Lorsqu’on foule pour la première fois l’herbe ensoleillée du camping du Fort de Saint-Père, difficile de savoir à quoi s’attendre. De prime abord, le festival quasi-trentenaire semble avoir gardé une ambiance plutôt intimiste, loin des messes globalisées qui graillent à tous les râteliers des musiques actuelles. Quelque part entre le festival à taille moyenne et les mastodontes de l’été, La Route du Rock surfe sur cette fine ligne des grands rassemblements pouvant encore se targuer d’être « indépendants ».

On débarque le vendredi sur site pour la fin des Limiñanas, devant une reprise de Gloria qui fera écho plus tard à la version toute personnelle de Patti Smith le lendemain. Le groupe joue devant une fosse déjà bien remplie et semble maîtriser sa pop psyché à la perfection. On loupe en revanche le featuring annoncé avec Anton Newcombe, à charge de revanche pour le passage du Brian Jonestown Massacre en fin de soirée.route du rock

À travers nos yeux de nouveaux arrivants en terres bretonnes, le site est surprenant par le fait qu’il ne propose qu’un seul concert par plage horaire. À savoir que s’il y a bien deux scènes qui s’alternent pour faciliter les conditions techniques, celles-ci se font face et ne jouent donc jamais en simultané. Tout ça pour dire que, passés les Limiñanas, on se retrouve coincés sans alternative face à l’indie pop franchement chiante de Grizzly Bear. Même si le groupe est loin de jouer mal, les arpèges de guitares surf et la voix haut perchée sentent quand même bien le réchauffé. Et on ne vous parle pas de la passion (qu’on pensait/espérait disparue) de l’indie pop pour les refrains scandés en choeur.

La suite s’enchaîne avec Shame, jeune groupe pour vieux qui fait l’effet d’un couteau dans l’eau avec son rock à guitares et ses influences blues bien mastiquées, en prime du combo chant exalté + chanteur torse nu passé deux morceaux. Franchement pas révolutionnaire dans la forme, le groupe insuffle pourtant une énergie assez sincère sur scène, mais celle-ci tombe complètement à plat. Même si dans un registre plus énergique, le concert s’avère tout aussi emmerdant que celui de Grizzly Bear, dans leur manière commune à utiliser des formules totalement éculées de l’indie pop et l’indie rock, respectivement.Mais place au groupe que l’on attend le plus de la soirée : les Black Angels, qui font aujourd’hui figure de prophètes pour les adeptes du psyché et – fait rare – parviennent à convaincre sur plusieurs générations. Venus défendre la sortie récente de leur cinquième album Death Song, c’est comme attendu de cet album que sont extraits une bonne partie de la setlist du soir : Half Believing, Currency, Grab (as much as you can), I Dreamt

Membre éminent du groupe et placée à l’avant de la scène, la batteuse Stéphanie Bailey fait sensation et continue d’impressionner les foules par son énergie et sa technique. Mais si les texans offrent un show visuel digne de nos attentes, le brouillard d’effets sonores finit par matraquer la tête. La reverb dégouline de partout, et on a du mal à savoir si la faute incombe à l’écho causé par le rempart du Fort, ou à une acoustique bradée de soundcheck. In fine, les Black Angels sont peut-être un groupe dont le son est simplement plus facile à apprécier enfermé dans une boite noire.

Il est déjà temps pour l’un des derniers actes du soir : le Brian Jonestown Massacre vient nous présenter une autre facette de la musique psyché en cette soirée qui a déjà bien sonné les cloches de la reverb. Avec ses dix musiciens sur scène, l’infatigable Anton Newcombe adopte un psyché à l’ancienne qui peine à monter la pente de l’énergie, devant comme derrière la scène, et ce malgré des tubes comme That Girl Suicide et Forgotten GravesOn se serait aussi bien passés de cette version française d’Anemone traduite sur le tas et chantée par l’une des membres du groupe dans un micro dont on n’est pas sûr de s’il était sous-mixé, ou tout simplement pas branché.

La suite, à savoir la demi-heure d’attente nécessaire au changement de plateau pour le live de Follkzoïd aura raison de nos motivations du soir. Mais on appréciera fortement que le dernier morceau entendu de la soirée soit les Ninos Del Parque de Liaisons Dangereuses, craché dans les enceintes de la scène du Fort.

Samedi

On s’extrait du site du Fort de Saint Pere pour se diriger vers les remparts et la plage de Saint-Malo, sur laquelle Arte Concert organise sa petite sauterie tous les ans. Marc Mélia s’y tente à l’oxymore musical avec une forme d’ambient ensoleillée, peut-être histoire de ne pas traumatiser le badaud pas vraiment prêt pour la musique expérimentale à l’heure de la baignade.

Le temps de retourner sur le site de Fort, c’est Patti Smith qui entre en scène et débute son concert dans une lente progression qui atteindra son apogée avec sa toujours frappante version de Gloria – la 2ème du festival pour ceux qui suivent. Scandée en choeur, Gloria qui n’a pris plus de rides que n’a vieilli la voix de sa chanteuse. Patti Smith est étonnante de maîtrise et d’énergie, dans les ballades comme dans les refrains qui s’enflamment. On distinguera dans sa tracklist une reprise de Beds Are Burning de Midnight Oil et une d’Elvis avec I Can’t Help Falling In Love With You, en hommage à Aretha Franklin et Kofi Annan. Le tout est bien sûr entrecoupé de titres maisons de Smith : l’évidence Because The Night, mais aussi les moins attendus Pissing In A River ou Ghost DanceDeux déclarations résumant très bien l’oeuvre dantesque de l’artiste marqueront ce show qui l’était tout autant. La première, « I know everything is fucked up in the world but I feel so happy right now » et l’autre, en apothéose, criée en clôture du concert : « Be Fucking Free! ».

Patti Smith, Ariel Pink, Nils Frahm : difficile d’enchaîner trois concerts aussi intenses qu’éclectiques sans ravitaillement, et c’est finalement le second qui fera les frais de la fameuse pause galette-saucisse, emblème culinaire absolu au festival.

C’est ensuite le tour du génie allemand de faire son entrée. Premier seul en scène qu’il nous ait été donné de voir pour l’instant, Nils Frahm reste toutefois bien entouré si on prend en compte toutes les machines qui l’encerclent. Honorant la sortie récente d’All Melody, c’est dans un combo fatal résumant très bien cet album que Frahm enchaînera les titres The Whole Universe Wants to Be Touched, Sunson et All Melody. Voguant de ses pianos à ses instruments de savants fous, le Dr. Emmet Brown du piano ne laissera pas échapper de son modulaire avant que ne soit entamée la première demi-heure du set. On grimpera ensuite doucement d’une partition donnant l’air d’être purement instrumentale à une électronique à la touche Erased Tapes. Maillon manquant entre les genres, Frahm semble être la liaison parfaite entre l’électronique « mentale », la musique minimaliste et la pop. L’apogée finale sur Says finira en tout cas d’en convaincre toute l’assistance présente.

On tirera le rideau sur un doublé de DJ sets techno avec la vétérante Ellen Allien qui fera face à quelques galères techniques, et la diggeuse new-yorkaise Veronica Vasicka, le choix électronique plus poussé de la programmation. Avec ces deux productrices et The Black Madonna qui suivra le dimanche soir, le festival s’adresse à la masse des foules dansantes avec des noms populaires, tout améliorant son quotient parité, qu’il semble autrement toujours aussi difficile de faire poindre dans les milieux rock.

Mais puisque 28 ans d’indépendance rendent cette enclave bretonne plus vieille que le monde en années festivalières, c’est peut-être un jugement un peu sévère qu’on lui porte car, devant faire face à la démultiplication de l’offre et à l’inflation des cachets d’artistes, c’est avec équilibre que le festival et l’asso qui le porte se cramponnent au bastingage, tanguant entre têtes d’affiche nécessaires et volonté réelle de s’ouvrir à la découverte. Un délicat mais bien beau dilemme.

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Crédits Photos : Victor-Guillaud Lucet