelle la nordique Kablam est en train d’orchestrer un remix complètement indus, hurlant et taré de Who Run The World (Girls) de Beyoncé. Ce final tout aussi furieux que son EP sorti l’année dernière nous laisse envisager de belles choses pour la suite de carrière de la suédoise.

Le temps d’une ballade indie pop gentillette de Roosevelt, et on retourne s’abriter du cagnard dans les salles sombres. On passe d’abord du côté de Suzanne Cianni et de ses synthés, qui s’adonne au tout analogue devant une salle bondée, apparemment plus intéressée par le statut aéré de salle que par l’artiste, à en juger par le niveau sonore des conversations.

sonar suzanne cianni

Mais notre rendez-vous avec la salle du Complex réservée aux artistes avant-gardistes est avancé, car Elysia Crampton s’apprête à monter sur scène. Debout à côté de ses machines devant un parterre attentif, Crampton expérimente un genre de transe baroque sur un instrument qu’elle utilise à la fois comme une guitare, un orgue et un synthé. Les percus amérindiennes se mêlent à de l’ambient et des sons d’orgues très médiévaux, et ce mélange pourtant improbable fonctionne jusqu’à l’ensorcèlement. Les sonorités se mêlent et s’entrechoquent dans un mur sonore dantesque mais maîtrisé, que Crampton balance à la gueule du public par vagues tsunamiesques. Une belle réussite pour un style très clairement singulier.

Sur le reste des scènes, le hip-hop a pris place : les Stookie Sound font tourner du Skepta sur la scène principale, tandis que Bad Gyal et son R&B en playback et vocodeur ne retiennent pas plus notre attention que l’UK bass brise-tympans d’Evian Christ qui, en essayant de donner dans l’intensité, est tombé dans la musique de fête foraine. On lui retiendra une reprise notable d’un son tout droit sorti de notre jeunesse (et qui aurait du y rester ?) : « All the things she said » de T.A.T.U. Vous aviez oublié son existence, nous aussi.

Notre chemin se poursuit devant la chino-berlinoise Pan Daijing qui se lance dans une expérience artistique totale : enroulée dans une toile blanche jusqu’aux paupières, elle hurle en reverb dans son micro pour ensuite se sampler et faire évacuer sa voix en vappes évanescentes. Le résultant est crispé et tendu autant qu’il est jouissif par son aspect « film d’horreur en live ». Techno froissée et théâtralité appuyée, le show surprend mais convainc une audience médusée.

Son live s’achève pour laisser placer à une autre expérience de cinéma sur scène, cette fois plutôt portée du côté du nanar. Reprenant les synthés qu’on lui connaît avec son duo Essaie Pas, Marie Davidson tourne depuis plusieurs mois avec son album solo Adieux au Dancefloor, et présente à l’occasion du Sonar une performance spéciale baptisée « Bullshit Treeshold ». Après 10 minutes d’introduction où la canadienne semble plus ou moins nous annoncer en boucle qu’elle va nous raconter sa vie sur trois rythmes techno avec un gros plan constant fait sur elle, on comprend qu’ici tout tient dans la formule ‘beaucoup de posture pour très peu de musique’. La faute également au cliché des paroles sussurrées en français qui, passés deux titres, tombe pleinement dans le grotesque.

On se décide à fuir le délire égocentrique avant que des sifflements involontaires ne nous échappent, et on se dirige vers Clark qui clôturera dans les salles noires cette journée du vendredi. Très enthousiastes après l’écoute de son dernier album Peak Magnetic, on s’attendait à une performance clé de cette édition du Sonar. Au lieu de cela, le producteur nous déroule une techno sans aucun autre intérêt que le show visuel qui l’accompagne : trois danseurs agitent des tissus noirs pour ne laisser visible qu’une masse en constante évolution, un incroyable jeu de mouvements qui fait figure de métamorphose – et sauve un peu les meubles. Detour de la dernière chance vers Floorplan, mais les rumeurs ont vu juste et c’est avec regret que l’on assiste a un cours de mixage en direct de Robert Hood à sa fille. Aucune harmonie dans les choix de sons, coupures en plein milieu d’un titre pour faire office de transition, la tech house limpide de Floorplan devrait rester en studio.

sonar dia

Samedi, c’est fourbus mais avec l’énergie des derniers jours qu’on arrive dans un complexe battant son plein sous un soleil qui carbonise. On ressort de Nosaj Thing pas vraiment convaincus, malgré les visuels délirants de Daito Manabe qui vaudraient bien le déplacement quelle que soit la musique qui les accompagne.

On se dirige vers Deena Abdelwahed dont on vous vantait l’ingéniosité récemment, et qui a tout à prouver sur l’une de ses premières grandes scènes festivalières. Dès les premiers pas dans la salle, sa danse orientale en 120 BPM nous habite totalement. Les corps de la salle XS se déchaînent, son énergie sur scène et sa touche d’humour convainquent un public de novice comme d’initiés qui restera jusqu’au bout, et repartira les batteries pleines.

deena abdelwahed sonar

Les rappels se joueront d’ailleurs dans la même salle avec le jeune producteur Total Freedom, capable de manier la grime, le dancehall et toute musique anglaise post-80’s d’une main de maître dont on retiendra l’expertise, malgré un final foiré en bonne et due forme.

Clou du spectacle et show très attendu, Amnesia Scanner prend place sur la scène Complex et nous plonge dans un noir complet, avant de lancer des lumières stroboscopiques qui semblent prendre vie sous nos yeux. Le live est noir, tourne de beats hardcore en sons expé plus éthérés – mais éphémères – avant de repartir dans des basses qui en appellent au meilleur des années 90. Par le jeu de lumières soigné, la machine scénique prend vie et on se surprend à la confondre avec un vaisseau spatial en passe de décoller – pour peu qu’on arrive à le fixer assez longtemps. Leur live est un rite initiatique à une secte de l’espace, dont on ressort assez retournés pour décider de clore ici cette édition « côté jour » du Sonar.

Que ce soit par la grande scène extérieure aux sets endiablés ou dans les niches expérimentales des salles sombres, chacun peut trouver son compte et sa tribu au Sonar Day. Une volonté de diversité électronique revendiquée par le festival – certes comme beaucoup d’autres, mais qui lui réussit à s’en acquitter avec talent, du moins en journée.

Amnesia Scanner arca sonar

Article écrit par Lélia Loison et Nina Venard

Crédits Photos : Alba Ruperez, Ariel Martin, Fernando Schlaepfer, Sonar.es