Nouveau venu dans la scène électronique, Nicola Cruz est un jeune équatorien qui a sorti en 2015 son premier album “Prender el Alma” sur ZZK Records, label phare de Buenos Aires. Poulain de Nicolas Jaar sur son défunt label “Clown and Sunset”, Nicola Cruz mélange une écriture latine avec une production électronique sans faille pour transcrire l’ambiance des andes et de la selva – la jungle tropicale – sous un spectre dansant et aérien.

C’est donc sans surprise qu’on le retrouve au RBMA Bass Camp de Santiago, où se sont réunis les artistes électroniques les plus influents d’Amérique Latine. Son set dans un parc à la tombée de la nuit nous a confirmé l’aspect communicatif de sa musique. On vous raconte ce que l’on pense de son album, que l’on a écouté lors d’un voyage dans la selva péruvienne. On a également décidé d’aller discuter une petite heure avec lui au bord d’une piscine dans les bureaux chiliens de son label. En off, il nous confie être en discussion pour intégrer une structure importante : preuve s’il en est besoin que vous n’avez pas fini d’entendre parler de l’équatorien.

“Prender el Alma”, la volupté d’une musique aérienne

À la première écoute, on ne sait pas vraiment où l’on se trouve, tant les influences sont larges et variées. On ne sait pas non plus dans quel genre d’environnement on peut apprécier cette musique. Un indice se trouve dans la huitième piste, “Equinoccio”. On y évoque les fleuves de la selva, et la synergie des éléments naturels. Comme si la musique de l’équatorien ne pouvait se comprendre qu’à leur contact.

C’est donc pour examiner cette théorie que nous avons pris la direction de la selva péruvienne pour tester la synergie de cet album. Le résultat a été sans appel. Dévaler les routes escarpées d’un des parcs nationaux à l’arrière d’un pick-up nous a donné l’impression que la musique résonne de plus belle dans ces environnements chargés en végétation, bourgeonnant de vie en tous lieux. Les cascades coupent la forêt dense avant de finir dans un torrent à la puissance implacable dans le creux du canyon.

En dehors des sonorités folkloriques, les synthétiseurs prennent une symbolique nouvelle, en particulier sur le titre “Eclipse”. D’un élément froid et artificiel, il en devient le chant discret des oiseaux ou le murmure du vent sur les arbres du canyon. C’est par ce biais que Nicola Cruz digère et s’approprie ses influences électroniques, en réinventant leur puissance symbolique. On vous a déjà parlé de l’aspect fondamentalement communicatif des artistes latins, c’est donc sans surprise qu’on le voit se réapproprier le langage de la musique électronique pour communiquer quelque chose de différent par essence.

La richesse rythmique de la musique latine se retrouve bien évidemment dans de nombreux morceaux. Le genre traditionnel de la région – la cumbia – se retrouve interprété avec une recette propre à l’artiste sur “Cumbia Del Olvido”. Au final, plus encore que l’aspect communicatif, c’est surtout le coté aérien et voluptueux, qui marque la musique de Nicola Cruz. C’est pour cela que son album est tellement en équation avec les paysages naturels, et tout particulièrement les paysages tropicaux.

Une écoute attentive et supplémentaire dans les Andes désertiques nous a souligné l’importance de l’aspect vivant et microscopique de sa musique. Dans la fascination pour les petites choses naturelles – incarnée par une richesse de sons d’origines diverses – et également dans sa fascination pour les rituels traditionnels, Nicola Cruz propose une certaine interprétation de la relation entre l’homme et son environnement naturel.

Notre rencontre sous le soleil de Santiago

Peut-être pouvons-nous commencer par parler de tes racines. Malgré le fait que tes deux parents soient équatoriens, tu es né à Limoges. La France a-t-elle fait partie de ton éducation, de ta culture ?

Mes parents étudiaient à Limoges effectivement. Mais je n’y ai vécu que 3 ans, et ensuite je suis venu en Equateur. Du coup, toutes mes influences sont purement équatoriennes, même s’il y avait un peu de culture française à la maison. C’est surtout la musique folklorique de Quito qui m’a influencé. Elle est présente partout, aux quatre coins de la ville. J’ai toujours été exposé à ça, donc c’est surtout une influence inconsciente.

Quels ont été tes premiers pas dans la musique ?

J’ai commencé par faire de la batterie à 12 ans. Plus tard, j’ai emménagé pendant 5 ans à Mexico pour étudier la production. Mais après être passé au conservatoire, tu commences à t’épuiser, car ils t’envoient l’apprentissage à la figure d’une manière assez violente. Si tu ne veux pas faire du jazz ou du blues tu ne vaux rien pour eux. La musique électronique m’a paru plus innovante, et je me suis progressivement investi dedans.

Il y a des artistes ou des albums clés qui t’ont introduit à la musique électronique ?

C’est un peu dur à dire mais je dirai Matthew Herbert. Il fait de la musique électronique, mais pas uniquement ; il joue du piano et a une démarche relativement expérimentale. Il a été d’une grande influence pour moi. Mais je peux également te citer des rythmiques latines, qui me servent à faire le pont entre la musique latine et la musique électronique.

Tu as commencé à publier de la musique il y a 5 ans, mais je suppose que tu as dû produire pendant un peu plus longtemps que ça. Comment regardes-tu tes premières productions, en termes d’influences, d’objectifs ?

En y réfléchissant c’est marrant car à l’époque j’essayais de tout produire grâce à des petits sons que j’enregistrais moi-même. J’essayais de construire des longues plages de 10 minutes en les modifiant à l’extrême pour que ça ressemble à une batterie, ou un violon par exemple. C’était très instructif et j’en ai beaucoup appris. Mais ce n’était pas des chansons, contrairement à ce que je fais aujourd’hui. Désormais, il y a un début et une fin. C’est plus naturel.

Et c’était naturel d’en venir au story-telling avec ta musique ?

Oui bien sûr. Avec le temps tu commences à comprendre ce qu’est la composition. Dans l’art en général, c’est créer quelque chose, présenter un concept, raconter une histoire. Et c’est le cas également en musique. Vu que je ne suis pas né compositeur, mais plutôt interprète, c’était un très long chemin pour intégrer ce concept de composition. « Prender El Alma » c’est l’aboutissement de huit ans d’apprentissage de la composition.

Tu es plutôt du genre à écrire ta musique de façon mathématique, ou plutôt jammer et éditer ce que tu as fait ?

Je pense que je suis plutôt du premier genre. J’essaye de regarder l’art et la musique d’une façon très mathématique. Mais j’aspire à devenir l’autre type, parce que c’est important. C’est essentiel de savoir se laisser porter les choses. Un point d’équilibre serait parfait, mais la perfection n’existe pas.

De nombreux artistes ces dernières années vont à l’étranger pour déchiffrer de nouvelles terres d’expérimentations et de collaborations. On peut penser à James Holden qui va collaborer avec des musiciens gnawa, ou Jonny Greenwood qui va en Inde réaliser un album transculturel. C’est comme si c’était le nouvel eldorado.

Il faudra que j’écoute ces projets. Mais en général je préfère être down to the roots, j’écoute énormément Fela Kuti par exemple. Je préfère ça, mais je respecte leur démarche, ils élargissent leur univers.

Comment en es-tu arrivé à te faire suffisamment confiance pour te dire « maintenant je vais être un musicien » ? Je serai curieux d’en savoir plus sur le moment où tu as eu le déclic.

Ce n’est pas qu’une histoire de confiance, mais aussi l’envie de partager. À un moment, tu dois faire un choix entre le faire uniquement pour toi, ou le communiquer. Si tu choisis de le faire uniquement pour toi, c’est plus dur de le partager ensuite je pense, car tu as pris l’habitude d’être introspectif en tant que compositeur. Je ne voulais pas faire ce choix-là.

Red Bull Bass Camp Santiago

Red Bull Bass Camp Santiago
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As-tu commencé par envoyer des démos ?

J’ai commencé par partager ma musique avec mes amis. Un peu plus tard je me suis rendu compte que je devenais un peu intéressant.

Une nuit, j’ai fini un morceau qui s’appelait « Hex me » en 2010. J’ai envoyé le morceau à Nicolas Jaar, c’était l’époque où il avait Clown and Sunset. Je pensais que c’était en cohérence avec la ligne du label. Quand je me suis réveillé le lendemain on me demandait si j’avais plus de matériel. Pendant une semaine j’ai travaillé et j’ai envoyé « La Mirada » qui est sur l’album. A partir de ce moment c’était parti.

Clown and Sunset, c’était une famille musicale pour toi ?

Je n’irais pas jusque là, mais c’était une expérience très intéressante pour moi.

Etait-ce difficile d’agencer un album avec une histoire cohérente avec des chansons qui sont d’époques vraiment différentes ?

C’est vrai que certains morceaux ont jusqu’à trois ans d’écart. Mais ce n’était pas si difficile, car le concept est resté le même pour tous les titres. Ils ont mis du temps à venir, mais ils ont été pensés, écrit, et agencé avec la même mentalité.

Tu as fini tous les morceaux en même temps, ou tu les travaillais un par un ?

Je les finissais un par un. Mais par exemple, la première track de l’album est la première avec laquelle j’ai travaillé ce concept, en 2013. Le dernier morceau que j’ai fait, qui est aussi le dernier morceau de l’album, reste dans cette même cohérence.

Sortir cet album, c’était une manière de tourner une page ? Tu as continué à produire et à écrire depuis ?

J’écris en permanence, c’est vraiment dans mes habitudes. Bien sûr j’ai moins de temps, donc le rythme s’est ralenti. Ce que j’ai produit ces derniers temps, ça a le même flow, le style reste le même. Mais bien sûr, présenter un album c’est mettre un point final à une certaine partie du projet. C’est rafraichissant, même si ce que tu fais ensuite est dans la continuité.

C’était facile d’amener le projet sur scène ?

Relativement oui. Si tu écris de la musique dans l’optique de la partager, tu la composes de manière à ce qu’elle se transpose naturellement sur scène. Je vais aussi faire quelques concerts avec un groupe, avec les musiciens que j’ai enregistré pour cet album.

Au final, tu préférerais jouer uniquement avec un groupe ?

C’est deux situations très différentes vraiment. Dans un cas de figure, tu es en relation avec un soundsystem, dans l’autre, tu es un chef d’orchestre. Le sentiment est également différent. Avec un groupe ça sonne plus humain, mais tu as une autre forme d’énergie avec un mixer. Les deux situations sont intéressantes.

Tu as des projets dans un futur proche ?

Des artistes sont en train de me remixer – ce qui n’a jamais été le cas donc je suis très excité – et on va sortir ça bientôt. Sinon j’ai un EP qui va sortir chez Multi Culti, dans la continuité de celui qu’on a sorti l’été dernier. Enfin, je suis en train de discuter avec une grosse structure, mais je ne peux te dire le nom qu’en off.

C’est intéressant car il y a des artistes qui aiment fonctionner avec leur label en tant que famille musicale. Bien que tu fasses des connections et des collaborations sur de nombreux labels, il ne me semble pas que tu sois réellement attaché quelque part, je me trompe ?

Je pense que c’est assez représentatif de la manière dont je suis dans la vie, je n’aime pas être attaché à quelque chose.

Je n’aime pas l’idée de famille et le soap-opera de la scène électronique, avec ses histoires de familles, ses mythes et ses légendes. Je pense qu’on devrait plus se focaliser sur la musique. Si l’on pouvait même faire l’abstraction de ma personne pour voir uniquement ma musique, je serai enchanté. Ma musique ne parle pas de Nicola Cruz, cela me paraîtrait tellement égoïste.

Nicola Cruz

J’ai une question un peu complexe maintenant. Selon toi, quel regard portent les scènes occidentales – Europe et Etats-Unis – sur la musique qui vient d’Amérique latine ? Tu as déjà ressenti de la condescendance ? Tu penses que certaines personnes voient la musique qui vient d’ici plus comme de l’exotisme, que comme une façon propre et différente de faire de la musique ?

Je pense que la majorité des gens sont réellement intéressés par ce qui vient d’ailleurs. C’est vrai que ça me fait bizarre d’être invité par les Nuits Sonores ou Sonar. Je ne sais pas pour Nuits Sonores, mais Sonar n’a pas pour habitude d’inviter des artistes d’Amérique Latine. C’était une surprise pour moi d’avoir l’occasion de pouvoir présenter ma musique dans ces projets. Mais j’ai quand même l’impression que la musique occidentale reste un peu fermée sur elle-même. En même temps c’est normal, tu peux difficilement être influencé par la musique brésilienne si tu habites à l’autre bout de la planète.

Donc malgré internet, les barrières naturelles restent les plus importantes selon toi ?

Oui, je le pense. Mais la question est intéressante. On sera toujours un peu exotiques, bien sûr, puisque l’on ne vient pas de là. Toi en tant qu’européen, tu ressens notre musique comme exotique ?

C’est difficile à dire, vraiment. Si tu t’arrêtes à la première sensation physique que tu as quand tu écoutes les projets d’ici, tu te dis « ouah, c’est exotique par rapport à ce que j’écoute ». Mais plus tu rentres dedans, plus tu essayes de l’intellectualiser, plus tu commences à comprendre les influences et le sens derrière les structures, les tessitures. Quand tu accomplis ce processus, de comprendre ce que tu entends, ce n’est plus de l’exotisme. C’est juste une manière différente de faire de la musique, qui se base sur des valeurs différentes, et tu ne fais plus de hiérarchie. Mais je me demande quand même à quel point vous êtes invités pour ajouter un « gage d’exotisme » sur les festivals.

C’est intéressant car quand j’ai jouais à Paris, même si les conditions n’étaient pas parfaites, j’ai eu l’impression que les gens comprenaient ce que je faisais.

Je pensais que la France serait plus dure à convaincre. En comparaison, et contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’Espagne est un terrain beaucoup plus dur pour moi. Car l’Espagne a un ressenti particulier pour l’Amérique latine, de même que nous avons un ressenti particulier pour l’Espagne (rires).

Donc c’est quelque chose que tu peux sentir. Quel est l’endroit où tu préfères jouer ?

Cela va sonner cliché mais ma meilleure expérience était à Berlin. J’adore Berlin. Berlin a une histoire si profonde dans la musique électronique, pas uniquement dans la techno et dans la house. C’est un lieu exigeant, mais à la fois tellement ouvert d’esprit. C’est un endroit spécial. En parlant de ça, une certaine transposition de Berlin en Amérique latine pourrait être San Paolo au Brésil. C’est super intéressant quand tu es sur place, et que tu te rends compte des similitudes.

Il y a une vraie différence pour toi entre jouer en Amérique Latine et jouer en Europe ? Vis-à-vis du public ?

Plus que le public je dirai les endroits dans lesquels je joue. J’ai joué l’année dernière dans un festival au Chili qui avait lieu dans les montagnes de Patagonie. Si je joue au Chili, mais dans un club, l’expérience va être radicalement différente. J’aime présenter ma musique dans un environnement naturel. Je connecte beaucoup avec ça. Au mois de juin je vais jouer au nord de la Norvège, dans un festival qui s’appelle « Midnight Sun », avec des aurores boréales. Cela résonne avec ma musique. Même si je suis habitué à performer dans des clubs sombres, même si j’aime aussi faire des sets house et techno. Mais dans le cas précis de ma musique, elle est beaucoup plus transcendante, aérienne. Le soundsystem des clubs est aussi parfois trop fort pour ma musique.

Un dernier mot pour ton public français ?

J’ai hâte de jouer à Lyon, j’ai des amis là-bas qui m’ont dit beaucoup de bien de la ville et des Nuits Sonores.