Après l’annonce du plan de relance pour la culture, après les États généraux des festivals à Avignon avec la ministre Roselyne Bachelot, les États généraux des indépendants de la culture et des médias se sont tenus à Lyon, les 6 et 7 octobre. Sur 1600 structures signataires – dont Beyeah, 150 étaient présentes pour débattre ces deux jours, représentant au mieux le territoire français. Sur fond de convention citoyenne pour la culture, l’Appel des indépendants répond à un besoin urgent de reconnaissance et de financement pour cet écosystème de petits acteurs, souvent indispensables au maillage culturel local.

Un système inégalitaire depuis les années 80

Force est de constater que les vieilles recettes sont toujours d’actualité au Ministère de la Culture. Le plan de relance pour la culture et les deux milliards promis par l’État restent dans une logique de concentration sur Paris (80% des aides), comme l’a souligné un article d’Alternatives Economiques. À titre d’exemple, 80 millions sont donnés uniquement pour l’Opéra de Paris.

Le compte rendu des États généraux d’Avignon dressé par Vincent Cavaroc, directeur de la Halle Tropisme à Montpellier, lors de la conférence d’ouverture, semble confirmer cette tendance. Ceux qui sont aidés le seront encore, et les grands absents du coup de pouce de 5 millions pour les festivals sont les indépendants, la nuit, les tiers-lieux, les arts visuels, le cinéma. Ces acteurs indépendants restent donc dans l’angle mort du plan de relance de la culture et des festivals. « Il faut qu’on pèse dans le débat pour sortir de la logique de sanctuarisation et de guichet. Il faut qu’on aide les collectivités à sortir de cette situation, de ce piège où le budget pour certaines structures n’a pas changé depuis 1981 ». enchérit Vincent Cavaroc.

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Crédit Photo : Laurie Diaz

Alors oui, le Centre National de la Musique et l’Etat ont aidé. Les plans de sauvegarde, le chômage partiel quand il est possible (rappelons que beaucoup de salariés du secteur ont des contrats précaires et donc non pris en charge par le chômage partiel), ce sont la ceinture de sécurité qui protège de l’accident. Mais quand le choc est trop fort, elle ne suffit pas à éviter le désastre. « On déambule entre fond de soutien, fond de sauvegarde, fond de compensation : est-ce que c’est ça le métier d’organisateur et organisatrice? » le dit justement Cyril Tomas-Cimmino, directeur de l’agence de production et de booking Bi:Pole à MarseilleLes structures culturelles indépendantes sont précaires, leurs employés redoublent d’efforts toute l’année avec peu de moyens et innovent sans arrêt pour rester attractifs. Le constat est partagé par tous : « Cette crise c’est la mise en évidence de la fragilité du secteur culturel ».

Il semblerait que l’Etat et la société aient oublié le rôle essentiel de la culture, à savoir créer du lien. Le lien social, ce tissu intangible qui crée des ponts entre les classes sociales, les quartiers, les villes, les cultures. Un mélange nécessaire à tous, pour générer des réseaux d’entraide, pour l’ouverture d’esprit, le décloisonnement. « Nos structures sont utiles à l’emploi, à l’attractivité, pour réduire les fractures sociales et territoriales » clame Vincent Carry, directeur d’Arty Farty, structure mère des Nuits Sonores et à l’origine de l’Appel des Indépendants.

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Crédit Photo : Laurie Diaz

Des workshops régionaux aux Etats généraux

Entre juin et septembre, une cinquantaine de workshops se sont organisés dans toute la France pour permettre d’élaborer six grandes thématiques, la colonne vertébrale de ces États Généraux. Clément Le Jeune, président de la Fimeb à Bordeaux, cite les bienfaits de ce temps d’échange : « Le temps des workshops a permis de montrer qu’il y avait un manque d’échanges et qu’on avait des choses à se dire. L’appel a pris sens, il faut qu’on soit convaincus de la capacité de la démarche à bousculer les décisions politiques »

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Crédit Photo : Laurie Diaz

Une première étape nécessaire pour identifier les besoins, les urgences, et commencer la coopération. Un des premiers effets de ces réunions estivales, et des États généraux, a certainement été la solidarité entre tous. Pour la première fois, les acteurs indépendants du secteur culturel se réunissent sur le même pied d’égalité, enterrant la concurrence pour la mutualisation. S’il aura fallu une crise sans précédent pour que ces acteurs fragilisés se réunissent et se soutiennent, c’est dans un effort collectif qu’ils rassemblent leurs énergies pour une cause commune. En politique, le nombre fait la force, comme l’a souligné Mathilde Girault, directrice éditoriale, programmation et partenariats au Ground Control à Paris : « Pour que nos engagements portent, il faut les porter ensemble. On a pas la force économique ou politique, mais on a la force du nombre. »

Durant ces deux jours, s’enchaînent des temps de travail sur des ateliers aux thématiques retenues pendant l’été : financement, responsabilité, coopération, plaidoyer et outillage. Deux témoins issus principalement de cursus universitaires surveillent les groupes dans chaque atelier, afin de piloter et guider les échanges. Chaque groupe de travail est amené à réfléchir aux propositions émises et à débattre de leur utilité, faisabilité et nécessité.

Sur le financement, on parle de taxe sur les GAFAM, ou de la création d’une taxe culture. Côté responsabilité, l’environnement sera l’axe le plus évoqué et controversé. Faut-il créer un label ? Une charte ? Si un acteur fait des efforts seul, il sera forcément pénalisé : « La mobilité est un système, on ne peut pas le repenser individuellement » entendrons-nous. L’atelier coopération montre du doigt les structures publiques déjà existantes (syndicats, fédérations) dont les efforts fonctionnent bien pour les acteurs importants, mais peu pour les petits indépendants : « Il faut instaurer le dialogue entre les opérateurs indépendants installés et émergents ». Enfin, sur l’atelier plaidoyer, on pointe le manque de données sur les structures concernées pour peser économiquement et socialement.

Chaque groupe de travail doit soumettre trois propositions qui font consensus entre les participants. Ces propositions viendront agrémenter le livre blanc rédigé à la suite des États généraux, dont la parution est attendue pour le 10 novembre.

Un nouvel espoir est né

Entre les ateliers de travail, sont organisés des moments conviviaux où les acteurs se retrouvent pour nouer des liens avec leurs homologues et partenaires. Les discussions retrouvent leurs éclats de rire. On sent comme un regain d’énergie autour des tables, un espoir partagé qu’un monde meilleur est possible pour la culture.

La diversité des acteurs était aussi riche que celle des territoires, et avec un réel point commun : un socle de valeurs. Les valeurs des indépendants de la culture et des médias, ce sont de prendre des risques artistiques, de lutter contre les inégalités sociales, de mettre l’humain au centre des préoccupations. C’est aussi de se préoccuper des enjeux sociaux, environnementaux, économiques et politiques des territoires qu’ils occupent. Ces artisans engagés de la culture portent la jeunesse et l’innovation dans leurs mains, et inventent un nouvel horizon loin de l’individualisation de la culture ou du patrimoine. « Les Etats généraux tous les ans, le prochain c’est Bordeaux ! »  annonce sur le ton de l’humour Vincent Carry. On croise les doigts pour que ce ne soit pas qu’une blague.

APPEL DES INDEPENDANTS- Beyeah -Julien Mignot

Crédit Photo : Julien Mignot