Quand on l’a skypé, le dialogue a été difficile : sa webcam ne « marchait pas », il a fallu faire la conversation sans voir ses réactions. C’est donc les yeux rivés dans le vide que l’interview s’est faite avec Maciej Zambon, le boss des labels The Very Polish Cut-Outs et Transatlantyk. En 2010, le Polonais se fait connaitre grâce à des edits de chansons populaires polonaises, sortis en vinyle chez Bumrocks et rapidement sold-out. Il lance alors le label The Very Polish Cut-Outs, une série réalisée par lui et ses amis d’édits de chansons polonaises méconnus du grand public.

Grâce au succès de ses sorties, il monte rapidement un deuxième label en 2014, Transatlantyk, qui a pour but d’être une plateforme pour les œuvres originales de ses proches, tel que Ptaki, Selvy ou encore Lutto Lento. Preuve de la vitalité de la scène polonaise, le label presse huit sorties en 2015, dont l’album de Ptaki et une compilation regroupant les adeptes du label. Quand on lui cite un article décrivant la scène underground polonaise comme la plus dynamique d’Europe de l’Est, il rigole. Pourtant, ce DJ installé à Berlin est bien le fer de lance d’une scène qui étonne par son ébullition, sa maîtrise sonore et sa cohésion. On a discuté avec lui pour en savoir plus sur la Pologne et sa vie de DJ et patron de label.

La semaine dernière tu étais à Amsterdam pour une émission de radio, ensuite tu as joué à Rotterdam et le lendemain tu étais à Bruxelles pour une autre émission et une autre soirée.

Oui j’ai eu une semaine assez fatigante. Je ne bois plus trop d’alcool maintenant, donc ce n’était pas aussi épuisant comme ça l’est toujours d’habitude.

Comment était le public ?

Très bon ! À Rotterdam, le bar était assez grand, je ne savais pas que ce serait comme ça. C’était plutôt sympa, mais j’ai préféré la soirée à Bruxelles. On a joué back-to-back avec Selvy pendant toute la soirée, ça a décollé de 5h à 7h, c’était fou. Avant ça, on a joué chill. J’aime les soirées comme ça où tu peux jouer des sets plus longs et où tu peux jouer pleins de genres différents, en commençant avec du reggae ou des trucs obscure et ensuite construire le set jusqu’à quelque chose de plus deep house ou techno.

Donc tu ne joues pas tout le temps tes polish edits ?

Bien sûr que non. C’est l’une des raisons pour laquelle j’ai arrêté les Polish Cut-Outs, parce que je ne voulais pas être réduit en tant que « mec-qui-fait-des-edits-polonais ». Je joue une palette de styles bien plus variée.

Est-ce que tu as remarqué une différence dans la réaction à tes édits de la part du public international, en comparaison avec le public polonais ?

Je pense que le public occidental, étranger, voit ça comme une nouveauté, quelque chose qu’ils ne connaissent pas. La perception est très différente de celle en Pologne. En Pologne, ce sont des gens normaux qui apprécient les Polish Cut-Outs. A l’étranger, je pense que l’auditeur est plus conscient de la musique et « dig » beaucoup. En Pologne, on a énormément d’amis et d’admirateurs qui ne sont pas du tout intéressés par la musique club. Ce sont juste des mecs normaux qui écoutent de la pop commerciale et aussi nos sorties parce qu’elles sont polonaises.

Ça leur parle.

Ouais ça leur parle parce que c’est polonais, les morceaux sont nouveaux pour eux. Mais à l’étranger, le public est dans une vibe d’exploration et s’intéresse à ce genre de musique dans l’idée de découvrir quelque chose de différent.

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A travers tes différents projets tu sembles assez intéressé par l’idée de rendre la musique polonaise mais aussi la musique d’Europe de l’Est plus populaire. Tu es d’accord ? Pourquoi as-tu fait ces édits ?

Pourquoi je les ai fait ? Je ne sais pas, au début c’était juste fun. C’était en 2009, je venais d’avoir Ableton, j’ai commencé à faire quelque chose, tu sais, copier-coller et ce genre de truc. Au final, avec Kacper Kapsa on s’est rencontrés et on a décidé de créer le label. Ça a décollé dès le début. Ça nous a pris du temps de construire l’audience, mais le marché était déjà là. À l’époque c’était quelque chose de nouveau, quelque chose que les gens ne connaissaient pas, ça a pris. J’ai commencé à voyager, beaucoup à travers l’Europe de l’Est, et ils ont adoré. C’est pourquoi on a aussi fait les Soviet Cut-Outs et les Yugo Cut-Outs. Je gère aussi Balearic Bigots, une émission sur la Berlin Community Radio, qui promeut ce genre de sons et des artistes de l’Est.

Tu fais cette émission avec Jaromir de Ptaki. Comment avez-vous avez décidé de lancer ça ? C’était d’abord pour promouvoir ta musique ?

Je vivais déjà à Berlin depuis cinq ans. À un moment, Jaromir est venu y vivre aussi et on avait beaucoup de temps libre. On a décidé de faire cette émission pour s’amuser. On a postulé pour un spot à Berlin Community. On s’est dit : « Qu’est-ce qu’on va jouer ? Peut-être que ce serait bien de promouvoir des trucs d’Europe de l’Est. » Ils ont accepté et on a commencé l’émission. Mais ce n’est pas juste de la musique et des artistes d’Europe de l’Est, il y a aussi beaucoup de sons qui viennent de l’Ouest. On adore la musique club mais on aime aussi le jazz, le baléaric et d’autres trucs. On s’est concentrés sur les trucs d’Europe de l’Est avec lesquels on est familiers et on l’a apporté aux gens. On a déjà quelques fans hardcores, qui demandent des tracks IDs et rediffusent ce qu’on enregistre de façon régulière.

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D’ailleurs, vous réfléchissez à créer un label autour de Balearic Bigots ?

Ouais, il y a cette petite idée, entre Jaromir et moi de commencer un label. Ce n’est toujours pas acté à 100%, mais on y pense. On voudrait le faire à la manière de Music From Memory, ressortir officiellement des disques oubliés d’Europe de l’Est, ou faire des compilations d’artistes géniaux de cette région.

J’aime cette sorte de rituel qui consiste à aller dans un magasin, rencontrer des gens comme moi, c’est toujours bon.

Dans un sens ce serait vraiment proche de ce que vous faîtes avec TVPCO.

Sur certains aspects ce serait la continuation de cette idée. Mais je voudrais faire ça de manière plus sérieuse, qu’on obtienne les droits des morceaux originaux et qu’on les apporte aux gens. Je pense qu’il y a encore beaucoup de musiques non découvertes en Europe de l’Est que personne ne connait.

Dans ta façon de faire avec tes labels, tu es une sorte de digger, à la recherche de morceaux inconnus que tu pourrais rendre public.

Ouais j’aime chercher de la musique, mais Jaromir est un digger hardcore. Partout où il va, il veut aller chercher de la musique chez un disquaire et il peut passer quatre ou cinq heure dans les bacs. Pour moi, c’est toujours sympa d’aller chez un disquaire. J’aime ce rituel qui consiste à aller dans un magasin, rencontrer des gens comme toi, c’est toujours bon. Mais je ne suis pas si exalté. Si par exemple on me montre un son et que j’aime bien l’artiste, je vais chercher plus, mais je ne suis pas le genre de mecs fous furieux qui va acheter tous les disques et écouter chaque putain de morceaux. J’aime ça, mais je ne suis pas intransigeant. C’est comme ça avec la musique Est Européenne, il y a des choses que je connais et j’ai des amis qui connaissent d’autres trucs … comme Sacha, un ami russe de Moscou, la dernière fois il m’a fait écouter ce mec hongrois incroyable, qui faisait de la new age ambient dans les années 80. Et je me suis dit « wow peut être que l’on devrait sortir ce mec en tant que premier disque ».

Justement je me demandais comment tu faisais pour trouver ces vieux disques polonais.

Quand il s’agit de ce genre de groove, le cercle est petit. Du coup j’ai reçu beaucoup de morceaux que je n’ai pas eu à aller chercher. On a fait notre boulot et découvert quelques trucs mais ce n’est pas comme si j’étais une encyclopédie de la musique polonaise. J’ai appris beaucoup de choses avec ce label, j’ai aussi découvert pas mal de nouveautés dans la musique polonaise.

Et maintenant tu as décidé d’arrêter ce label en finissant avec le sampler 5. Comment il a été reçu ?

Vraiment bien ! Beaucoup de gens le voit comme le meilleur sampler car il est varié, on a un casting d’invités internationaux comme Carpentaria et Beard In Dust – aka Lipelis de Moscou. De ce que je sais, l’EP s’est bien vendu. La série d’édits a une sorte de statut culte en Pologne, donc on en vend beaucoup là-bas.

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C’est une bonne manière d’en finir avec le label.

Je ne veux pas dire « adieu » ou « c’est fini » pour toujours. On ne sait jamais. Maintenant je veux me concentrer sur Transatlantyk et les nouveaux producteurs polonais.

À propos de ces nouveaux producteurs, il y avait cet article de Juno Plus qui disait que la Pologne « avait la scène underground de musique électronique la plus productive en Europe ».

(Rires). Pour être honnête, je ressens depuis trois ans qu’il se passe pas mal de choses. De nouveaux labels arrivent, de nouveaux producteurs émergent sans cesse. Pour moi ce serait dur de dire quelle scène est la plus productive, mais on est l’une des plus productives en Pologne oui.

Et comment tu analyses cette émergence rapide de la scène musicale polonaise ?

Il y a toujours eu une scène, avant il y avait Catz n’Dogs et Jacek Sienkiewicz mais c’était orienté techno et tech-house. Ces dernières années, on voit grandir une scène autour de la musique que j’aime, la house contemporaine. Ça devient de mieux en mieux. Je découvre tout le temps des nouveaux producteurs et des nouveaux collectifs. De nouveaux labels aussi comme Fathers and Sons Records Tapes, Get The Balance Right !

On dirait qu’à l’intérieur de cette scène tout le monde se connait.

Je pense que ce qui est bien avec la scène polonaise c’est qu’elle est petite, donc 90% des gens sont amis, ils collaborent ensemble, ils font de nouveaux morceaux ensemble et chacun soutient les autres. Il n’y a pas trop de compétition autour de Transatlantyk, tout le monde veut avancer plus loin. Bien sûr le marché occidental est plus gros donc tout le monde rêve de jouer au Panorama Bar à Berlin ou être booké en dehors de la Pologne. Parce que la scène locale, quand il s’agit des producteurs c’est génial, mais en terme de clubs c’est affreux, il n’y a pas de bons lieux, rien ne se passe. Les gens ne sont pas intéressés par la musique électronique que je sors. La tech-house et la techno sont encore bien plus grosses.

Il n’y a donc pas assez de soutien venant de Pologne?

Ouais. Le plus gros magazine écrivant sur la musique électronique n’a jamais parlé de nous alors qu’on a déjà sorti dix disques. Les mecs qui le gèrent aiment la tech-house, la techno ou de la grosse merde que je n’aime pas. Et ils s’en foutent, ils doivent sûrement ne pas m’aimer.

Tu voudrais que la Pologne soit plus au courant de toi et du label ?

Pour être honnête, tout le monde veut jouer à l’étranger et pense que c’est important. Bien sûr que c’est cool de voyager mais pour moi ce serait mieux si on pouvait établir notre propre scène avec de bons clubs et un bon public. Ça serait idéal, on pourrait aussi y inviter d’autres artistes. Mais pour l’instant rien ne se passe. Je n’ai pas joué en Pologne depuis au moins six mois. Parce qu’il n’y a pas de club qui veut me booker ou qui peut me payer pour un DJ set.

Tout ce que j’aime sortira sur Transatlantyk. Je ne veux pas me limiter à de la club music.

C’est pour ça que tu as déménagé à Berlin ?

Non j’ai déménagé pour d’autres raisons. J’étais fatigué de la Pologne, de l’économie et de tous ces trucs. J’ai une connexion avec Berlin, j’ai grandi dans Berlin-Ouest quand j’étais petit. À un moment j’ai décidé d’avancer dans ma vie et de chercher de nouvelles opportunités. Donc j’ai bougé à Berlin et ça m’a beaucoup aidé pour le label et pour gagner ma vie. Comme je gagnais de l’argent en Euro, j’ai pu sortir mon premier disque avec mon propre argent. En Pologne ça n’aurait pas pu être possible.

Pour revenir à la scène polonaise, comment tu décrirais le son “polo house”?

Je dirais (rires)… J’y ai déjà pensé. Je dirais que c’est une sorte de version mélancolique-deep de la house (rires).

C’est de la house qui ne sonne pas comme de la dance music traditionnel en 4/4. Et avec une atmosphère.

Ouais. Je pense que la partie la plus forte de ce genre de musique, c’est l’atmosphère. Beaucoup de morceaux tournent pour moi autour d’une direction deep house mélancolique. Mais ça dépend des artistes, on ne peut pas généraliser à tout le monde, par exemple le nouvel EP d’Eltron est vraiment énergique et orienté dancefloor.

C’est vrai que ça correspond bien avec ce qu’on écoute dans tes disques.

Tu sais ce n’est pas quelque chose de révolutionnaire, qui n’a jamais était fait avant, mais je pense que la scène dans sa totalité donne cette version mélancolique de la deep house. Quand je choisissais les morceaux pour « Polo House »,  je me suis dit « putain, il y aucune track qui est vraiment un banger » (rires). C’est dansable mais ce n’est rien comme ce morceau d’Eltron qui va sortir qui est un dancefloor killer.

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C’est peut-être pour ça qu’on peut vraiment parler d’une scène plutôt que de plusieurs DJs dispersés.

Avec Transatlantyk je veux aider à promouvoir mes amis, mes compatriotes disons. L’autre chose que je veux, c’est sortir ce que j’aime. Il n’y a pas de frontière, il y aura un album d’ambient qui va sortir bientôt et l’album de Naphta, inspiré par le jazz et l’afrobeat. J’aimerais étendre Transatlantyk encore plus et peut-être sortir un album de jazz un jour. Ou un album de hip-hop. Tout ce que j’aime sortira sur Transatlantyk. Je ne veux pas me limiter à de la club music.

2015 était vraiment intense pour tes labels…

Ouais vraiment ! (rires)

… Comment tu as fait pour t’organiser ?

Je ne sais pas, ça s’est juste passé comme ça. J’ai été beaucoup aidé par Oye Records à Berlin. Ils m’ont donné de l’équipement pour les pressing vinyle et le mastering. En dehors de ça, j’ai beaucoup de temps libre. Je ne me suis pas rendu compte que j’avais pressé tant [de vinyles] que ça. A la fin de l’année quand je me suis retourné sur tout ce que j’avais sorti, je me suis dit « putain, j’ai sorti autant de disques ? » (rires).

Tu vas continuer sur ta lancée en 2016 ?

On sortira constamment des disques sur Transatlantyk. Je crois qu’on a déjà deux EPs sortis en 2016, et il y en aura huit de plus au cours de l’année.

https://soundcloud.com/transatlantyk-records/sets/polo-house-a-look-into-the