Nouvelle édition, nouvelle stratégie pour European Lab. Après avoir investi durant plusieurs années l’hôtel de région, ainsi qu’un passage éphémère au musée des confluences l’année dernière, c’est aux Subsistances que s’amarre le forum d’idées européennes. Formule repensée vers l’agrégation des événements périphériques de Nuits Sonores, puisque l’espace accueille également les Mini Sonores (initiation technoïde pour les très jeunes) ainsi que la carte blanche. Cette dernière est cette année attribuée à Lisbonne, et les quelques concerts que nous avons pu apprécier entre deux conférences étaient particulièrement mis en valeur dans la verrière centrale – mention spéciale pour celui de De Los Miedos que nous avions rencontré il y a quelques mois. Une intégration réussie, qui permet une offre adaptée au public visé.

L’ambition éditoriale d’European Lab est également retravaillée pour se condenser sur deux jours seulement. Les thématiques abordées, récurrentes depuis plusieurs éditions déjà, sont aujourd’hui plus que d’actualité : crise démocratique européenne, souveraineté numérique, rôle des médias face aux nouveaux usages et leurs dérives, entre autres. Preuve s’il en fallait que le message d’ensemble d’European Lab depuis plusieurs années est mature – une logique prospective et pertinente, proposant une vision cohérente des enjeux citoyens à l’échelle européenne.

European-Lab-2017-3

Quel est le positionnement d’European Lab dans le milieu des idées et du débat démocratique ?

Certains forums jouent un rôle de laboratoire d’idées innovantes à destination des professionnels ou des intellectuels, tandis que d’autre préfèrent un positionnement de vulgarisation dans une logique beaucoup plus médiatique. C’est cette dernière vision qui règne au Lab : celle d’un espace de diffusion des discours, leur apportant une légitimité dans notre sphère publique. L’arbitrage est assumé au travers d’une mise en avant accentuée de témoignages, apportant des regards transeuropéens sur certains contextes manquant de couverture médiatique. Au détriment parfois d’une abstraction intellectuelle qui permettrait une pensée plus fondamentalement disruptive. Les conférenciers sont néanmoins d’une qualité exceptionnelle, et la diversité des figures au sein des panels apporte la patte distinctive des conférences signées Arty Farty / European Lab.

Qu’en est-il des principales idées développées sur cette édition ?

La question démocratique est très clairement celle qui ressort de cette édition : sous l’angle des cultures numériques, de la construction européenne, ou de la montée en puissance des initiatives urbaines et citoyennes. Ces interrogations s’agrègent autour de l’idée de repenser notre contrat social.

Vos données numériques ont de plus en plus de puissance ; comment repenser les cycles économiques et les structures politiques autour d’elles ? L’innovation sociale dans les villes semblent être en train de devenir un nouveau moteur du développement ; comment la mettre en avant et la faire fusionner avec notre culture urbaine ? L’Europe est dans un entre-deux critique entre nationalisme et identité européenne ; comment re-mythifier le discours Européen pour sortir de la technocratie rationnelle ? Autant de questions qui sont au cœur d’une génération européenne, majoritairement urbaine, créative, en train de générer un véritable appel d’air pour des modèles nouveaux. L’aspect le plus résolument contre-culturel du forum est de pousser notre sphère publique vers l’Europe. C’est absolument nécessaire dans un espace médiatique dominé par les Zemmour, Finkielkraut et autre De Villiers se complaisant d’analyses franco-françaises. Quelle ironie, que les défenseurs d’un conservatisme idéologique ne prennent pas inspiration sur l’Europe des lettres du XVIIIème, une époque où le débat intellectuel européen était paradoxalement plus vivant qu’aujourd’hui.

Enfin, une mention spéciale pour Radio Live, notre grand coup de cœur du forum : des témoignages en direct d’individus au parcours fascinant, et une illustratrice sur le côté de la scène qui manipule photoshop en temps réel. Des inserts audio articulent le récit tandis que le grand écran en permet une accroche visuelle et poétique. De temps à autres, une guitariste au fond de la scène va venir créer des moments de pause, tandis que des biscuits traditionnels et autres gourmandises sont distribués dans la salle. Une expérience transmédia immersive réellement impressionnante, avec des témoignages à la hauteur. Le récit de l’exil de Karam, réfugié syrien, était particulièrement émouvant.

European-Lab-2017-1

European Lab, c’est juste trop cool alors ?

Quid des campagnes et des déserts culturels face à la mondialisation ? Le véritable moteur eurosceptique se trouve dans le manque de vision de ces territoires-là. Faire émerger des idées dans un entre-soi déjà conquis à la cause européenne semble négliger la diversité des réalités sociales en Europe. On aurait aimé avoir eu une programmation plus dans le contre-pied de sa propre culture, pour mieux en asseoir sa pertinence. Les bobos des villes sont déconnectés de la réalité de l’ouvrier de campagne ? Sachons ré-enchanter les territoires reculés, sachons établir un dialogue entre des classes sociales qui ne se parlent pas.

European Lab est le kit parfait des idées qui vous permettront de briller dans les soirées des appartements chics des grande villes, clope et verre de rosé à la main pour refaire le monde ; beaucoup moins d’outils en revanche pour connecter avec un marginal de la mondialisation habitant à Nevers ou Gap, éperdument insensible face à un discours enorgueilli de sa rationalité et de sa hauteur d’esprit.

Ce constat n’enlève rien à la grande qualité d’un forum qui continue de s’imposer comme l’un des mastodontes majeurs du monde des idées sociales et politiques en France. Portant un combat culturel et politique, défendant une vision sociétale optimiste qui fait du bien, on espère que plus d’événements de ce style pourront pulluler en France. Et pourquoi pas, un jour, les voir jusqu’à Montélimar et Dunkerque : pour qu’au-delà des doctrines idéologiques, on essaie de combattre la polarisation de nos sociétés en se réunissant autour de récits collectifs, transcendant nos classes sociales.

Photos par Laurie Diaz, youcantbuy et b-rob