Club to Club : l’exploration électronique sur le versant italien

Troisième année qu’on se rend au festival Club to Club, l’un des rares événements qui s’adonne à mettre en valeur l’électronique de l’autre côté des Alpes – l’Italie n’étant pas forcément le pays le plus évident en termes de musiques aventureuses. Ne serait-ce que pour son étalage d’artistes innovants, l’affiche de cette édition méritait donc un nouveau détour par Turin, même si son orchestration en programme s’est avérée plutôt bancale.

Les hostilités commencent tout en retenue le mercredi, avec une soirée d’inauguration ambient au palais de la reine (Reggia di Venaria), à l’architecture bien versaillaise. On déambule dans les grandes allées marbrées du palace avant de s’arrêter dans l’une des galeries vitrées où Visible Cloaks et Bill Kouligas se passeront le flambeau ce soir. Les deux live s’enchaînent dans une salle où la réverbération profonde magnifie le reste, et ce malgré le dérangement causé par le bar, forcément placé juste à côté. L’ambient, c’est tout de suite moins facile quand une conversation à l’italienne se déroule à un mètre.

On débarque ensuite le jeudi à l’OGR, sorte d’usine automobile réinventée en théâtre, sponsorisé et ultra-sécurisé. Complètement fonctionnel et aussi corpo qu’on pouvait l’attendre (fouilles approfondies, prix au bar exorbitants), le lieu fait néanmoins la part belle au live de Kamasi Washington. Le dantesque jazzman de L.A et son groupe nous proposent deux heures d’un jazz savant mais accessible, se frottant magistralement avec le free-jazz et la soul. Encadrés de deux batteries parfaitement coordonnées – même en show-down l’une contre l’autre -, le trombone et le saxo restent centraux dans les compositions, mais s’effacent parfois pour laisser place au chant ou à un solo de contrebasse. Monstre scénique dont les quelques solos de sax empliront toute la salle et toutes les fibres, Washington s’autorise à peu près tout. Même inviter son papa clarinettiste sur scène, laisser son claviériste s’aventurer dans le chant voccodé, ou finir son live par une annonce aussi chargée :

« This song is called « Truth » and its aim is to remind us that diversity should not be tolerated, it should be celebrated. So the next song you’re going to hear will play five melodies at the same time, to remind us of that. »

Reprenant la plupart des titres de son album The Epic de 2015, le groupe insuffle des cordes, des voix et des vents à un festival autrement plutôt modulaire. À se retrouver trop souvent face un producteur seul aux manettes de son set, baladé entre deux platines et un écran, on en oublie parfois la puissance d’impact de la musique live en groupes organisés (on s’excuse d’avance de sonner comme des vieux cons).

kamasi washington

Si Kamasi Washington semblait donc là pour nous rappeler la puissance des instruments, l’enchaînement qui suit nous laissera sur le banc. Il aurait été logique de faire suivre ce mastodonte du jazz par des musiciens électroniques tout autant dans la tension du live. Au lieu de ça, Richard Russel prend le relai avec un DJ set reggae-dub qu’on avait pas vu venir. On se retrouve alors face à trois mecs qui appuient sur des boutons comme on joue au flipper, passant d’un spectre musical qui s’étend de l’afrotrap au reggae et au dancehall – mais le mauvais (comprenez ici Sean Paul). Surtout, ils laissent à peine 30 secondes à un titre pour respirer avant de l’étouffer avec un autre, sans transitions aucune. Si cette description vous rappelle vos soirées où un rip Youtube ne peut pas passer le refrain sans se faire couper par votre pote relou, c’est normal, c’était ça.

Sans transition, Powell et Wolfgang Tillmans prennent la suite. Quintessence de la musique anglaise, Powell reste fidèle à lui-même et aux visuels de Tillmans : hypnotisants et léchés pour certains, proches des clips de 2007 qui exposaient de la muqueuse en gros plan pour les autres (pour les nostalgiques de ces années-là, c’est par ici, ne nous remerciez pas). Sur le plan sonore, il délivre un électro-punk efficace mais tout aussi hors-contexte. Powell sur le même plateau que Kamasi Washington, là où leurs musiques sont des contraires assez extrêmes, était-ce la meilleure idée disruptive du jour ? Sans doute pas.

Vendredi

La soirée du vendredi annonce le premier débarquement sur le site principal, l’ancienne usine du Lingotto. On commence par le live d’Amnesia Scanner, sur une piste bien plus dansante que ce qu’on avait pu voir d’eux au Sonar, mais qui reste un ovni appréciable. Belle surprise ensuite avec la découverte des italiens de Shapednoise, qui manient la basse épileptique et le stroboscope industriel (ou l’inverse), entrecoupés de nappes ambient qui tendent à rappeler celles d’Andy Stott. On découvre au passage la puissance sonore de la scène RBMA : très portée sur les bass et infrabass, elle laisse la porte ouverte à un potentiel tremblement de scène, voir une diminution certaine des capacités auditives.

Petite déception du côté de Laurel Halo, qui peine à s’imposer avec ses chants murmurés, pourtant évidents en version studio. Mais la passion primaire nous attend du côté d’Arca et Jesse Kanda. Show queer savamment millimétré, Arca démontre que la musique électronique peut également être un art de scène et de représentation. Le climax de son concert s’inscrira dans les mémoires : Jesse Kanda diffuse une vidéo de cinq minutes de fistfucking alors qu’Arca déambule dans la fosse au milieu des milliers de personnes présentes. Du haut de prothèses qui le surélèvent dans une allure chaotique, il s’exclame à répétition « It’s just bodies ! » alors que la foule, choquée, crie sur son passage. Témoignage de la marginalité, du mal-être des pulsions incomprises, sous fond de geste politique pour la cause LGBT, Arca fait du Arca. Il fonce volontairement dans le grotesque et tellement loin qu’on ne peut que l’y suivre, sans même avoir le temps ou la présence d’esprit d’en voir l’aspect risible.

arca

Ben Frost et les basses qui te font sauter la glotte

On pourrait apposer pas mal de périphrases sur le live de Ben Frost, la plupart liées à la sensation glaciale qui ressort de sa musique. Et si l’idée de donner une température à un son vous semble très « tube de l’été », c’est que vous n’avez sans doute pas écouté ses dernières sorties – de son album The Center Cannot Hold à la récente BO du thriller Super Dark Times – on le soupçonne d’ailleurs avoir accepté le projet pour le titre du film uniquement. Bref, on croit sentir la calotte glacière fondre un plus que d’accoutumée sous les vibrations de Frost, qui prend sans ménagement le contrôle de la scène RBMA pour explorer ses possibilités en infrabass. Les vibrations sont à la fois totales et maîtrisées, bien que difficilement soutenables pour quiconque n’aurait pas pensé aux bouchons d’oreilles. Le jeu en vaut la chandelle, au risque d’y gagner quelques semaines d’acouphènes.

La sensation qui arrive en même temps sur la scène principale est à l’opposé de ce live : l’idole Nicolas Jaar vient s’acquitter de sa mission annuelle de tête d’affiche. Étant également en clôture du festival le lendemain – cette fois en DJ set -, on réserve notre jugement pour l’heure et on s’acquittera de vous en reparler à la fin de cet article. On retourne ensuite manger de la basse avec Jlin, dont le croisé ovniesque entre footwork et industriel sait toujours retourner son prochain, dont acte.

La suite donne à voir la sensation nationale du moment : Not Waving. Les visuels sont léchés, et même si Marie Davidson n’est pas présente pour chanter avec lui son tube d’EBM « Where Are We », elle apparaît en double, voir triple, sur tous les écrans. Les quelques plages de synthés placées entre deux tracks donnent des respirations à un live qui empile furieusement les titres issus d’Animals et du récent Good Luck. Pour finir, on achèvera cette soirée sur la claque éternelle des Demdike Stare qui, placés en dernier rempart contre le lever du soleil, se décident logiquement à jouer un set plus primaire que leurs expérimentations habituelles à l’Atonal Berlinois ou chez l’INA GRM.

Samedi

Le samedi, on commence avec l’électro-pop d’un genre presque nouveau de KARYYN. Retranchée derrière ses machines comme une armure la séparant de la foule, elle nous dévoile à demi-mots que ce concert est « son premier en Italie », tout en dévoilant un chant épique, dans la même retenue qu’une Laurel Halo, mais avec 165 BPM au compteur. Une recette d’électro pop jolie mais qui sent un peu le réchauffé : flashback vers les années 2012, on a l’impression d’assister au revival d’un énième show d’électro-pop stéréodé à Fever Ray. Trempant sa musique dans une pop ambient qui s’accorde quelques incartades bass, le set KARYYN reste pour autant appréciable, et nous laisse le temps de découvrir que les basses de la scène RBMA frappent toujours autant que la veille.

On continue sur les nuances pop avec le duo Smerz, qui tend plutôt vers les influences R&B. Bien foutu, le côté carrément sexy du chant et des prods est assumé et Smerz n’a pas besoin de draguer le penchant sentimento-vocal de l’assistance pour ravir la performance. Le set se finit lui aussi sur un départ à 160 BPM bien senti, parfait pour annoncer la suite.

La suite, c’est Mana qui l’opère en nous proposant la première vraie expérience électronique de la soirée. Il commence dans une lente progression pour rapidement faire plein état de la capacité infrabass de la scène, rappelant à nos oreilles le set de Ben Frost la veille. Transition réussie pour l’ex-Vaghe Stelle, dont le premier album sous ce nouvel alias vient de sortir chez Hyperdub. Mana s’installe parmi la flopée d’artistes qui traitent les basses comme un outil d’expérimentation, sans pour autant renier leur aspect dansant au profit d’une sacro-sainte expé intellectualisante.

À enchaîner sur son live, on en vient à se demander si Actress, avec sa nonchalance légendaire et son je-m’en-foutisme absolu des foules qui se tassent pour le voir, n’aurait pas beaucoup gardé de son passé de footballeur. De son statut « d’influenceur » de la jeune garde électronique à l’heure à laquelle on l’envoie sur scène, Cunnigham s’en fout, il jouera ce qu’il lui plaît de jouer. Pour l’heure, ce sont les beats parsemés de titres comme Untitled 7 qu’il a décidé de triturer ce soir, caché à l’arrière de la scène. Devant lui, un mannequin masqué en Lord Sith fait office de « figure à observer », derrière laquelle il restera terré. Sorte d’antéchrist de l’électronique qui s’écoute les yeux rivés sur le producteur, on pourrait difficilement faire une satire plus claire que celle d’Actress sur les dérives du live électro aujourd’hui.

actress

Changement d’ambiance, on se tourne pour la première fois de la soirée vers la scène principale. On avait pas suivi l’enchaînement des sets, à part pour entendre de loin le déferlement très Four to the floor de Richie Hawtin. La tangente techno tunnel a donc déjà été prise, et les artistes qui suivent n’auront plus qu’à suivre l’inclinaison. La haine refoulée d’Helena Hauff déferle rapidement sur la foule avec une techno rageuse qui ne fait pas dans la dentelle. Face à l’assistance italienne qui a l’air de demander de la sensation primaire, Hauff joue la carte de la techno efficace quitte à en perdre en subtilité. Elle prend donc la suite assez claire d’Hawtin, sans qu’on puisse entendre les touches d’EBM ou de post-punk qu’on lui connaît les bons jours.

Mais, sur un programme de grande salle axé sur de la tête d’affiche (même quand labellisée ‘expérimentale’), on a forcément tendance à recevoir en pleine face des sets sans concession, d’artistes souvent plus subtils sous d’autres conditions. Autre bémol, on ne peut que noter l’incapacité incroyable du Club to Club à savoir coordonner ses sets et construire une timetable cohérente. Une incapacité qui s’étale au fil des années : en 2016, on s’était retrouvé face au noir d’Autechre après 3h d’un Laurent Garnier chauffé à blanc. Cette année, ce sera la house de Jacques Greene qui se retrouvera coincé entre les deux sets expérimentaux d’Actress et Lanarx Artefax.

The shape of trance to come

Venu finir les choses en beauté, Lorenzo Senni s’avance en fer de lance de l’électronique italienne. Signé chez Warp, donc déjà presque connu de tous, son set est l’un des plus attendus par la foule locale. Avec des montées et descentes de réacteurs d’avions, Senni ne fait pas dans la subtilité et semble bien décidé à rendre compte de l’heure tardive. En montagnes russes, il approche facilement les 170 BPM avant de retomber dans une production quasi downtempo, quasi-Bonobo, et parfaitement présomptueuse. Avec son titre « The shape of trance to come » qui s’approprie le futur sans sourciller, on en attendait pas moins de l’italien dont le talent semble proportionnellement inverse à la modestie.

Et par pure sens de la contradiction, Senni ne saurait être égalé que par un retour vers les racines, ce qui signera d’ailleurs la seule bonne transition de la soirée. C’est Gabber Eleganza, pionniers du mouvement gabber italien, qui s’y colle. Il est 5h, la tension est à bloc, et cela fait déjà une petite demi-heure qu’on commence à voir les fans de gabber et leur attirail 90s se pointer pour s’octroyer une place de choix. Les danseurs arrivent sur scène, l’un d’entre eux brandit un drapeau du crew, et les hostilités peuvent commencer. Et prouver au passage que « The shape of trance that was » n’a rien à prouver aux jeunes.

gabber eleganza

Deux poids, deux mesures : nous étions plusieurs de l’équipe à nous rendre au Club To Club, et les avis tranchent parfois d’une telle manière qu’on ne saurait pas vous les recracher en un compromis cohérent. On vous a donc laissé deux expertises Nicolas Jaar-iennes telles quelles – à vous de voir laquelle vous donnera envie de nous attendre à la sortie de l’école :

(B)Nicolas Jaar est un des points d’interrogation de ce festival, jouant notamment à deux moments très distincts. En live, le producteur new-yorkais ressasse son best-of des années 2010 dans une formule qui commence à être trop réchauffée. Signe de cet épuisement, son DJ set de fermeture de la dernière nuit prend une allure cathartique. Alternant musiques latines, méditerranéennes, chants grégoriens et même de l’électro-cheap des années 80, Jaar semble se rapprocher d’une crise de nerf de son statut musical trop sérieux. On vous prend le pari que son prochain album sera celui d’un renouveau stylistique ou d’une plongée encore plus marquée vers l’expérimental.
 (L) Nicolas Jaar en concert, c’est un peu comme regarder le DVD d’un live qui enchaînerait Saez avec Jean-Michel Jarre. En DJ set, c’est un peu tout ce qu’il ne faudrait pas montrer à quelqu’un qui, en 2017, vous dit toujours qu’il « n’aime pas l’électro ». Il faut dire que Jaar est vraiment très, très mauvais en matière de set sans âme : on assiste à une espèce de boum boum lambda où l’artiste incompris essaye de faire plaisir aux gueux qui l’idolâtrent. On en aurait pu s’en douter, puisqu’il a déjà déclaré que ses tournées n’étaient qu’un moyen de financer son label. Le nom Jaar est devenu une marque, et le principal intéressé serait bien con de ne pas s’en servir. On préconise quand même l’écoute studio.

Pour ce qui est de notre expérience globale du Club To Club, on reste un peu sur notre faim, et ce malgré y avoir vu les concerts d’une grande majorité des artistes électroniques sur lesquels on a fixés cette année. Le C2C est un beau festival, mais toujours mal organisé, constamment balbutiant dans sa manière d’orchestrer ses lives et pensant plutôt logique du bar que logique de sets.

Au vécu, Club To Club donne un peu l’impression que ses organisateurs ne savent que faire de la dose orgiesque de matière première musicale qu’ils ont entre les mains. Et avec ça, la question se pose : à l’heure du festival-roi où, chaque nouvelle semaine, le spectateur lambda se voit proposer un événement susceptible de lui plaire, présenter un programme simplement audacieux est-il encore suffisant ? Vous avez trois heures.

 

Article par Lélia Loison, Bastien Perroy, Nina Venard

Credits Photos: Daniele Baldi, Andrea Macchia, Stefano Mattea