Cinq longues années se sont écoulées entre The King of Limbs et ce nouveau chapitre des aventures de Radiohead. Le groupe, après de multiples projets annexes (dont on vous parlait récemment), a délivré hier un album attendu, teasé frénétiquement depuis une semaine. L’annonce de leur tournée estivale avait déjà été faite, et le groupe avait déjà sorti deux extraits de ce nouvel album, A Moon Shaped Pool.

Après s’être imposé en groupe incontournable de l’histoire du rock avec OK Computer (1997), puis avoir dépassé ce statut en inventant un mélange des genres inédits avec Kid A (2000), Radiohead s’est placé en précurseur d’un monde musical en restructuration numérique. Ils l’ont prouvé en 2008 en délivrant In Rainbows de manière spontanée sur le net, avec un système à prix libre jamais vu jusqu’alors. Mais n’est pas Radiohead qui veut, et cette initiative n’est bien sûr pas une alternative viable pour la majorité des groupes.

Après 2008, leur obsession a été de se réinventer et de sortir de leur zone de confort avec un The King Of Limbs (2011) qui laissent les aficionados partagés et circonspects. Suite longuement attendue, A Moon Shaped Pool est l’album le plus équilibré et réussi du groupe depuis Kid A, en s’inscrivant dans une continuité qui – sans bouleverser les codes – impose une oeuvre de maître, marquant un nouveau sommet dans l’histoire du groupe.

L’album s’ouvre avec « Burn The Witch », un titre qui nous rappelle le meilleur de Hail to the Thief (2003), notamment par l’aspect politique de son clip réalisé en stop-motion. Sans s’imposer comme un incontournable tel « I Might be Wrong », Burn The Witch laisse présager à juste titre un album équilibré et inventif. La présence d’un orchestre philharmonique en tessiture rythmique de fond peut laisser entrevoir l’idée que le groupe cherche à se renouveler dans cette direction, à l’image des récents travaux de musique orchestrale de Jonny Greenwood pour différents films de son ami Paul Thomas Anderson (Inherent Vice, There Will Be Blood) – Anderson qui réalise d’ailleurs le clip de « Daydreaming ». Si certes la présence de l’orchestre n’aura pas été aussi importante depuis Kid A, c’est une nouvelle fois dans l’optique plus large de créer un mélange des genres.

Car effectivement A Moon Shaped Pool est le seul digne successeur de Kid A. En plus de ce renouveau orchestral, la production est enrichie d’un art du sampling et de la déformation sur « Daydreaming » ou « The Present Tense » en plein parallèle de la meilleure période du groupe avec des morceaux comme « Everything in it’s Right Place » ou « Kid A ». Radiohead navigue à nouveau entre les genres, après avoir misé à fond sur un jazz électronique expérimental avec leur précédent album. Comme si leurs nombreux projets annexes (dont les excellents Amok et Tomorrows Modern Boxes de Thom Yorke) leur auraient permis de s’apaiser pour revenir à l’essence de leur alchimie avec Radiohead.

Les fans de la première heure seront donc enchantés par plusieurs morceaux très acoustiques comme « Desert Island Disk » ou « The Numbers ». Le free-jazz est à l’honneur avec « Glass Eyes ». Les fans des expérimentations électroniques de Thom Yorke seront également comblés par « Ful Stop » ou « Identikit ». L’album s’achève plus en longueur que les précédents du groupe avec des ballades très réussies, dont le classique « True Love Waits » que les habitués des concerts de Radiohead connaissent depuis plus de vingt ans maintenant.

Radiohead (2016)

« Present Tense », sûrement l’unreleased la plus désirée depuis plusieurs années par les fans, trouve une place centrale dans l’album en étant son titre le plus brillant. D’une balade mélodique époustouflante, le groupe a pris une direction latine avec une rythmique de bossa nova qui nous rappelle l’importance d’Ed O’Brien dans le groupe, malgré sa place plus en retrait. Il n’a effectivement pas vraiment eu de projets ces derniers années à part s’exiler quelques temps en Amérique du Sud. Et de ramener les influences et l’ouverture d’esprit qui transforment l’une des tracks les plus prometteuses de l’album en l’un des plus beaux morceaux de toute une carrière.

 

D’une façon évidente, si vous considériez Kid A comme le meilleur album de Radiohead, vous risquez d’être subjugués par A Moon Shaped Pool. Peut-être encore plus équilibré et plus brillant que son grand frère (on ose le dire !), ce dernier opus souffre en revanche d’arriver en 2016. Une époque où il est dans l’air du temps. On vous a parlé sur Beyeah de la fusion des genres comme nouvelle terre d’expérimentation de notre époque (voir nos entrevues avec Vicente Sanfuentes à Santiago ou James Holden à Londres), et ce nouvel album est la meilleure synthèse de la richesse, de la curiosité et de la largeur musicale de ses membres qui s’inscrivent clairement dans cette perspective.

Là où Kid A avait 15 ans d’avance, cet album est un chef d’oeuvre qui arrive pile à l’heure. Ainsi, si dans une perspective intemporelle cet album peut être vu comme le plus réussi de Radiohead, il sera sûrement à des années lumières de l’impact qu’avait eu le visionnaire Kid A à l’avant garde du nouveau millénaire. A Moon Shaped Pool est au final la meilleure confirmation du talent inégalable d’une des dernières légendes vivantes de la musique contemporaine, sans pour autant en être leur album le plus important. Il ferme en tout cas ce cycle en beauté, et leurs prochaines aventures après une tournée prévue pour être dantesque sera peut-être la plus grande épreuve pour continuer à représenter une entité incontournable.