Anniversaire en grande forme pour les Eurockéennes de Belfort et ses 30 ans de carrière. Pour l’occasion, le festival s’est accordé une petite rallonge d’un jour, tout en harmonisant la programmation, ce qui a valu à la nouvelle journée du jeudi d’être rapidement sold-out. Une orchestration artistique bien menée pour les Eurockéennes, chaque journée ayant son lot de grosses affiches et de nouvelles têtes. Retour sur site.

Les cordes comme s’il en pleuvait : le rituel belfortain

Les habitués des Eurockéennes vous le diront bien assez : il ne se passe pas une année sans un bon gros orage sur ce festival. En 2018, c’est tombé le premier jour, dès 17h et jusqu’au milieu de la nuit, une averse incessante embrumant le site et engluant les festivalier d’une boue orange. Mais aux Eurockéennes, les intempéries n’empêchent pas de profiter du spectacle. On admire d’abord la voix angélique de Sampha, qui nous hypnotise avec son « No one knows me like the piano in my mother’s home », puis délaisse le piano pour se tourner vers les beats africains, laissant les percussions chanter l’air. Une performance touchante et authentique. À sa suite, Rich Brian fait aisément la transition pour le concert attendu d’Orelsan, avec un hip hop US loin des tendances, un peu cloudy mais pas trop, gardant le flow au centre du grain.

« Aurélien une chanson, Aurélien une chanson… » Le dernier album d’Orelsan qui a raflé toutes les victoires de la musique reste ancré dans les esprits des festivaliers. Le rappeur livre un show complet : entrée en matière sur San, puis défoulement sur Basique, une parenthèse très ironique voire cathartique avec La Pluie, sous un orage vombrissant. Il n’oublie aucun tube et nous fait presque pleurer sur Paradis. Son flow impeccable nous a touché. Fin du game sur la grande scène avec Macklemore, showrunner classique de fin soirée.

De la musique engagée

Ca y est, « chez eux il fait beau » aussi. Les sourires reviennent, on court après le match pour voir le show déjà légendaire de la superformation Prophets of Rage, un concert digne de ce nom qui mélange les genres sans fausses notes, avec la même rage au micro que sur le riff. Avec des hymnes comme Unfuck The World, ou le classique des Rage Of Killing In The Name… Un bon chant révolutionnaire, ça donne la rage de vivre.

Dur de se mettre dans le bain d’un autre concert après tant de ferveur. On se ré-anime devant Faka, le duo transgenre venue d’Afrique du Sud et sa performance de Gqom sous fond de revendications sociales. Notre humeur retrouvée, on enchaîne sur Kiddy Smile, de retour sur scène quelques jours après son buzz à l’Elysée. Son mix de pop commerciale se danse aisément, le propos se passant surtout sur scène où une bouche géante fait office de podium, et où l’armée de danseur-ses sur talons aiguilles rend au voguing ses lettres d’honneur. Quelques semaines après l’avoir découverte sur scène, on retrouve avec plaisir Sophie, qu’on apprécie toujours pour son exploration expérimentale de la culture pop, dérangeant la foule pourtant éprise de ses refrains faciles. On termine un peu déçus de son show aux Eurocks, plus fade et épuré que sa mise en scène terrifiante au dernier Sonar.

Les excès d’égo de Black Madonna qui se prend pour une prêtresse de l’électro (visuels chrétiens ornés d’un « BM » à l’appui) nous expulsent vite vers la grande scène, où Richie Hawtin expose sa configuration live CLOSE. Trois synthétiseurs posés en demi-cercle autour de lui, trois écrans géants donnant le ton : bleu. Si profond est le propos, mauvais est le réglage sonore. Les basses sont trop saturées et l’on a du mal à rester sans bouchons. Une fois l’équipement rodé, on comprend alors la puissance du live. Les vibrations continuent en véritable prise d’otage du corps, la circulation du sang est perturbée, on s’engouffre dans un vortex magnétique. Richie Hawtin nous scotche sur le sol, on est sous emprise. L’hypnose est totale, et l’on retrouvera l’usage complet de notre esprit et corps qu’une fois le silence revenu.

Le hip hop est le nouveau rock (dans les progras des festivals)

Après la nuit très orientée électronique, le festival priorise d’autres genres musicaux pour la soirée du samedi. La journée commence avec IAMDDB dont le titre Shade électrifie toutes nos nuits. 30 minutes de retard, aucun effort scénographique, la chanteuse se ridiculise sur scène, ne sachant plus chanter, elle coupe tout début de refrain avec des paroles ingrates et insensées. Ca sent la coupelle de trop à l’hôtel. On regrette sa venue et on passe à la suite.

Le live attendu de Damso a fait son effet, faisant déborder la grande scène. Une performance très minutée qui ne laisse pas de place à la surprise mais qui ravit tous les fans. Le mouvement de foule nous empêche de voir Rick Ross, qui a surblindé la scène du chapiteau, là où il aurait vraisemblablement pu remplir la grande.scène. On entend au loin un peu de Hustlin’ et l’on dabbe en tout bien tout honneur sur ce tube planétaire.

Suite de la journée très orientée hip-hop puisqu’on va rejoindre Moha la Squale sur la plage. Toujours à fond, il met tout de suite le feu au public et nous surprend par un live en constante évolution, nous qui l’avions vu quelques mois plus tôt. La carte finale sera donnée à Jungle, qui n’a pas pris une ride de groove. Leur live à cinq voix nous illumine et nous transporte – encore un closing dans les hauteurs pour les Eurockéennes.

Le festival des Eurockéennes brille par son implantation en plein territoire de Belfort, une région souvent en marge du dynamisme culturel national. Il a su livrer une offre diverse au grand public, et continue de croître après 30 ans de service. La ferveur et la fidélité de son public transgénérationel est peu comparable, et c’est aussi ce qui fait son charme et son âme. Et ce n’est pas une loi ultra-sécuritaire qui va lui faire peur, même si la menace – annoncée la semaine du festival – fait désormais peser un épée de damoclès sur tous les événements français se déroulant en extérieur.