Ca y est, je me lance. Le front en l’air comme un fer de lance. Ca fait un moment que j’y pense, à écrire, à mettre sur papier – ou plutôt sur clavier – ces pensées. 2017 s’est achevée sur un constat amer et un combat non moins important : la guère à la violence faites aux femmes,  au harcèlement de rue, au machisme en général. Le magazine Time titrera même en personnalité de l’année 2017 les femmes « briseuses de silence » à l’origine du mouvement #metoo.

On reprend au début du buzz, ce hashtag que toutes les femmes étaient amenées à partager si elles avaient déjà été agressées physiquement ou harcelées une fois dans leur vie. Malheureusement et évidemment, des milliers et bientôt millions de tweets se sont échangés, montrant l’ampleur du problème. Plus personne ne sait où se mettre, chaque propos à la cantine ou en pause café peut dévier en débat sans fin. Les réseaux sociaux s’affolent, et ouvrent les voix.

L’impact dans la sphère musicale a donné lieu à quelques hymnes de rap. Chilla reprend le combat, suivi par Vin’s, les deux titres « Balance ton porc » et « Me Too » faisant leur effet en révélant un certain militantisme – ou pour d’autres une tentative de buzz réussi. Quoi qu’il en soit, dans la sphère musicale francophone, on constate peu de vrais échos à ce mouvement, pourtant globalisé. Comme si la musique devait rester neutre dans son ensemble, juste parsemée de petites touches, sans jamais offusquer son monde.

On dit souvent que la musique mainstream ne porter pas de message, à contrario de la musique dite ‘underground’ qui, elle, a toujours porté des combats. Trax nous le remémore bien dans son livre 20 ans de musiques électroniques, dont le premier chapitre s’intitule « 20 ans de combats ». Jack Lang y fait une préface intéressante, prônant sa lutte pour que la musique électronique soit acceptée socialement et légalement, chose aujourd’hui faite. Donc ça y est, Laurent Garnier passe sur Fun Radio, Jeff Mills reçoit une décoration officielle, le combat est terminé ?

jack lang jeff mills

Déjà, la musique électronique n’est plus underground, elle est mainstream, qu’on le veuille ou non. Les combats et les causes qu’elle a portés avec elle ont été oubliés aussi vite qu’Ed Banger a vendu ses disques de Justice. Jack Lang parle aujourd’hui de luttes pour la musique électronique dans son export au Maroc, en Tunisie, dans des sociétés où les libertés sont plus minces et les politiques non accoutumées à ce mouvement. Pour ce qui est de nos sociétés, aucune annotation à part de « continuer dans cette voie ».

Est-ce qu’un mouvement musical issu d’un refus ou d’une révolte, une fois devenu mainstream, perd son identité et ses revendications ? Il semblerait que oui. Alors, partant de ce postulat et le plaçant dans le combat de la place de la femme au sein de ce monde à part que sont les musiques électroniques, on constate que le danger est plus proche que l’on croit, lorsque tout semble filer droit.

 

Danser en paix

Parmi la multitude de luttes qui continuent au sein de l’industrie musicale, celle de la place de la femme n’en est pas une moindre. Une soirée en club est un cliché parfait de ce qu’on peut attendre en termes de codes établis des genres. Depuis que la techno est devenue mainstream, le club a régressé, il a perdu son essence révolutionnaire et acquis peu à peu les codes normalisés de la société : la foule est majoritairement masculine et les filles se retrouvent scrutées, leurs corps souvent dans la retenue pour ne pas attirer l’attention ni les mains baladeuses. Dans un environnement où l’on danse frénétiquement, les corps chauds cohabitent sans équivoque, pas toujours avec ceux qu’on voudrait. Quelle fille en club n’a jamais senti sa liberté de danser entravée par des regards vicieux ou des gestes baladeurs ?

À lire chez Trax : Une nuit dans la peau des filles de Paris

Un mouvement qui invoquait jadis cette liberté se voit enfermé le plus souvent entre quatre murs, et doit se plier aux lois de la nuit urbaine : des harcèlements et attouchements en tout genre, une chasse à la vulve qui voudra bien découcher. Bon, la sclérose sociale on la connaît, et elle se démontre sous toutes formes, pas que dans les clubs. Mais en tant que magazine musical, si on s’intéresse à la place des femmes dans la musique, on s’interroge. Mouvement culturel qui s’auto-proclame ouvert et libre, la musique électronique est pourtant loin d’afficher un fonctionnement avant-gardiste pour la gente féminine, que ce soit dans la foule, sur la scène ou dans les coulisses.

« Je n’ai pas envie de croire que la dance, qui est née au sein des minorités queer et dont la communauté gay ainsi que les sous-cultures afro-américaines et latinos ont été les pionnières, puisse se résumer aujourd’hui à un Top 100 de DJ mâles, blancs et physiquement ok (ainsi que cinq femmes absolument magnifiques). »

En réaction au Top 100 de DJ Mag sorti en 2015, Louisahhh évoquait déjà ici le lissage du public et de ses représentants. Devenu un business rentable, les prix des soirées en club électro et les cachets des artistes ne cessent d’augmenter. La classe sociale absorbée par cette culture devient plus aisée, s’éloignant des free party populaires de son berceau et s’excluant dans une sphère souvent aisée et hétéronormée.

 

Créer sans biais

À la fois admise et stigmatisée, on ne sait pas bien où placer l’artiste femme, qui doit justifier sa place, encore et encore. Les déclarations de Konstantin de Giegling en sont une preuve accablante parmi tant d’autres.

Les magazines illustrent les articles de luttes féminines dans la musique électronique par seulement deux ou trois voix, comme celle de Black Madonna, que les programmateurs bookent en conséquence en pensant ainsi se dédouaner de toute forme d’inégalité. Dans la réalité, ce rôle pourrait être celui de centaines, voire de milliers d’autres DJs et productrices. La productrice Chloé est consciente de ces problématiques, et constate avec gravité que rien n’a changé depuis qu’elle même a commencé à mixer, il y a 20 ans. Elle sait qu’il y a des choses à apporter sans spécialement souhaiter devenir militante, et soulève avec justesse qu’en faisant ce métier elle est par défaut impliquée.

« À priori je n’ai pas une âme militante, mais de fait, en étant dans l’affirmation de ce que je fais, ça m’agresse et ça m’énerve alors que je n’aurais pas envie de m’énerver en temps normal. »

Même sans vouloir revendiquer cette cause, en assumant simplement son statut d’artiste, elle devient un exemple pour des générations de femmes adeptes de musique électronique, qui doivent se construire sans modèle qui leur ressemblerait.

Autre constat, une occultation du rôle des femmes dans la création de la musique électronique elle-même. Les pionnières ne sont jamais ou très rarement citées, alors qu’elles ont joué un rôle important. Toute la presse a pleuré Pierre Henry l’année dernière, mais on oublie souvent ses contemporaines comme Eliane Radigue ou Delia Derbyshire, qui ont elles aussi joué un rôle prépondérant dans l’implantation de ces courants pionniers des musiques électroniques. On pense aussi à Suzanne Ciani qui revient sur la scène des festivals depuis quelques années, mais reste encore au second plan.

Du côté de l’industrie

Côté arrière-scène, le Rapport Prat sorti en 2006 par le Ministère de la Culture a établi un premier état des lieux statistique de la situation des femmes dans les musiques actuelles, donnant le ton pour le genre électronique. C’était la première fois qu’un recensement était fait sur la question. On y apprenait (ou pas) que les hommes dominent largement la création, la récolte de subventions et les postes à responsabilité : 97% des musiques entendues dans les institutions étaient composées par des hommes, seulement 7% des SMAC étaient dirigées par les femmes, et les hommes obtenaient deux fois plus de subventions. Comme dirait Marc Chonier, attaché de presse pour le festival de jazz We Free : « Certains clichés ont la vie dure : les femmes sont faites pour les métiers de communication, les hommes pour diriger. »

Enfin, bien sûr, la programmation est loin d’être paritaire. Certains sont même allés jusqu’à créer un tumblr avec Rihanna sur fonds de line-ups hyper masculins pour démontrer du boys club exclusif que sont souvent nos festivals préférés.

rihanna tumblr very male line up

Le rapport établi tous les ans par le collectif berlinois Female: pressure va lui aussi dans ce sens : l’évolution dans la représentation féminine au sein des programmes est encore très lente. Et si certains ont tout récemment montré patte blanche, le chemin est encore long : la moyenne mondiale est établie à 18,9% de femmes dans les programmes en 2017, tandis que la moyenne française sur 2015-2017 stagne tristement à 10,4%.

À lire : le rapport 2017 de Female: Pressure sur l’égalité dans les line-ups

Pour couronner le tout, les salaires sont évidement très disparates, et l’on citera une des membres de Discwoman Frankie Decaiza Hutchinson sur ce sujet : « Quand Forbes a sorti l’article sur le Top 3 des DJ hommes en comparaison au Top 3 femmes, la différence est démesurée. L’échantillon de femmes qui font des millions est si petit. »

Si les lignes aujourd’hui commencent à bouger et qu’on parle davantage des questions de représentation au sein des programmes, la question de savoir si de futures affiches paritaires ne représenteraient pas une égalité de façade (non-accompagnée de celle des salaires ni d’une parité derrière la scène, notamment sur les postes créatifs, décisionnaires ou techniques) reste à poser.

 

Des outils pour changer

On peut passer des heures à faire la liste des couacs, malformations ou déviations malheureuses qui définissent l’inégalité de la femme dans l’industrie de la musique électronique. Cependant, ce qui compte vraiment, c’est de savoir que ça va changer. Mais quand ? C’est une autre histoire. On l’a vu, depuis le rapport de 2006 sur les musiques actuelles, le changement ne s’est pas encore fait voir. L’industrie stagne pour l’instant sur son modèle patriarcal, et la gente féminine est encore cataloguée bête de foire ou hors-concours.

Pour pallier à ce manque de femmes dans la création et la programmation, Female: pressure a construit une base de données qui recense les artistes féminines dans le monde, selon les genre de musiques et le type de métier. On peut donc désormais trouver une artiste d’acid house en Suède en un clic. Un outil surpuissant, et une base de données unique qui a fait naître de nombreux mouvements pro-féminins, du collectif engagé au groupe de networking comme Shesaid.so. Preuve de la nécessité de cet outil, Femdex a repris la base de données de Female: pressure et l’a étendue, avec une revue d’une multitude d’événements Facebook et de comptes Soundcloud.

Pour la question du public majoritairement masculin à tendance collante après 1h du matin, un numéro d’urgence anonyme pour harcèlement sexuel dans l’industrie de la musique électronique a été mis en place en décembre 2017 en Angleterre par l’association AFEM. Vous pouvez appeler le 0800 030 5182 à domicile ou +44 800 030 5182 en dehors du UK, des experts vous répondront. Enfin, des soirées paritaires et des quotas non-agressifs ont vu le jour dans certaines organisations, pour promouvoir et généraliser la programmation d’artistes féminines. Par exemple, le club berlinois //ABOUT BLANK oblige les organisateurs à inclure au moins unz artiste féminine dans leur événements.

 

L’union fait la force

De plus en plus nombreux sont les collectifs qui font bouger les choses aujourd’hui : Discwoman à New York, Staycore à Stockholm, Club Chai à San Francisco, Siren à Londres, Wicked Girls, TGAF et Barbi(e) turix à Paris, Shesaid.so un peu partout dans le monde… Les femmes s’unissent pour amplifier leur impact dans l’industrie et ça fait du bien. Tout seul on va plus vite, mais à plusieurs on va plus loin.

On terminera cet article sur la citation de Virginia Woolf au sujet du concept de la « conscience androgyne », idéalisme heureux qu’elle avait ressenti en foulant le sol d’un dancing en 1903 :

« Une des raisons pour laquelle je suis allée vers la musique dansante, c’est que c’était un monde créatif, que tu pouvais être n’importe quoi. »

Alors oui, faites exprès de programmer des femmes, faites exprès d’inviter des filles à vos soirées « sons », à vos séances de digging en ligne, à vos podcasts, à vos live Facebook, car si le gouvernement a besoin de quotas pour faire la parité, la musique a avant tout besoin d’esprits revendicateurs.

Article écrit par Nina Venard et Lélia Loison.