Quelque peu blasé de son système nocturne industrialisé et sans plus grande surprise, le jeune occidental en quête de fête a de plus en plus tendance à tourner la tête vers l’Orient pour trouver à quelle nouvelle scène se vouer. On observe ainsi une épidémie d’articles vantant l’essor des scènes clubs roumaines, serbes ou ukrainiennes, toutes désignées sous l’appellation bien marketée de « nouveau Berlin » de l’Est, sans qu’on sache vraiment de quoi il en retourne sur place.

C’est donc souvent avec cette perspective résolument occidentale qu’on débarque dans ces pays en pensant trouver le nouvel Eden de la culture club : pas cher, sans contrôles ni normes de sécurité persistantes et qui s’étire jusqu’aux derniers bouts de la nuit… Bref, un parfum de liberté qu’on ne sent plus, ou très peu, sur les scènes européennes déjà bien installées.

CxemaL’une des premières raves Cxema à Kiev

Mais envisager les pays de l’Est comme le nouvel eldorado du clubbing tient aussi d’une vision très réductrice pour ces scènes qui n’ont nullement besoin du tampon de validation de l’Europe occidentale pour exister et prospérer. Et c’est le cas de Kiev, qui reconstruit aujourd’hui sa nuit sur les cendres de la révolution de Maidan de 2013-2014. Au delà d’être la place de l’Indépendance de Kiev, Maidan était aussi le carrefour des clubs de la ville – clubs qui ont donc tous du mettre la clé sous la porte entre fin 2013 et début 2014.

C’est dans ce contexte de renaissance sur les cendres d’une révolution, et donc en quelque sorte de ‘table rase’, que Kiev construit depuis trois ans une nouvelle scène électronique diversifiée et populaire. Le club Closer, les soirées nomades Rhythm Buro et les raves en open-air Cxema construisent chacun à leur façon le nouveau paysage de la capitale Ukrainienne, aux côtés d’une frange plus expérimentale d’événements comme le festival Next Sound et les soirées Plivka.

On vous disait plus tôt qu’on ne qualifierait pas Kiev de nouveau Berlin. Car si les situations peuvent se faire écho, résumer la ville à ce qualificatif c’est aussi rayer son histoire propre et les raisons qui la poussent vers le renouveau. Et si ce nouveau souffle est certes construit sur un événement politique, il possède son histoire propre, qu’on ne peut assimiler à un événement occidental juste parce qu’il nous parlerait plus.

On est donc allé expérimenter la fête sur place à l’occasion des trois ans d’un des meilleurs clubs de la ville, le Closer. En voici le résumé enfumé.

closer

Closer, l’un des clubs emblématiques de Kiev, fête son anniversaire, et nous sommes de la partie. En seulement trois ans d’existence, il s’est imposé comme l’un des clubs phares de Kiev, à l’image d’un Rex parisien. Cela peut paraître bien peu pour considérer un lieu comme arrivé à maturité, mais il faut savoir qu’ici, les établissements se font et se défont au rythme des saisons. Après les événements de Maidan et la fermeture de la quasi totalité des clubs du centre-ville, la scène nocturne renaissante vit encore dans un état de précarité constante. Un club peut fermer du jour au lendemain pour une raison de licence (n’étant jamais accordées, presque aucun club n’en a), une plainte de voisinage, ou quelconque autre raison qui pousserait un politique à mettre son nez dans les affaires nocturnes.

Pour prévenir de ce problème, Closer pousse un peu les barrières physiques de Kiev en s’excentrant dans un coin de la ville rempli de bâtisses abandonnées et en ruines, où personne ne viendra embêter les clubbers en soif de sensations.

Closer entréeNon, ceci n’est pas l’entrée du Mordor du Closer, mais une bâtisse abandonnée située juste à côté.

Sur ce week-end d’anniversaire, la première soirée est dédiée au local et fait défiler tous les résidents du club – neuf au total. L’attente est un peu longue, mais ici tout le monde finit toujours par rentrer. Le club n’a pas d’heure de fermeture imposée, et aujourd’hui la fête est annoncée pour durer jusqu’à 11h (les fêtards de la dernière heure, on vous voit déjà en train de faire vos valises pour l’Ukraine).

On débarque pour notre part sur les coups de 3h. On franchit quelques barrières aux allures de poste douanier bien qu’à peine surveillées, pour finalement pénétrer dans le club. Et dès le premier coup d’oeil à l’intérieur, on ne peut que s’extasier de ce lieu « à taille humaine », où dancefloor et canaps en cuir se côtoient harmonieusement dans une structure boisée.

Closer, le jour

Closer, la nuit

On inspecte un peu les périmètres, admire la terrasse extérieure avec mezzanine, probablement idéale lorsque le thermostat n’avoisine pas les négatifs. Hiver oblige, le coin fumeur est intérieur, mais assez spacieux et ventilé pour ne pas se sentir comme prisonnier à l’intérieur d’un paquet de Marlboro.

Côté musique, le tour est à la résidente Karine Shakolina qui déballe une house spatiale très Mano-le-Toughesque, S’en suivent Andrey Bambu, Timur Basha, Alex Savage, Roman K.. Les résidents aux noms biens connus des locaux s’enchaînent aux commandes pour lâcher un spectre d’influences allant d’une house très drummy à une techno frappante mais subtile. Les styles diffèrent sans qu’on perde trop en cohérence.

On aperçoit l’emblème de la techno ukrainienne Nastia qui se déchaîne dans un coin derrière le booth, tandis que sur la piste, ça sue et ça danse à peu près autant. Le public est respectueux et dans son monde, l’ambiance forte mais sans débordements. On en vient même à tolérer la présence des canons à fumée – appréciables quand il s’agit de s’isoler ou de se perdre dans la foule, un peu moins lorsque le moment vient de retrouver ses potes. On part fourbus mais heureux sous les coups de 8h, alors que le son commence à virer vers une techno de combat plus apte pour cette heure avancée.

Day 2

Retour au Closer pour une deuxième et dernière soirée de festivités. On arrive un peu plus tôt histoire d’en apprendre davantage sur le lieu : ancienne usine de rubans devenue centre d’art la journée et club la nuit, le Closer est un espace très facilement malléable, pas loin du rêve de tout promoteur de club. L’été, les soirées se déroulent dehors et sur la structure mezzaninesque installée dehors.

Bâtisse en pierre et terrasse de bois, le Closer dégage une atmosphère cosy, familière – les canaps en cuir posés un peu partout aidant un peu. Et les accueillants des lieux sont au diapason : lorsque les vigiles viennent checker le coin fumeur intérieur, c’est plus pour s’assurer qu’on ne jette pas les mégots par terre que pour rouler des mécaniques.

Le Closer est également le théâtre d’autres temps forts de la ville, et prête gracieusement ses lieux à tous ceux qui portent un projet novateur. Mais son festival annuel, le Strichka, ce sont les équipes du club qui l’organisent elles-mêmes, proposant un line-up soigné qui mêle artistes locaux et internationaux. Internationale, cette deuxième soirée l’est d’ailleurs aussi, avec un line-up plus resserré qui n’annonce que trois DJs à l’affiche, dont deux résidents qu’on a déjà entendus hier et une échappée de Perlon, Maayan Nidam.

On est samedi et une tête d’affiche internationale débarque : la tension est montée d’un cran depuis la veille et, samedi oblige, c’est un public un peu moins relax qui foule la surface du club. Mais même si la température est montée de quelques degrés, l’ambiance reste toujours bon enfant. La piste est pleine, le bar aussi, il n’y a plus qu’à profiter. Seulement, n’est pas easyjetsetteur qui veut : notre avion est annoncé à l’heure piquante de 6h du matin, et il faut donc nous arracher à la piste de danse plus tôt que voulu, et quitter ce club où on se sentait déjà comme à la maison. Mais on reviendra explorer ses possibilités à la belle saison, c’est promis.