Cela sonne comme une sentence, mais c’est au contraire une très belle chose : la cuvée 2017 du Pitchfork Festival a vu triompher des pointures option hip-hop, R&B et même jazz, sans que les newcomers soient en reste. Un changement doucement amorcé les années précédentes, par petites touches, dans la ligne éditoriale du magazine de Conde Nast, qui s’est désormais pleinement concrétisé. La semaine dernière avait donc lieu la 7ème édition du Pitchfork Music Festival Paris – ou Pitchfork Paris pour les intimes -, majoritairement à la Grande Halle de la Villette, mais pas que.

Le marathon de l’Avant-Garde

Avant les vraies hostilités, on se rend d’abord à « l’Avant-Garde », sorte de tremplin découverte du festival, qui débute un soir d’Halloween. Avec une soirée placée sous le signe du marathon dans Bastille, on enchaîne le rap novateur de Mavi Phoenix, la folk intimiste de Julie Byrne et la pop infusée de world music de Malca, le tout en passant par la noise de NOLIFE et l’électronique survoltée de You Man;. Récit de ce premier soir qui nous a laissé l’embarras du choix.

Notre périple au coeur du onzième arrondissement de Paris démarre dans l’ambiance cozy du Pop Up du Label. Le public se fait timide, la salle est silencieuse, même lorsque K A R Y Y N prend les commandes de ses machines. La productrice se fait d’ailleurs petite pour débuter son live, entonnant une performance a capella assise en tailleur sous des nappes de brume. Et pourtant, cette introduction singulière emporte la totalité de la salle, qui a les yeux rivés sur elle, sans mot dire. Et ce n’était que le début : les titres joués ensuite, Purgatory, Binary ou encore son dernier titre Ever sorti le jour-même, transportent le public. Le show lumineux était également au rendez-vous, soulignant à merveille sa performance en plongeant la salle sous les lumières des stroboscopes ou au coeur d’un bleu brumeux intense, toujours placé au bon moment. Un live hypnotique, surtout lorsqu’elle nous apprend entre deux titres que ce n’est que le deuxième live qu’elle ait eu l’occasion de faire.

À peine le concert de K A R Y Y N terminé, on court à toute vitesse dans les rues du quartier Bastille afin de se rendre au Pan Piper, salle où se produisent Malca et You Man. Bien que le live de Malca ait commencé plus tard que l’heure affichée sur le programme, il conquit rapidement la salle, qui se remplit à vue d’oeil. La pop teintée de notes issues de la musique traditionnelle marocaine séduit, laissant l’artiste communiquer avec le public avec une aisance digne des grands. Nous avons même eu droit à un titre bonus, absolument pas prévu : Shalom.

Lorsque le duo You Man entre ensuite en scène, la salle les accueille dpar un tonnerre d’applaudissements. Les lillois n’ont pas décidé de faire dans la dentelle : les kicks dopés aux basses fréquences font d’emblée danser la salle et hurler leurs fans. Et le sample de voix répétant en rythme le mot « tranquilo » sur le premier titre semble annoncé le contraire des envies du groupe : ils étaient bien là pour retourner la salle.  Le duo lui-même semble monté sur ressorts ce soir, sautant lui aussi au rythme de sa propre musique. Cette symbiose public-artiste devient d’autant plus concrète lorsqu’un des membres se rapproche du bord de scène pour danser avec les festivaliers du premier rang.

On a d’autant plus apprécié ce live grace au mapping improbable qui venait illustrer leur performance : extraits de dessins animés Disney passant par des graphismes géométriques ou encore des pizzas tournantes. You Man est au plus proche de son public et nous honore d’un beau closing pour notre première soirée d’Avant-Garde.

Éclectisme en salles combles

Pour la deuxième soirée d’Avant-Garde, on se remet des émotions vécues la veille en se rendant de nouveau au Pop Up du Label, où se produit un groupe français joliment dénommé Soleil Vert. D’emblée, la salle affiche complet : le public est réceptif, le groupe communicatif. Le premier titre est un succès, le public applaudissant et sifflant, mais c’est le titre Mirage, sorti quelques jours auparavant, qui fait le plus sensation en ce début de soirée : les performances du groupe sont douces, évoluent en une pop amoureuse qui chante les louanges du temps qui passe et des aléas de l’amour – aussi bien en français qu’en anglais. Le chanteur est par ailleurs à deux doigts de sauter dans le public : la symbiose est à son comble jusqu’au bout du concert. Et bien que leur live se fasse de manière presque amateur et, ils osent le dire, sans set list, leur performance apparaît comme une évidence, tant leur naturel et leur passion sont mis à nus.

Ceci dit, les heures de passage qui se chevauchent et la distance à parcourir pour aller d’une salle à l’autre nous empêche de faire traîner ce plaisir. On fonce au Badaboum où se produit la mystérieuse Oklou. Le contraste avec notre précédent concert est grand : le public est silencieux et semble être en pleine introspection. Son électronique teintée d’influences R&B lui permet d’enchaîner les titres et laisse peu de place aux réactions du public. Le public l’écoute et l’observe quand même avec ferveur, tantôt au bar une bière à la main, tantôt assis dans les carrés aux côtés de la salle, voire accoudés aux rambardes qui les entourent.

Le fait qu’elle ne se produise pas tout à fait face à nous ajoute de la distance à son live, ce qui est un peu regrettable. Ceci dit, le mapping mi-Disney, mi-dessin animé japonais qui accompagne ses productions ajoute un peu de candeur et d’innocence à sa performance.

Dès la fin de son live, on part au Café de la Danse situé à deux pas pour la tant attendue Noga Erez, en pleine tournée européenne. La salle affiche presque complet une fois encore et la chanteuse se fait désirer, laissant ses musiciens entamer une introduction dans laquelle ses samples de voix se font entendre. Ceci dit, une fois en scène, elle entame le délicieusement sombre Toy et conquiert la salle : le public est en liesse. Chacune de ses productions est soigneusement préparée, et les titres inédits qu’elle livre au public ce soir-là, samplant même un de ses propres morceaux sur l’un d’eux, ne font qu’ajouter à la fascination de toute la salle pour le trio présent sur scène.

Se faire la Halle

Le vendredi, nous déboulons juste à temps pour admirer une nouvelle fois Isaac Delusion et leur live puissant, carré mais prenant ; la salle est déjà remplie et l’on sent que l’on va assister à de belles choses. La suite est de haute-voltige, un quasi sans-faute qui nous aura fait voyager à moindre (quoique) coût : Rejjie Snow, bien que seul sur scène et portant un rap plutôt mental et travaillé, arrive à faire monter la température d’une dizaine de degrés. À l’aise sur cette grande scène, il harangue le public, descend dans la foule – bref, fait le show. Rien d’exceptionnel me direz-vous – après tout, c’est son métier. Mais Rejjie n’est pas une bête de scène dans le sens classique du terme, et le voir prendre autant de place est surprenant, et forcément jouissif.

Vient ensuite LE musicien que l’on attendait tous, le génial Kamasi Washington : saxophoniste de formation mais multi-instrumentiste, il a donné un sacré coup de jeune au jazz, en collaborant avec tout ce que la scène hip-hop & beats de Los Angeles fait de mieux – de Thundercat à Flying Lotus en passant par Mr. Kendrick Lamar. Le voir ainsi sur la scène du Pitchfork Paris donne un poids de plus à son immense talent, tout comme un signe de popularité pour le renouveau du jazz, également porté par BADBADNOTGOOD, eux aussi programmé à la Villette le lendemain. Entouré de tout ses musiciens, Kamasi – bien que limité par le format festival, plus court que celui d’un concert – a déroulé ses « tubes », les allongeant volontiers pour laisser libre cours à des improvisations cuivrées cosmiques et hallucinées. Du grand jazz, un groove imparable, dont on ressort avec l’impression d’avoir assisté à un morceau de bravoure historique.

C’est tout groggy que nous reprenons nos esprits pour une pause bien méritée – c’est au tour de Polo & Pan – et qu’on découvre les installations et animations présentes sur le festival : mention spéciale aux clubs de poche (les dancefloors ne faisaient pas plus de 15m2) où l’ambiance est régressive à souhait et nous permet d’éviter le duo sus-cité. Ne reste plus que les groovy anglais de Jungle avant le rideau, et leur show est à la hauteur de l’attente et du symbole : deux éditions après avoir embrasé la Grande Halle, ils reviennent avec des nouveaux titres sous le bras, nouveaux titres qui sonnent terriblement bien. Vite, le nouvel LP !

Samedi, troisième jour à la Grande Halle ou cinquième jour de festival en prenant en compte l’Avant-Garde : on ne sait plus trop car la fatigue est là, d’autant plus que le format s’allonge en une nuit de clubbing jusqu’à l’aube. C’est motivés que nous arrivons pour les expérimentations de Jacques : bien qu’attachant et imprévisible, son live ne parvient pas à nous emporter – la faute peut être à l’heure un peu précoce. Qu’importe, la nuit sera longue, et surtout, sera belle. Car juste après, ce sont nos hérauts du jazz option hip-hop qui prennent le relai : BADBADNOTGOOD réussit le tour de force d’emporter le public avec eux, là où Kamasi Washington avait peut-être manqué de communication avec la foule. Les anglais alternent les morceaux, les improvisations et les danses façon balai-moderne-diffusé-à-5h-du-matin-sur-Arte : pendant que deux jouent, les deux autres se lâchent. C’est plutôt incongru et surprenant, mais cela fonctionne. Une prestation maîtrisée et belle, tout simplement.

Vient ensuite la future grande Princess Nokia : misant tout sur l’énergie, voir la surprise, l’américaine passe d’un titre à l’autre comme un jukebox géant. Les tubes y passent, raccourcis pour garder le public attentif – et surtout, le pouvoir du drop. C’est brouillon mais puissant, et une très belle mise en jambe pour le (très) gros morceau qui suit, les bouillonnants Run The Jewels. À peine le temps d’aller fouiner dans les bacs des disquaires de la Green Room, ou de participer au blind test géant de Radio Nova que les américains sont sur scène pour une seule chose : tout casser. Et comme d’habitude, ils réussissent. El-P et Killer Mike se connaissent par coeur, se vannent (gentiment), haranguent la foule, racontent des trucs : ils sont à l’aise, et nous aussi. On saute, on met le poing en l’air, on tente même de refaire leur logo – un point fermé et un index face à face -, on bounce avec eux : ils emportent le prix de la prestation « fun & bonne enfant » de la soirée. Un pogo, un rappel : ils nous auront tout fait, et surtout nous auront lessivé.

La programmation du samedi soir est toujours particulière, car divisée en deux :  aux concerts « classiques » succèdent des lives et DJ sets plutôt électroniques. On passe donc d’un premier crescendo – les nouveaux, puis les têtes d’affiches – à un second ; c’est de cette façon qu’après les poids lourds Run The Jewels se retrouvent en peak time The Blaze. Un peu incongru, mais nous saluons la prise de risque. Pas foncièrement touchés par leurs productions – bien qu’objectivement très propres et maîtrisées, nous flânons un peu, un cornet de frites à la main en attendant les gallois de Bicep. Forts de la sortie de leur premier long format, les deux bloggeurs/diggers devenus DJs et producteurs reconnus déroulent un live hypnotique, lourd en basses et aux accents UK : réminiscences drum & bass voir jungle, clins d’oeil appuyés aux années rave outre-Manche, c’est un (petit) pan de l’histoire électronique anglaise qui est convié et condensé en une petite heure.

La Grande Halle est à présent transformée en club géant, et l’ambiance se fait plus chaude – c’est la débauche, en fait. The Black Madonna débute son set, enchaine les classiques pour que tout le monde mette les bras en l’air, et ça fonctionne. Car nous aussi, on a les bras en l’air. Tellement en l’air que le changement vers les contrées plus mentales de Talaboman suffit à nous rappeler qu’il est tard, et que les meilleures choses ont une fin. On part ravis, conquis, fatigués, avec l’impression que le festival a trouvé la bonne formule en assumant son changement de style.

Article écrit par Cloé Gruhier et Thibaut Cessieux