Après plusieurs semaines à rechercher en Angleterre ce « vrai » esprit techno, celui-là même qui nous vient de la fin des années 80, on commençait à désespérer de ne rien en voir. Heureusement un soir, après plusieurs heures de route et en se garant un peu au milieu de nulle part, on a pu sentir un esprit différent. Peut être parce qu’on s’apprêtait à aller dans une petite warehouse party intimiste, au son exigeant.

Une autre génération

Il en est fini des raves sauvages. A l’évocation des termes « wild free raves », la jeunesse anglaise vous répondra par des yeux médusés, face à un environnement qui leur est devenu inconnu. Dans le fond, on ne peut pas leur en vouloir : la législation sur les fêtes clandestines s’est énormément durcie en Angleterre – bien plus qu’en France, car le mouvement y était plus important.

Cette nouvelle jeunesse s’accommode très bien avec l’offre fleurissante des clubs bas de gamme, dépouillés de l’esprit originel « fête sans prise de tête ». Une fois à l’intérieur de la plupart des clubs, on se rend vite compte d’un public très « douchy » sans grand respect, et d’une musique qui se contente 90% du temps du top 100 Beatport.

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Une soirée dans le nord de l’Angleterre, même dans les bons clubs, ça ressemble à ça. Et ça fait peur.

L’espoir dans l’industrie

Heureusement, on peut quand même trouver des « warehouse parties » dans la plupart des villes. Mettant à profit l’héritage de la révolution industrielle, ces soirées dans des hangars ou entrepôts restent le dernier refuge de la mentalité du mouvement techno originel.

Comme porte-étendard de cette culture de la fête industrialisée, on trouve des institutions comme le « Warehouse Project » à Manchester, ou celle qui nous intéresse aujourd’hui : « Hope Works » dans l’ancienne capitale métallurgique de l’Europe, Sheffield.

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La warehouse « Hope Works » en plein Sheffield industriel. Ici lors d’une soirée avec Floating Points

Ce vendredi, une programmation exceptionnellement pointue nous fait de l’œil. Kowton et Ron Morelli (le boss de L.I.E.S records) jouent jusqu’à 6h du matin (chose exceptionnelle ici) dans une « secret warehouse ». Sans grande hésitation, nous prenons la voiture et roulons plusieurs heures avant d’atteindre l’adresse exacte de la soirée.

Faute d’un public assez important, celle-ci a lieu dans l’arrière-cour de la warehouse. Nous avons d’ailleurs rendez-vous dans deux semaines avec Lo Shea, godfather de la techno locale et propriétaire des lieux – entres autres, car Lo Shea possède aussi un label et est artiste à ses heures perdues. L’échange, à lire bientôt, se centralisera sur l’histoire technoïde de Sheffield.

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Sheffield a longtemps été ça, avant d’être touché par la désindustrialisation.

Pour l’heure nous profitons d’un sound system étonnamment très bon malgré la rusticité du lieu, et surtout d’une musique de très grande qualité. Kowton, une des trois têtes de l’hydre Livity Sound, nous offre un set exceptionnel qui enchaîne les pépites dont on n’arrive pas à identifier le nom. On arrive à discerner néanmoins certaines de ses productions, comme l’excellent « Glock and roll ».

 

Quelques heures plus tard, Kowton laisse sa place à Ron Morelli qui nous gâte d’un son lo-fi terriblement dansant comme sait si bien le faire son label L.I.E.S. L’expatrié, sur qui nous préparons un portrait avec interview, monte petit à petit en puissance au plus grand plaisir d’une foule techno très hétérogène. L’ambiance est très détendue avec peu de douchebags, quelques hipsters et quelques gueules cassées thugs à l’anglaises.

Au fond de la salle, une jeune femme danse frénétiquement depuis plusieurs heures et s’arrête de temps en temps pour souffler : adossée au mur, les yeux fermés, le visage apaisé, quelque part dans l’espace, la qualité de la musique semble décupler les effets de ses bonbons.

Le clubbing comme sentiment de liberté

L’intimité de la salle et du moment transparaît d’autant plus qu’il n’y a pas de sécurité et que les DJ sont dans un recoin de la salle, comme dans une banale house-party. À l’extérieur, on aperçoit deux clubbeuses assises sur le toit buvant leurs bières en canettes, s’appropriant les lieux.

Au final, on n’a que faire de la renommée des DJs en présence, qui ferait pourtant frémir les connaisseurs londoniens et parisiens. Peu de portables sont allumés, on oublie les heures qui passent en appréciant simplement la musique, sans se poser de questions. Pour notre part, nous nous offrons quelques pauses régulières, sortons quelques dizaines de minutes de la warehouse à plusieurs occasions pour se faire du café au réchaud de notre voiture.

On profite du paysage que nous offre ces lieux, et on se rend compte que derrière cette démarche de tourisme culturel, derrière la recherche de l’authenticité d’il y a 20 ans, demeure une part de vérité. Il existe plusieurs façons de faire la fête, et celle libre a un gout plus sucré.

Cependant, la rationalisation à l’extrême de celle-ci n’est pas non plus dénuée de sens. La dictature des mesures de sécurité se justifie par de tragiques faits divers qui peuvent avoir des conséquences importantes. Ainsi, à Manchester, des clubbeurs trouvent la mort à cause de mauvaises substances. Une historique warehouse de Leeds a même dû fermer il y a quelques années.  En Roumanie, le premier ministre vient tout juste de présenter sa démission après l’incendie extrêmement meurtrier d’un club. Malgré cela, le risque zéro ne peut pas constituer un Saint Graal à conquérir, surtout dans le milieu nocturne.

Et il est parfois dommage de vouloir l’encadrer à outrance, symbole d’un espace social non seulement complètement juridicisé et judiciarisé, mais également où l’on ne supporte plus moralement le risque de la liberté. Il ne s’agit pas d’inviter les jeunes à consommer la première merde qui leur passe sous les narines, ou de laisser des organisateurs utiliser des feux d’artifices dans une salle décorée en polystyrène pas aux normes, mais bien d’intelligemment combattre ces excès à la source (corruption, trafics). Tout en laissant cette marge d’erreur, cette marge de confiance, indispensable à la responsabilisation des individus, et ce même durant leurs ébats festifs.

Victoria Works Warehouse à Leeds, fermé en 2009
Victoria Works Warehouse à Leeds, fermé en 2009 suite à de trop nombreux scandales liés à une insuffisance de sécurité (overdoses, rixes).