On se souviendra surement tous de ce que l’on faisait ce vendredi 13 novembre au soir, quand on a appris les événements tragiques de Paris. Pour notre part, nous étions au Store Street à Manchester, devant l’entrée du Warehouse Project pour la soirée de clôture du label 50 Weapons. Dotée d’un line-up impressionnant – Siriusmodeselektor, Rødhåd, Benjamin Damage, Clark, Shed, Cosmin TRG, Truncate, entre autres – la soirée s’annonçait historique. Elle le fut, mais pas pour les raisons que l’on espérait.

Sans réseau, nous profitions de l’instant présent sans se douter de l’ampleur réelle de la tragédie, sans vouloir même le savoir. Le réveil fut particulièrement amer, et on s’est posé la question de savoir si c’était seulement décent de vouloir faire un night-report d’un 13 novembre.

Et puis en y réfléchissant, on s’est dit que c’était peut-être même la plus décente des choses à faire. A l’image de ces hashtags diffusés durant la nuit dans ces sous-terrains de Manchester, faire la fête est devenue la plus effrontée des résistances.

De l’influence de 50 Weapons

Subdivision techno du label berlinois Monkeytown Records, 50 Weapons est conçu originellement par son duo géniteur Modeselektor pour être un catalogue de 50 « killer tracks ». Petit à petit, c’est un terroir plus divers qui s’est constitué avec la sortie de LPs hors-séries. S’y sont révélés des artistes comme le français Bambounou ou l’anglais Benjamin Damage, qui signe avec son récent « Obsidian » le dernier album du label.

D’autres s’y sont invités pour marquer leur respect et leur influence sur la scène européenne, comme Laurent Garnier l’année dernière, ou Rødhåd cette année pour le round final.

Car c’est en sortant les dix dernières releases les unes derrières les autres cet automne que s’achève une aventure étalée sur plus de trois ans. Pour fêter ça, l’ensemble du label prend part à une grande tournée d’adieu, avec des soirées à la composition multiple et plus ou moins garnie. Parmi les points d’orgues : le Berghain, l’Oval Space à Londres et ce soir, le Warehouse Project. L’exigence est de mise, puisque les DJ sets sont certifiés 100% vinyles, avec un rotary-mixer japonais simpliste.

Dans les sous-sols de Manchester, le Warehouse Project

En plein centre-ville, l’entrée de la warehouse parait complètement anodine. Il faut attendre l’arrivée des hordes de clubbeurs pour remarquer une banale double porte dérobée sous un pont. La sécurité est en comparaison réellement impressionnante : plusieurs policiers en uniforme quadrillent le passage, tandis qu’un chien renifle tous les clubbeurs à l’entrée. Des tables sont disposées à l’entrée et il vous est systématiquement demandé d’y vider vos poches. À l’intérieur, des équipes de vigiles patrouillent frénétiquement les galeries en quête d’abus.

On est donc très loin de l’ambiance que l’on avait ressenti à Sheffield. A vrai dire, on s’attendait un peu à ce que le lieu de fête le plus réputé du Royaume-Uni – au côté de la Fabric londonienne – soit le fruit de pressions publiques autrement plus grandes que les warehouses de campagne. Pour rappel, des scandales d’overdoses mortels ont entaché la réputation de la Warehouse Project il y a quelques années, tandis que la rigueur de l’exécutif britannique atteint désormais un niveau sans précédent.

Malgré ce filtre sécuritaire, nous profitons sans peine des arches de briques ocres de ce lieu exceptionnel : ce qui semble être un réseau de fondations souterraines est en réalité un ancien abri aérien, reconverti en parking la journée et en club la nuit.

ClarkClark annonce la tempête avec son live.

Un show calibré et presque irréprochable

On découvre en arrivant le DJ set de Dark Sky, et c’est notre première bonne surprise. Habitué aux productions plus electronica et atmosphériques, le duo nous livre un set dynamique qui invite allègrement à la danse. On s’en régale, mais nous avons quand même la curiosité d’aller voir la deuxième salle pour y découvrir Benjamin Damage en B2B avec son vieil ami et comparse Doc Daneeka. C’est malheureusement notre grosse déception de la soirée. Quelques erreurs de mix (imputables à la difficulté du setup), ainsi qu’un soundsystem beaucoup plus médiocre finissent de nous convaincre de retourner sur la scène principale.

Clark est en train d’en prendre possession pour présenter le live de son dernier album, sorti l’année dernière chez Warp Records . Et c’est un orage qui s’abat dans la warehouse tant sa musique met en scène la fureur des éléments. Quelque chose de très naturel et organique s’en dégage. La pression monte petit à petit jusqu’au final, grandiose, où Clark arrive à nous faire apprécier des morceaux à plus de 150 BPM sans qu’aucun effet kitch ne s’en dégage. Chapeau bas.

Truncate fait redescendre la température de quelques degrés avec un DJ set plutôt conventionnel, mais néanmoins efficace. On retente notre chance sur la scène 2 pour Shed (aka Head High), avec malheureusement le même constat que pour Benjamin Damage. Le soundsystem et l’acoustique ne rendent que les basses et nous avons la désagréable sensation de n’écouter que du boum-boum.

Arrive ensuite le live de Siriusmodeselektor. La surprise est principalement visuelle : malgré un setup assez minimaliste avec l’utilisation d’un seul un grand écran LED, on déguste des visuels hypnotiques et fluides. La partie sonore est, quand à elle, principalement une redite de ce que fait Modeselektor depuis la sortie de « Monkeytown » en 2011, c’est à dire une compilation des titres et remixes les plus connus.

La musique de Modeslektor est à la fois grasse et classe. C’est peut être celle que vous écoutiez durant vos années lycée, mais cela ne lui enlève pas son intelligence. Entre deux titres très dansants, on entend la voix de Thom Yorke résonner dans les sous-sols. Le show s’achève sur le très connu « Nights Off » de Siriusmo, et nous laisse incertains d’avoir bien compris la différence de jouer ce live en trio.

La soirée s’achève par Rodhad, qui sortira en décembre l’avant dernière release de 50 Weapons. Les lumières se font plus tamisées, les détritus commencent à se révéler à mesure que le public se fait plus clairsemé, et une toute autre ambiance envahit le lieu. Le set est terriblement puissant et lancinant à la fois, s’achevant sur un remix de « Jaguar » de DJ Rolando.

Le Warehouse Project a réussi à nous faire voyager pendant une soirée, nous éloignant d’une réalité dont il est bien difficile d’accepter la cruauté, au lever d’un soleil ensanglanté. Dans la voiture, au retour, sur les autoroutes anglaises, on a écouté « In loving memory », car on a fait la fête en larmes.

Warehouse Project 13 novembre 50 Weapons