Le Rewire. On vous en parlait en termes tellement élogieux il y a quelques semaines qu’une fois l’heure venue, c’est avec l’attente et l’excitation de gosses à Disneyland qu’on est parti pour La Haye, voir ce que ce festival expérimental en terres hollandaises donnait en pratique.

Disséminé sur plusieurs lieux du centre-ville, dont deux églises temporairement transformées en salles des concerts, le festival se fait le théâtre d’un programme chargé en dose expérimentale et émergente. Bref, il y avait déjà sur le papier de quoi en prendre plein les yeux. Mais ce qu’on retient d’un événement tient aussi parfois de l’intention qui en émane, ou en tout cas de celle qu’on réussit à capter. Ce coup-ci, ce sera carton plein : avant-gardiste sans tomber dans la prétention ni dans un érudisme hermétique, et installé dans des cadres époustouflants sans pour autant virer à une dictature de l’esthétique. Balançant avec aise les travaux expérimentaux avec des concerts plus accessibles, tout en contrôlant l’écart séparant les jeunes premiers des anciens et des come-back événements, le Rewire approche de près l’équilibre parfait entre complexité et accessibilité. On a sciemment choisi de s’y balader à la dérive et de ne pas choisir la ligne directrice de nos déambulations, histoire de préférer la découverte fortuite au planning surchargé.

Nos aventures commencent le vendredi au QG du festival – un bâtiment de type MJC, dans la cave duquel un concert de prog rock et noise émergente semble avoir été improvisé, comme posé là par hasard. Au delà de l’ambiance libertaire que le cadre impose, on appréciera de ne pas tomber sur un énième stand Grolsh/Red Bull/Heineken proposant photomaton, colliers de fleurs et/ou boisson plus chimique qu’alcoolisée, dont le logo retentissant crame toute notion d’indépendance que le cadre aurait pu faire figurer.

Les bases sont posées, il est temps de nous aventurer vers les deux maisons-mères du programme, le Paard et le Prins27, deux lieux dont l’architecture de bâtisses à l’anglaise donnent plus l’impression de s’aventurer chez le premier Lord du coin que dans une fête expé. C’est ainsi qu’on tombe au détour d’un hall sur NAH, groupe dont le leitmotiv semble être de mélanger du Aphex Twin avec un solo de batterie rock-à-papa et un flow dub afro-futuriste. Si l’idée semble improbable, le live n’en est pas moins accrocheur, reprenant les codes très Arca-esque du « merde aux transitions » : touches de footwork par ci, montées modulaires par là, et vous reprendrez bien une couche de dancehall revisité à la sauce darkwave.

rewire nah

La transition avec Blankmass dans la bâtisse d’à côté se fait donc assez naturellement, malgré l’intention notable de ce dernier de nous massacrer la rétine et les tympans. Jusqu’au fond de la salle, on avoisine gentiment les 101db avec l’impression de s’en prendre 120 au bas mot. Sur de l’expé pure, entre ambient qui ne caresse pas et passades à la limite volontaire de l’audible, l’anglais issu de Fuck Buttons nous déroule des images de coeur en combustion, et d’une lave qui semble s’écouler dans les limbes. Les visuels de Blank Mass figurent un peu de ces dessins qu’on vous montre chez le psychologue : tellement abstraits qu’on peut s’y figurer un papillon aussi bien qu’une centrale nucléaire. Son live est surtout l’occasion pour nous de découvrir la scène « principale » du festival, une petite merveille post-industrielle aux poutres métalliques apparentes.

L’heure est déjà venue pour Gaika, qu’on attend au tournant après les cinq mois passés depuis notre première rencontre au Club To Club turinois. Et c’est sans nous décevoir que le nouvel espoir de l’Angleterre déroule son dancehall gothique : Tricky dans la présence habitée, mais grimesque dans l’énergie qu’il balance, le rappeur de Brixton réconcilie l’accent cockney avec les son caribéens en foutant le feu du début à la fin de son show, devant un parterre de hollandais qui passera rapidement du circonspect (vocoder oblige) au fédéré.

Après quelques passages au bar et au stand de vinyles-CD-cassettes (de Philip Glass), on enchaîne en crescendo avec l’italien adoubé par Warp Lorenzo Senni, dont les beats déstructurés et saccadés ne laissent pas vraiment place à la danse du ventre – n’en déplaise aux quelques éméchés du vendredi qui l’insultent depuis le fond de la scène. Car non, aucun public n’est parfait, pas même celui très ouvert du Rewire. Et si ce son polymorphique sautant du coq à l’âne sans jamais se fixer sur un choix précis est en effet indansable, il n’en est pas moins voyageur. Comme lors de ceux de son acolyte turinois Vaghe Stelle, on met les pieds en terrain plutôt inconnu lors d’un live de Senni. En ce qui nous concerne, on plongerait sans risque à deux fois dans ces sables mouvants.

rewire lorenzo senni

Tant qu’on est à essayer de qualifier l’inclassable, temps est venu pour nous d’assister à la berceuse militante d’Arca. En petite forme ce soir-là, Alejandro Ghersi restera derrière son booth et ne commencera pas son set en bas résilles-talons et solo d’opéra. Mais son dénigrement absolu des transitions et les visuels dérangeants de Jesse Kanda étant eux toujours bien là, nous n’aurons pas vraiment à nous formaliser de cette baisse de régime. Si deux minutes de Nicki Minaj imagées par un banc de chèvres broutant la caméra est déjà une vision assez belle pour l’en excuser, celle de muqueuses en gros plan sous fond de vrilles industrielles qui tabassent – et avec le nom « Beyonce » susurré par la principale intéressée en fond de toile – finira d’officialiser notre fanatisme pour la bergerie/bargerie du vénézuélien.

rewire arca

Samedi, nous voilà de retour dans les dédales des rues du centre de La Haye. Passé les panels de discussion et les rendez-vous manqués avec le début du programme, on commence notre soirée avec l’expé en vogue du danois Croatian Amor.

Utilisé à mauvais escient, la musique dite expérimentale peut devenir une posture, voire une caricature d’elle-même, tartuffiant ses penchants revendicateurs, et esthétisant à l’extrême un spectacle prétendument avant-gardiste. C’est le cas complet de Croatian Amor, projet solo du danois Loke Rahbek, co-créateur du label Posh Isolation dont le nom décrit assez parfaitement la stature. Pour vous donner une idée, voici quelques phrases nominales apposables en vrac à cette tentative d’archétype d’une musique « expé » : visuels psyché, vagues d’ambient, fougère sur scène, tentative d’A/Visions présentant un mix glauque de scènes de jeux de combat avec de réelles scènes de massacre au Moyen-Orient, références à la culture manga, zap sur chatroulette en continu.. Certes, tout cela pourrait fonctionner ensemble sur le papier. Mais empilés, condensés de la sorte, on se retrouve face à une marmite esthétisante, rêvant trop désespérément de se faire qualifier d’avant-gardiste. On retiendra d’un spectateur avisé ce qui pourrait être la meilleure quote du festival : « c’est comme si Tumblr faisait un morceau ».

La nuit tombe déjà, et on décide de s’aventurer en terres saintes pour enfin expérimenter l’une des églises qui fait office de scène du festival. Ce soir, ce sera pour le concert de Daniel Lanois. Déjà impressionnant au quotidien, le cadre monacal s’avère parfaitement adapté à l’ambient de ce producteur de Brian Eno, dont le nom ne résonne malheureusement pas autant que le maître malgré son statut de vétéran du genre. On est scotché par la beauté de ce glissement entre cadre et contenu, malgré un petit pincement au coeur sur la quasi-impossibilité d’envisager le même type de concert dans notre non-plat pays.

Tensions politiques non-mises à part, temps est d’enchaîner sur les revendications afro-futuristes de l’américaine Moor Mother. Descendante de Sun Ra, la prêtresse féministe et black power débarque sur scène sur une diatribe – voire un pamphlet – au micro, sous fond de musique ambient. « No More. » Rageur, politique, le ton volontairement secouant dans les fondations du néo-colonialisme et du patriarcat est donné. « I resist to be called a victim or a survivor. » Tandis qu’on frôle de près la musique industrielle, Camae Ayewa continue ses diatribes incendiaires dans une folie scénique à peine contrôlée. « Even in the house of a white god hell is only a mile away ». La messe est dite.


rewire moor mother

Quelque peu retournés par un live dont on ne se remet pas sur pieds si vite, le reste du programme a du mal à nous faire atteindre le taux d’adrénaline explosé par l’américaine. On passe par Reckwrong sans en retenir grand chose, avant de faire un tour du côté de chez Swans, dont les chants gutturaux et l’allure de vieux pirates contrastent beaucoup avec ce que nous venons d’expérimenter.

La suite se déroule comme un programme du samedi soir. Comprenez : place à la techno. Kassem Mosse laisse sa place à Aurora Halal, dont on n’arrive à entendre que les dernières notes pour cause de salle blindée. On passe ensuite aux détraqueurs de SHXCXCHCXSH, qu’on préférera largement en show A/V, les suédois nébuleux se révélant assez décevants par leur abstract techno plutôt basique, qui ne les retient pas de s’octroyer des petites pauses en loges. Pour finir, c’est la reine noire de la soirée Helena Hauff qui entre au booth. Jamais mauvaise en DJ set, Hauff sait s’adapter à son public et ce soir, ce sera techno tunnel pour vous servir. Si on dénote un petit abus de DJ, anticipant un peu trop les attentes du public et modulant beaucoup son set en fonction, on ne lui jettera pas la pierre d’une closing de soirée – sa spécialité – en somme plutôt réussie.

rewire SHXCXCHCXSH
rewire helena hauff

Grosse déception pour nous de devoir quitter La Haye avant la fin des festivités, le programme du dimanche révélant une affiche de taille : la présentation presque exclusive de SUMS (Kanging Ray + Barry Burns de Mogwai), l’expé de These Hidden Hands, les incontournables Jeff Mills et Tony Allen en duo d’un soir, ou le retour des néo-punk de (This Is Not) This Heat.

La force globale du Rewire tient beaucoup à cette vision des musiques qu’ils aiment appeler « aventureuses » : l’expérimental n’y est pas qu’un adjectif dont on peut affubler la seule musique électronique, mais devient une manière de désigner tout ce qui s’extrait des carcans pop et qui, par essence plus que par posture, peut difficilement se ranger dans une unique catégorie wikipédiableEt si le versant expérimental des grands festivals européens n’a pas à rougir de sa diversité, le Rewire pourrait en porter la couronne sans peine.

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Crédits Photos : Parcifal, Pieter Kers, Stephan C. Kaffa