Mads Damsgaard Kristiansen et Esben Valloe, originaires de Copenhague, (comme leurs noms l’indiquent un peu) forment le groupe Reptile Youth et ont sorti en mars dernier leur second album, River That Runs For A Sea That Is Gone.

Abrévié sous le « simple » sigle RTRFASTIG, l’album s’aventure sur des terrains nouveaux et bien plus expérimentaux, tout en conservant l’aspect « hymnes rock » qu’on connaît au duo. De passage à Paris pour un concert à la Flèche d’Or, on les a rencontrés pour parler de leur évolution, de lait de soja et de punk danois.

 

Ce second album est plus noir et expérimental que le précédent, il perd les accents pop que vous aviez à vos débuts. Etait-ce un choix délibéré ou cela vous est-il venu naturellement ?

Mads Damsgaard Kristiansen : Je pense que c’était un choix délibéré. On avait des chansons plus pop et calibrées pour la radio, qu’on aurait pu mettre sur l’album. Mais une fois l’enregistrement fini, on s’est rendus compte qu’on ne voulait pas aller dans cette direction.

Esben Valloe : On s’est surtout posés cette question : “Quand on sera encore sur scène dans 25 ans et qu’on jouera toujours les mêmes chansons, lesquelles ne nous auront pas saoulé ?”. Et souvent les chansons les plus génériques et faites pour la radio – celles avec lesquelles tu as le plus de chances de te faire connaître en fait (rires) – nous lassent plus vite que les plus recherchées, les plus dures à digérer.

On sent aussi une importance croissante des phases instrumentales dans vos chansons. Il y a une influence shoegaze et une veine assez Primal Scream sur cet album non ?

Mads : C’est vrai qu’il y a une influence shoegaze dans l’album. On a écouté beaucoup de trucs des années 90 donc pas mal de Primal Scream oui, My Bloody Valentine et The Chemical Brothers aussi. Mais au final, l’album est devenu ce qu’il est sans qu’on réalise vraiment ce qui l’a influencé. T’enregistres des trucs, tu gardes ce que tu aimes, et à la fin tu te retrouves avec un album qui sonne 90’s sans que tu t’en sois rendu compte avant.

Ce changement va également avec une évolution dans ton chant Mads, qui devient plus grave et perd lui aussi la vibe pop des titres du premier album (« A Flash In The Forest », « It’s Easy To Lose Yourself »). Une envie de noircir le trait jusque dans le chant ?

Esben : Ouais, en fait c’est parce qu’il a bu beaucoup trop de whisky pendant la tournée du premier album, ça lui a niqué la voix. (rires)

Mads : Mais c’est vrai qu’il y a quelque chose avec le chant. La voix a été produite différemment, on y a mis d’autres effets. Elle est un peu plus grave qu’avant, moins évidente.

 

Pour la première fois, vous vous êtes entourés d’autres musiciens en studio. Cela a t-il changé le processus de composition ?

Esben : Oui complètement. Ça ne change pas tout, mais ça fait évoluer la manière dont on fonctionne en studio.

Mads : À la base, on s’est entourés de trois autres musiciens pour donner une atmosphère plus chaotique aux chansons. Sur le premier album, on avait fait les choses de manière plus “digitale”, dans le sens où on éditait beaucoup après les enregistrements.

Esben : J’étais à la guitare et comme je suis un très mauvais guitariste (rires), on modifiait les erreurs ensuite. Mais cette fois, on a voulu quelque chose de plus brut et sincère. Et ça a renforcé la qualité du disque parce qu’il y a plus de dextérité grâce à eux trois, c’est plus homogène. L’important, c’était d’être un groupe avant de jouer en groupe.

On peut entendre le titre de l’album “River That Runs For A Sea That Is Gone” dans plusieurs morceaux. Les chansons racontent t-elles une seule et même histoire, comme un concept-album ?

Mads : Exact, on peut entendre le titre dans trois des morceaux de l’album. Donc oui, je pense qu’il y a un fil narratif commun et c’est aussi ce que j’aime, parce qu’on pourrait presque dire que l’album est lui-même une “rivière qui coule vers une mer qui a disparu”.

Et cette “mer qui a disparu”, c’est le rock ?

Mads : On peut penser à ça ouais ! Mais de manière générale, chaque album a un début et une fin et doit t’amener là où il le souhaite, dérouler son chemin au fur et à mesure. Donc tu es dans la rivière pendant que tu l’écoutes et une fois l’album fini, tu sors de son lit.

Dans RTRFASTIG, on entend beaucoup de phases d’opposition entre les instruments et la voix, mais aussi dans les paroles, comme “Diseased by desire” ou “Where I end you begin”. Cherchez-vous à explorer un genre de dualité ?

Mads : J’aime cette manière de voir les choses, c’est un peu comme ça qu’on a pensé et conceptualisé l’album ! Oui, je pense qu’il y a beaucoup de dualité dans les paroles comme dans la musique. C’est un album qui peut sonner mélancolique, mais aussi optimiste : si tu vas au delà de cette vibe assez triste, tu peux entendre beaucoup de pensées et de ressentis positifs. Donc ouais, on l’a imaginé dans l’opposition.

Esben : Et c’est aussi pour ça qu’on a beaucoup de plaisir à le jouer en live, parce qu’on peut y aller quelle que soit notre humeur. Si on est contents, on joue les chansons de manière heureuse mais si on est frustrés ou tristes, on peut les jouer autrement. Les morceaux contiennent ces deux facettes qui nous permettent de toujours pouvoir nous exprimer sur scène.

RTRFASTIG est sorti en mars dernier. Six mois plus tard, pensez-vous déjà au prochain album et à la direction qu’il pourrait prendre ?

Mads : Non pas tellement. Quand le premier album est sorti, on avait presque déjà fini de penser le deuxième. Mais là, on a pas encore commencé à envisager la suite. Parfois, tu ne peux pas forcer les choses, il faut attendre qu’elles fassent surface d’elle-mêmes.

Vous n’êtes pas de ces groupes qui en ont déjà marre de jouer leur album, mais ne peuvent pas sortir de nouveaux morceaux à cause de l’industrie du disque qui ralentit les choses ?

Mads : C’est ce qu’on a ressenti avec le premier album. Mais on avait eu tellement de mal à le créer et le finaliser qu’on ne se sentait pas lassés non plus !

Esben : Aujourd’hui on pense à faire un petit break, histoire de s‘éloigner de ce rythme enregistrement-promo-tournée qui est assez épuisant. On a envie d’évoluer, de ne pas retourner directement au studio. Et on a quelques projets solos qu’on voudrait tous les deux explorer.

Vous comptez donc faire une pause avant le 3ème album ?

Esben : On ne sait pas pour l’instant, on verra ce qu’on se sentira de faire une fois la tournée finie.

Les artistes  et groupes danois sont souvent gages de qualité (Mø, Iceage, The Raveonettes). Mais on en sait au final assez peu sur la scène danoise : comment se porte t-elle ? Il y a t-il un style qui se démarque, comme la vague synthpop qu’on observe en Suède ?

Esben :  il y a pas mal d’artistes qui sortent du lot : , WhoMadeWho.. On a une très bonne vague punk aussi.

Mads : De manière générale, la scène danoise est très connectée, mais aussi assez petite parce que tout le monde vit à Copenhague. Et puis le Danemark est un petit pays. J’imagine qu’en France il y a beaucoup de groupes qui viennent aussi de Lyon ou de Lille, et font partie de différentes scènes. Chez nous, tout le monde vient de Copenhague donc tout le monde se connaît.

Esben : Et puis là-bas si on sort des grandes villes, les gens vont nous casser la gueule parce qu’on est habillés comme on l’est.

Donc pas de style spécifique qui émerge en ce moment au Danemark ?

Mads : Non et ça aussi qui est cool, c’est que la scène danoise est petite mais très diversifiée. Il y a pas mal de punk et de post-punk comme Lower ou Iceage, mais aussi de la très bonne pop comme WhoMadeWho. Et on a pas mal de producteurs électroniques reconnus à l’international, comme Trentemøller.

Comme point commun, il y a quand même une influence de la musique britannique assez perceptible, non ?

Mads : Oui c’est vrai ! À part Mø à qui je donnerais des influences plutôt américaines. Je crois aussi que cette vague hip-hop dans le monde entier rejaillit sur les groupes indie, qui commencent à adopter un son plus funky. Mais de manière générale, il y a une grosse influence anglaise dans le son danois oui.

Il y a du rap danois d’ailleurs ?

Esben : Du rap danois ? Ouais il y en a mais c’est pas du bon rap, c’est même tout simplement horrible. (rires)

Allez-vous faire une version remixée de l’album, comme vous l’avez fait avec le précédent ?

Mads : Non je pense que pour cet album il y aura juste quelques remixes, mais pas une version entière. Pour le premier album, on a dit à tout le monde “Ouais allez-y faites ce que vous voulez”, ce qu’on a beaucoup aimé. Mais pour cet album, on veut faire les choses de manière plus simple.

Et avez-vous une idée de qui vous souhaiteriez être remixés par ? Trentemøller peut-être, vu que vous partagez le même management ?

Mads : Oui, il a déjà remixé notre premier single “JJ”. On vient aussi de sortir un remix d’Is Tropical pour le titre “Above”. À part ça, on adorerait bosser avec plein de gens, mais tu peux jamais savoir qui ça va brancher, qui va trouver de la “magie” à extraire de nos chansons.

Pour finir, vous n’avez donc aucune idée de ce qu’il va advenir de Reptile Youth ?

Mads : Non, et c’est la chose que j’aime le plus avec ce groupe. On change tout le temps, on s’autorise de nouvelles choses et on essaye de ne jamais se cloisonner dans une seule case. Parfois c’est cool d’avoir des groupes qui ont un style bien particulier, qu’ils exploitent de la même façon. Mais on préfère être versatiles, pouvoir faire ce qu’on veut. Donc je ne peux pas dire comment le prochain album sera, mais je peux simplement promettre qu’il sera complètement différent.

Esben : On pourrait faire un album de rap danois tiens.

Bon les gars c’est tout pour nous, si vous avez quelque chose à ajouter n’hésitez pas !

Esben : Oui, maintenant qu’on a parlé des musiques de merde au Danemark, on veut savoir ce qu’il y a comme styles ou groupes horribles en France. Le genre de truc que tu peux plus supporter, si ça passe à la radio quand tu conduis, t’as envie de te jeter par la fenêtre.

Beyeah : Il y en a plein. On a du très bon rap français, mais on en a aussi du très mauvais, voire horrible même. À part ça, on a plusieurs vagues musicales assez moches, comme de l’EDM bien crade. On est quand même le pays d’origine de David Guetta.

Mads : David Guetta est français ? Wow je savais pas, je pensais qu’il était quelque chose comme hollandais ! Mais rassurez-nous : il y a des trucs cools aussi, en rock par exemple ?

Beyeah : Oui plein aussi ! Bon le premier exemple qui nous vient ce serait BRNS qui en fait sont belges. Mais on a une bonne vague indie pop aussi, quand ils ne s’aventurent pas trop dans la vibe “Kooks”.

Mads : Ah et il faut qu’on vous parle de Baby In Vain ! Vous devriez les rencontrer et les interviewer, c’est un groupe de filles, elles sont très jeunes et font du punk-garage avec une touche grunge à la Nirvana. C’est vraiment très cool !