23ème édition, et plus grand chose à prouver : voici comment l’on pourrait résumer très rapidement le Sónar Festival. Un peu lapidaire, certes. Le Sónar Festival, c’est un événement à renommée mondiale qui a fêté ses 23 années de bruits, de longues nuits et de découvertes.

Fait unique en son genre, il a aussi donné naissance à une période et une expression en soi. « Je peux pas, j’ai Sónar » ne désigne plus seulement le festival et sa programmation dantesque, non, mais renvoie également à la multitude d’événements officieux et plus modestes qui se déroulent durant toute une semaine. À tel point qu’il existe une vraie séparation entre les deux types de publics et de fêtards : les uns préfèrent le festival officiel, ses propositions originales et la découverte, tandis que les autres misent sur une ambiance plus intimistes, entre lieux atypiques et plages de sable fin.

Et cette année encore, la programmation brille de tous ses feux et nous promets monts et merveilles, entre tête d’affiches obligatoires (Four Tet, Laurent Garnier, Richie Hawtin), légendes ramenées à la vie (New Order, Jean-Michel Jarre), performances totales (Alva Noto, Kode9) et découvertes (Toxe, Ivy Lab, Ata Kak). Car c’est dans celles-ci que le festival, peut être plus qu’un autre grand festival européen, tire son épingle du jeu et devient réellement un rendez-vous à ne pas manquer.

Ata Kak, Kerri Chandler et Four Tet, héros du jour et de la nuit

Début des hostilités (ou festivités, au choix) du Sónar Festival cuvée 2016 le vendredi après-midi, soit le deuxième jour. Le site est, comme toujours, immense : une gigantesque scène extérieure, sous le soleil – sans oublier la célèbre pelouse synthétique, pour trois scènes intérieures. On navigue avec aisance dans ce lieu, sorte de parc d’exposition et de colloques, pas encore trop rempli mais bien agencé. On zigzague entre les gouttes (oui, il PLEUT à Barcelone, la plaie) et on atterrit devant la première belle surprise du festival, Ata Kak.

Musicien ghanéen, il a produit dans le milieu des années 90 un album, Obaa Sima, sur cassette, format alors incontournable, qui est rapidement tombé dans l’oubli. C’était sans compter sur l’acharnement et les talents de détective de Brian Shimkovitz aka Awesome Tapes From Africa : après avoir mis une oreille sur le travail du musicien et d’être tombé en admiration, il s’est mis à la recherche d’Ata Kak pour pouvoir re-sortir son album sur son propre label. En véritable ethno-musicologue moderne, il a finalement réussi, après des mois de traque, à retrouver le producteur et à le convaincre de publier son album en 2015. C’est d’ailleurs cette trouvaille ghanéenne qui a valu à Shimkovitz sa renommée. Le résultat de toute cette histoire, c’est qu’Ata Kak est devant nous, sur scène, comme un trésor retrouvé après des décennies d’oubli. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que sa musique n’a pas pris une ride.

Rythmiques proto-house et synth-pop ultra-rythmée, un live band au complet pour l’occasion déroule les compositions dites highlife – genre africain ensoleillé et proche du funk, pour notre plus grand bonheur. Incursions rap et incantations presques chamaniques, le leader grisonnant fait le show. La joie transparait à chaque instant, et on sent un réel plaisir à être sur scène. On aurait pas rêvé d’un meilleur début. 

La suite nous fait prendre un virage à 180° : après le soleil et la joie, place à l’obscurité totale (littéralement, la salle est plongée dans le noir) devant le live audiovisuel et immersif de Kode9 et Lawrence Lek. Appelé The Nøtel, cette création à quatre mains entre le producteur anglais, patron de Hyperdub et l’artiste allemand est une première mondiale, et est très, hum, déroutante. À l’écran, on suit les pérégrinations d’un drone, façon jeu de tir à la première personne ou FPS dans un monde virtuel. emprunté à l’esthétique visuelle du web 1.0. On est plongé dans un univers parfois effrayant, parfois doux et onirique, où la bande sonore conduite par Kode9 suit à la seconde près les mouvements de son comparse. Une expérience originale et prenante. 

Un bol d’air frais plus tard, on s’aventure dans la scène curated by la RedBull Music Academy, probablement la plus aventureuse et défricheuse du festival. On tombe alors sur un Jacob Korn qui, même s’il est en pleine forme, nous rebute : il n’est que 18h et la techno peut attendre un peu. Un tour sous le soleil plus tard, c’est au tour des légendaires Underground Resistance de prendre les machines. Dans leur configuration live, ils jouent une fois de plus leur projet appelé Timeline, où ils remontent le temps et l’Histoire de la house et de la techno. Sans surprise mais toujours avec un réel plaisir, la formation américaine déroule un live puissant et fédérateur entre beats appuyés et envolées de cuivres. De quoi clore cette première étape sur une belle note.

Les horaires propres à la vie en Espagne étant ce qu’ils sont (indice : tardifs), on arrive quelque peu en retard au Fira Gran Via, le gigantesque lieu des nuits. On tombe alors sur la fin du live du sensible James Blake, qui a su envouter la plus grande salle. On prend un peu nos marques et on se ballade dans ce lieu qui, d’année en année, semble s’agrandir, changer, se perfectionner mais sans oublier le fondamental : les auto-tamponneuses.

Comme à son habitude lors de la première nuit, le festival propose un line up resserré et globalement axé sur la house et la techno, avec un maximum de DJ sets, et même une scène dédié à Resident Advisor. C’est d’ailleurs sur (ou devant) celle-ci que se distinguera une performance, et de loin : Kerri Chandler. Le vétéran a, sans surprise, délivré un set carré, fun et efficace, alternant ses classiques housy et des incursions techno du plus bel effet. Il se permet aussi un salut à Soichi Terada, légende japonaise de l’électronique (non-vu du fait du timing) ayant joué juste avant lui. Par-fait.

La suite de la nuit est une avalanche de BPM et un bonheur pour les festivaliers en manque de sensations fortes : les italiens Mind Against, le toujours efficace Richie Hawtin, DVS1 vs Rødhåd et dans une moindre mesure, Kölsch. Tous ont abattu un déluge de bruits et de métal sur les têtes, exception faite de Four Tet. Le producteur et DJ anglais avait une scène, la plus petite nommée SonarCar, rien que pour lui, toute la nuit, soit 7 heures de set. Et autant dire qu’il en a fait bon usage : oscillant habilement entre techno frontale, house plus douce et disco tapageuse, Kieran nous a envoutés. D’autant plus que la configuration de la scène jouait à son avantage : située en plein milieu d’un immense espace chill et foodtrucks, clos, comme une arène.

Jeux vidéos, Club Cheval, Skepta et Santigold champions

Après une (très) courte matinée de repos et un passage obligé au célèbre marché situé sur Las Ramblas, la Boquería, pour y prendre jus de fruits frais et jambon cinq étoiles (c’est aussi ça, un festival à Barcelone), nous voilà de retour à Fira lorsque l’improbable se produit : un véritable orage tendance mousson s’abat sur nous, arrêtant alors la fin du live de BADBADNOTGOOD. Direction donc la scène intérieure de la RBMA où Toxe, sûrement ravie de l’affluence monstre, se fait plaisir et joue de la disco à plein volume. L’accalmie ne venant pas, on file de l’autre côté du site pour découvrir un autre versant du festival, Sonar+D.

Dévoué à l’expérimentation, à la créativité et pour beaucoup, aux professionnels, cet aspect caché du festival est pensé comme un espace de réflexion, d’échanges et d’ouverture à la nouveauté : conférences et débats, espaces de co-workings et ateliers numériques se superposent pendant trois journées, en même temps que la programmation musicale du jour. On se balade donc dans les lieux, et l’on s’attarde devant les imprimantes 3D ou sur le nouveau mixeur et contrôleur de Richie Hawtin, on trifouille les MPC et autres séquenceurs (sans réussir à en faire sortir un son ceci dit). Ludique et bon enfant, c’est un autre festival que l’on découvre au hasard de la météo capricieuse, ce qui n’est pas plus mal.

La météo, justement, a choisi de changer de cap : un grand soleil rayonne à présent sur le site, tout comme le live Nozinja. Décalé, fun et communicatif, son electro « Shangaan » – 140 BPM au compteur, tout de même – a réveillé tout le monde et donné une énorme dose de smile. Déguisements, danses endiablés et cris vers la foule, le sud africain a tout bon. Dommage que la suite ne soit pas du même acabit : TroyBoi et sa trap facile nous fait fuir, et l’on se prépare alors au live des frenchy de Club Cheval.

Si le disque nous avait légèrement déçu, la version live prend ici tout son sens et son ampleur. En formation complète, entourés de machines et en tenue de laborantin de la techno, les quatre comparses délivrent un set puissant et fort, entre house et R&B. Beaucoup plus forts et énervés que sur disque, les tracks sonnent ici comme pour la première fois. Si l’on peut leur reprocher l’aspect haché et entrecoupé de leur prestation, les parisiens font le boulot et avec la manière.

La suite se fait dans le noir : le duo Howling prend place sur la scène du SonarHall pour une heure d’envolées électroniques douces amères. Enfin, c’est ce que l’on aurait aimé voir. Malheureusement, la salle aux dimensions trop faibles et à la disposition pas très pratique ne nous permet pas de s’immerger comme l’on voudrait dans leur live, qui est pourtant très beau et visuellement bluffant de minimalisme. On pourra se consoler grace à Culture Box, qui ont capté la prestation dans son ensemble.

C’est déjà l’heure de la clôture – du jour, rassurez-vous – et d’autres parisiens prennent le relais, cette fois-ci sur la grande scène extérieure : place à la Ed Banger House Party avec aux manettes Busy P, Boston Bun et Para One. Sorte de grande célébration de la house d’hier et d’aujourd’hui, le set à six mains est maximal, enjoué et retourne la foule. Oui, c’était facile, les montées à rallonge et les drops prévisibles, aussi, mais cela nous rappelle que la musique doit savoir se faire fun et souriante, et que les puristes peuvent aussi se détendre.

Pas d’impair cette fois-ci, on arrive tôt et motivés pour cette deuxième et dernière nuit de fureur. Premier arrêt devant les légendaires New Order. En chair et en os, sur scène, cela fait toujours un petit quelque chose. Comme si c’est la dernière fois que cela se produit. Alors évidemment, tout le catalogue y passe, mais c’est beau et propre. Rythmé, enjoué, la formation joue vraiment et fait rugir les milliers de personnes amassées devant eux.

On file ensuite, curieux du résultat et du contenu, devant Santigold – et l’américaine fait le show. Inspirée de l’esthétique des temples de la consommation que sont nos supermarchés, la chanteuse fait sa propre publicité en fond, vantant les mérites d’une imprimante 3D à selfie à son effigie. Old school dans son approche du live – avec coupures, changements de tenues pour elles et ses choristes, elle parvient à intriguer et à secouer le public grâce à ses tubes (déjà) classiques. Car il y a un bonheur immense à entendre « L.E.S. Artistes » en live, pour ceux qui, comme nous, l’ont découvert sur MySpace il y a de ça une petite décennie. Elle invitera même une partie du public sur scène pour une danse frénétique, en leur interdisant de filmer ou de sortir leur téléphone pour profiter pleinement du moment. On aurait pas conseillé mieux.

Même pas le temps d’un arrêt au bar que le suivant, Kaytranada, appuie déjà sur play. Comme à son habitude, le producteur et beatmaker montréalais enchaine les titres sans considérations de mix ou techniques. Son set est donc un gigantesque jukebox, où l’on passe du hip-hop à la house option R&B, entre ses remix les plus connus et les morceaux issus de son dernier LP – qui sonnent incroyablement bien en live. Résultat : une heure de fun de good vibes, qui se terminera par son flip de Janet Jackson. Merci, Kevin.

Après toutes ces émotions et cette chaleur, le live de Skepta nous déçoit un peu. Plein d’énergie mais desservi par un son mal réglé, l’anglais pourtant très attendu fait le boulot, sans être stellaire ni incroyable. On n’a par contre pas boudé notre plaisir d’entendre un « Shut Down » survitaminé à pleine balle, hein.

La suite de la nuit – la fatigue aidant – se fait plus floue et peu aventureuse, mais d’une efficacité redoutable. On passera les performances de Booka Shade et Eats Everything, en roues libres et sans filtre, pour s’attarder un peu devant Fatboy Slim. Et c’était, euh, quelque chose. L’anglais a visiblement de la ressource et balance explosions sur explosions, entre montées terribles et drop assassins, les bras en l’air. Son visage est filmé et projeté sur des écrans géants (les salles sont si grandes qu’il est impossible à partir d’une certaine distance de voir les artistes), et ajouté à des visuels oscillant entre le mauvais goût et l’horrible. C’est grinçant, ça tabasse et il n’y a plus de freins : c’était Fatboy Slim.

À côté de ça, le live un peu audiovisuel et tonitruant de Boys Noize, fait pâle effet, tout comme celui de Paco Osuna. Bicep s’en sort pourtant avec les honneurs. On rassemble alors nos dernières forces pour les jeter dans la bataille du soir : apercevoir Laurent Garnier. Car, tout comme Four Tet la veille, le français avait une scène et 7 heures de mix rien qu’à lui. Seulement, petit problème logistique : la scène étant fermée, la capacité d’accueil n’est pas extensible. Et si le set de l’anglais a fait le plein, ce n’est rien comparé à l’aura de Garnier. Résultat : une file d’attente monstre et une belle bousculade à l’entrée. Certains diront que c’est une grossière erreur de la part du festival, d’autres diront que cela fait partie de la démarche et du but de la scène, de devoir attendre et « mériter » son entrée dans l’arène. Toujours est-il que l’on a attendu, et longtemps. Les talents de DJ et de lecture des foules ne faisant plus débats, la chaleur et la folie était à son comble, à 5h30. Ensuite, on a abdiqué. Dommage pour les autres, Jackmaster et Ben Klock, cela sera pour une autre fois, et une autre édition.

 

Ce qu’on a aimé : organisation millimétrée, ambiance détendue et énergique (oui, les deux à la fois), une jolie cuvée !

Ce qu’on a pas aimé : il faut en finir avec les set trap, reggae et consorts. Sérieusement.

 

Crédits photo : Ariel Martini FotografiaBianca de Vilar photographyLeafhopper et Mariano Herrera

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