Samedi, nous étions de passage à la Gaîté Lyrique pour un événement qui n’a lieu qu’une fois par an : le Marathon. Un line-up de rêve dédié aux musiques minimalistes, dans la boite noire de la Gaîté où les murs sont remplacés par des projections, comme une infinité de pixels environnants. Au programme de la cuvée 2017 : Chloé et Vassilena Serafimova qui reprennent du Steve Reich, Bambounou pour son premier live, Carl Craig et son grand ensemble (avec Francesco Tristano dedans) ou encore Fabrizio Rat et son piano diabolique. Des lives tortueux mais beaux, qui nous dépassent parfois mais nous font accessoirement danser, mais surtout vibrer.

Tout un programme, donc. Car le Marathon n’est pas un événement comme les autres : le festival ose le mélange des genres et prendre des risques, comme de ne pas annoncer la célèbre timetable en amont de la soirée pour susciter la curiosité et la surprise – et c’est tant mieux. La soirée affichait complète : preuve s’il en est qu’une proposition artistique différente, osée, peut fonctionner. Entre performances de haut-vol et public semi-attentif mais réceptif, retour sur cette nouvelle édition forte en émotions.

Chloé ou l’apesanteur sur le dancefloor

Au casse-tête « line-up riche mais horaires inconnus« , la meilleure des réponses est bien sûr d’arriver tôt. Très tôt. Et ceux qui ont foulé le sol de la Gaîté Lyrique dès 19h15 en seront récompensés par le formidable live de Chloé. Déjà vu au détour d’un clic sur Variations, le programme de Culturebox à l’automne dernier, la productrice présente une nouvelle fois sa création en hommage à Steve Reich avec la percussionniste Vassilena Serafimova. Tout en nappes planantes et ambient – Reich oblige – d’abord, l’atmosphère devient légère et céleste dès que la bulgare touche ses xylophones géants. À quatre baguettes, elle déroule une suite harmonique d’une brillance simple, simpliste même. Efforts minimes et effets maximum : le génie de Reich nous touche, tout autant que celui de Chloé et de ses adaptations qui nous font entrer dans l’oeuvre du monstre sacré.

Le public est très attentif, réceptif et se plait à féliciter la parisienne qui semble émue de cet accueil. La seconde moitié de sa prestation prend la tangente dancefloor – il est un peu tôt mais c’est toujours bienvenu. L’impression de légèreté ne nous quitte pas ou plus, et le temps file à toute vitesse. On s’imagine dans un vaisseau spatial musical, doux et confortable, bien entre les mains du commandant Chloé. L’atterrissage est rude et mieux vaut faire un crochet au bar pour l’adoucir.

« Qui est-ce qui est en train de mettre un track Youtube sur son téléphone ? »

Bambounou prend ensuite place sur la scène, pour la première fois en live. Personne ne savait à quoi s’attendre. Ni même lui, car son intro a été légèrement chaotique : le son coupe purement et simplement au bout de 15 secondes. On sent l’artiste en plein stress, cherchant une solution à ce problème technique inédit ; il tourne plein de boutons, se plonge dans les machines mais rien n’y fait. Le DJ et producteur garde le sourire car après tout, ce n’est rien. Le public, bon joueur, lui lance des petits « Allez Bambi, tu peux le faire ! », « On t’aime ! » ou encore « On croit en toi, vas-y« .

Le syndrome du « je vais être le plus drôle ce soir, regarde » aidant, un petit malin (ou une petite maline, hein) lance un track depuis le haut parleur de son téléphone qui s’entend dans toute la salle. « Qui est-ce qui met un track YouTube sur son téléphone ? » lance un Bambounou amusé mais déconcerté. Au bout de quelques minutes – qui pour lui ont sûrement duré une éternité – il parvient dans un « Haannn » soulagé et repris en coeur par le public à redémarrer son live, sans coupure jusqu’à la fin.

Lui qui d’habitude nous livre des productions très jungle, laisse alors la forêt parler sur l’écran et se contente d’accompagner ses mouvements fluides avec des notes minimalistes. Les forces de la nature sont invoquées, il se positionne comme un druide contemplant le ciel orageux, insignifiant par son poids, grand par son raisonnement. Aucune trace de beat, ni de boum, mais une sensation de transe organique et animale. Les éléments naturels défilent et il reste imperturbable au centre d’eux. Un live très brut qui nous a conquis : Bambounou a prouvé qu’il pouvait surprendre sur des terrains encore inconnus.

« La musique électronique est en fait une suite logique de la musique acoustique. » – Francesco Tristano

La suite est celle du Carl Craig Versus Synthesizer Ensemble, un projet orchestré par le label Infiné, qui met en lien le producteur techno avec un orchestre de chambre et le pianiste Francisco Tristano. Un très bel éloge aux similitudes entre les musiques actuelles et classiques. La techno acoustique vit aux mains de Francesco, posé débout au milieu de la scène. Il se positionne comme le maître de cérémonie au détriment de Carl Craig, qui, vêtu d’un attirail tiré d’un épisode d’Indiana Jones, se place en retrait pour laisser parler les synthétiseurs. Donner envie aux musiciens de jouer de la techno, rentrer dans un groove commun, c’est le projet de ce groupe musicalement hybride. Et on peut dire qu’il s’est réalisé ce soir avec cette composition envoûtante.

 

Mais tout le public n’attendait pas Craig sur ce tempo, et l’on peut voir quelques mécontentements sur les réseaux ou dans les discussions autour de nous. Ce n’est pas parce que le nom Carl Craig s’aligne sur une affiche qu’il va forcément envoyer un Sandstrom pré-mâché. Avis à tous les déçus : soyez curieux, allez voir la description de l’événement sur Facebook et les vidéos du projet sur Youtube avant de râler.

Faites entrer la Technopiano

Cela étant dit, on prend la température au niveau du bar, plus besoin d’attendre 20 minutes pour choper sa pinte, ça fait du bien. En fait, le public est soit parti, soit en train de se chauffer devant Dudmode qui sort un set acid house bien calé pour faire le pont entre la ruée du beat perdu de Carl et La Machina timbrée. La transition étant faite, on se laisse emporter par le live incroyable de Fabrizio Rat. Maître de son piano et encadré par des écrans à 360 degrés où l’on voit une reproduction de sa main glissant sur les touches, le musicien italien ne manque pas d’imploser un souffle énergique cosmique dans une salle pourtant à moitié vide. La machine est lancée, elle ne peut plus s’arrêter, comme possédée par une force magnétique : elle tourne et nous fait tourner, jusqu’au dernier souffle.

Article écrit par Nina Venard et Thibaut Cessieux.