En commençant cette série d’articles, une question primordiale me restait en tête, et tournait en rond dans mon esprit sans que je ne puisse réellement y répondre. Cette question est : « Comment une ville, ou plus généralement un espace urbain déterminé, se crée une identité culturelle et musicale propre, et comment en rendre compte ? » Je suppose que nombre de philosophes et de sociologues ont déjà répondu à la question, mais il est intéressant de revenir sur ces points, de les appliquer à notre chère ville de Lyon, et d’en décerner les subtilités pour mieux les comprendre. Ville, musique. Deux éléments si intéressants à placer ensemble, qui s’influencent mutuellement. Comprendre une ville, c’est tout d’abord comprendre ceux qui la créent, ceux qui y vivent, et ceux qui la rendent unique. Comprendre la musique, pas la peine d’y penser, c’est l’affaire de vos émotions. Je me suis lancé dans cette série d’article pour pouvoir voir et ressentir ma ville à travers les yeux de ceux qui l’embellissent, de ceux qui la colorent, de ceux qui donnent envie de partager et de créer en son sein, bref, de ceux qui la rendent désirable, vibrante. Ces acteurs sont nombreux, mais certains occupent une place déterminante pour tout ce que je viens de vous écrire avant.

Parler du rôle d’Arty Farty dans le développement de la culture électronique à Lyon, et de la culture en général, depuis le commencement des années 2000, est une bonne occasion de revenir sur l’ensemble de ces points, de les expliquer et de les étirer, afin de construire une réflexion aboutie, qui nous permettra, j’en suis sûr, d’y voir un peu plus clair. En même temps, il était impossible de parler de l’histoire culturelle récente de la ville sans évoquer cet acteur incontournable. Ces deux sujets sont étroitement liés, vous le savez autant que moi. Ecrire un historique aussi précis que complet des faits d’armes de l’association est extrêmement difficile, et serait d’une longueur insoutenable. Leur site web (en bas de page), vous renseignera toujours mieux que moi sur l’histoire d’Arty Farty. Il n’est pas facile de joindre deux mondes qui n’évoluent pas dans le même ordre d’idée – l’urbain et le culturel. L’urbanité se place dans la matérialité, dans le visible, dans le concret diront certains. En somme, c’est un espace, au sens physique du terme, dans lequel la pierre se joint à l’eau qui se joint au végétal qui se joint au métal, et ainsi de suite. Au bout de la chaîne se trouve l’homme, puis l’idée qu’il se fait de cet espace, l’humanité qu’il lui insuffle. C’est un mélange extrêmement subtil, que l’on peut toucher, voire, sentir, et aussi écouter. Chaque ville est unique, de même que chaque être humain est le résultat d’innombrables facteurs génétiques, sociaux, culturels et historiques. Se représenter l’urbain c’est imaginer la vie commune, penser son organisation et la retranscrire avec de la matière. La culture, elle, se place dans l’immatérialité. Ce n’est pas quelque chose de palpable, c’est une aura, une atmosphère, un courant qui transporte vers l’avant ceux qui s’y laisse tomber. C’est là la différence essentielle entre l’abstrait et le concret. Même si je n’invente pas la poudre en écrivant ces lignes, il me semble important de le rappeler pour mon raisonnement. La seule façon de matérialiser la culture, c’est de la faire vivre, de la rendre solide, de la faire entrer dans le cœur des citoyens comme dans les murs en béton qui cloisonnent notre vue. Il faut la transformer en énergie, en un flux qui devrait connecter les hommes entre eux et lier cet ensemble à un bel esprit de fraternité. Le développement technologique, aussi bien au niveau communicationnel que créatif, permet sensiblement cette inter-connection. Ok, c’est un peu naïf, mais j’ai envie d’y croire. Selon moi, c’est tout ce qui a poussé Arty Farty à développer cette culture de l’urbain, à se réapproprier l’urbanité de la ville de Lyon, métropole européenne en plein développement économique, pour en faire un espace abstrait, un lieu de communion, autant pour la rendre émotionnellement à ses habitants que pour en constituer une création artistique. La tâche n’a pas due être facile, mais on voit bien qu’ils ont atteint leur cible. Amen.

Comme j’ai pu l’évoquer dans les articles précédents, les lyonnais ont un rapport avec leur ville assez particulier. Son héritage culturel dense a développé chez les habitants de la capitale des Gaules un certain goût pour l’art en général, mais surtout pour la musique. Il suffit de regarder le nombre d’événements qui se proposent chaque semaine pour le comprendre. En fait, cela participe de la politique culturelle de la ville qui pousse fortement à élargir le rayonnement de Lyon, aussi bien en France qu’en Europe. C’est là une orientation politique largement affichée de la part de Gérard Collomb (PS), qui souhaitait faire du Grand Lyon une capitale européenne de la culture, en développant et en encourageant plusieurs événements d’importance, comme la Biennale d’Art Contemporain, celle de la Danse, le festival Lumière et bien sûr les Nuits Sonores (entres autres). C’est (en partie) grâce à la bienveillance des politiques et des collectivités locales que des projets d’envergure comme ceux d’Arty Farty ont pu voir le jour et atteindre des sommets. Ce plébiscite constitue le poumon culturel essentiel à toute métropole qui veut se dégager d’une simple « urbanité de résidence », qui souhaite égayer d’un joli souffle de poésie le quotidien métro-boulot-dodo des citoyens. La volonté d’Arty Farty de se réapproprier la ville pour en faire un espace ouvert, utilisant certains lieux patrimoniaux, publics et parfois carrément inhabituels afin de démocratiser la musique moderne aurait donc certainement été contrainte par une politique publique moins flexible. Rassurez-vous, nous vivons encore dans un monde où s’évader du marasme d’une vie urbaine plate est encore permise, et même encouragée. La possibilité est offerte à Arty Farty de prendre place dans la plupart des lieux symboliques de la ville, de la Sucrière à l’Hôtel de ville, de la rue de l’Arbre sec au Marché Gare, des Subsistances au quartier Confluence. Les rues de notre belle cité n’en sont que plus sympathiques.

Dirigeons nous vers un peu plus de concret. Le chef d’oeuvre d’Arty Farty réside sans doute dans l’énergie incroyable que leur festival Nuits Sonores libère chaque année. Ce n’est pas pour rien que cet événement, qui contribue très largement au rayonnement culturel de Lyon, est devenu un élément incontournable de la scène musicale européenne. Outre le festival en lui même, tous les lyonnais connaissent la ferveur que suscite cette semaine de folie musicale, et qui remplit l’intégralité de la ville. C’est certainement ce qui en fait sa force, son énergie motrice. Il suffit de voir l’impatience que produit l’attente du festival et l’euphorie chez tous les fêtards lyonnais à la veille de l’annonce de la programmation. Les jeunes de ma génération ont grandi dans l’esprit de l’événement, qui prône le partage, la découverte et le plaisir des oreilles. Il a également énormément contribué au développement du mouvement techno, voire à sa démocratisation, à Lyon mais aussi en France. En participant aux Nuits, on comprends assez vite pourquoi. Des moments impérissables sont gravés dans la mémoires de ceux qui, comme moi, sont tombé amoureux de la musique électronique (je pense par exemple au set de trois heures de Ricardo Villalobos l’année dernière, qui m’a littéralement retourné le cerveau, ou même à son b2b avec Agoria en 2009, ou encore le set incroyable de Robert Hood pour l’édition 2014). Et comment ne pas parler des venues de New Order en 2013 et de la performance incroyable de Kraftwerk en 2014, en 3D s’il vous plaît, pour les concerts spéciaux ces deux dernières années. Le groupe de Dusseldorf a littéralement faire fondre les bulbes de tous ceux qui ont eu la chance d’assister à ce concert rarissime d’un groupe légendaire, fondateur de la musique électronique moderne. La liste des beaux moments est longue, et heureusement, non exhaustive. La programmation est toujours copieuse, aussi bien tournée vers l’international (une ville est mise à l’honneur chaque année – Glasgow pour l’édition 2014) que vers la scène locale, notamment aux ouvertures des nuits pendant le circuit électronique. Concernant ce dernier, on ne peut que saluer l’initiative. La nuit 2 du festival, concentrée sur ce happening dans toute la ville, crée une ambiance carrément démente dans les rues lyonnaises, où organisateurs, clubs et collectifs participent tous ensemble à un beau moment de fête et de musique. Cela contribue un peu plus à intégrer l’ensemble de la ville dans une même dynamique, qui représente la substance même du festival.

Ceci étant posé, on commence à cerner un peu mieux l’esprit du festival, et intrinsèquement, celui de la ville. Bien sûr, Arty Farty n’est pas seul dans son aventure ; nombre d’autres acteurs participent énormément à ce même engouement (mais vous êtes déjà au courant, vu que vous avez lu les précédents articles et que vous lirez les suivants). Mais penser la culture, comme la faire réellement vivre, nécessite plus encore. Il faut pour cela créer un espace dédié à la réflexion autour de ces thèmes centraux, en englobant tous les aspects qui forment le lien urbanité-culture (et il y en a un paquet). Il faut pouvoir penser la ville et penser la musique dans un même élan, et cela passe autant par des mots que par des actes. C’est pourquoi Arty Farty organise depuis quelques éditions, en parallèle des Nuits Sonores, l’European Lab, le festival des penseurs et des conférenciers auquel chacun peut participer. C’est l’occasion de réunir différents acteurs, qui n’ont pas forcément l’habitude d’évoluer et de construire ensemble, autour d’une table et de réfléchir sur ces questions, au présent comme au futur. Et comme le futur est quelque chose de vraiment très important, qui nous concerne tous, il faut pouvoir le penser sous toutes ses facettes, et bien entendue d’une manière intelligente. En invitant des pontes de l’industrie musicale, des écrivains, journalistes, architectes et j’en passe, il devient possible de cerner et de définir les orientations de la Ville (au sens large) en la matière, de mettre des mots sur toutes les idées qui fusent, comme pour être sûrs de pouvoir les réaliser. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Et encore une fois, culture et espace urbain étant intimement liés, l’avenir de l’un conditionne l’avenir de l’autre. On espère que la trajectoire restera ascendante pour un bon moment.

L’activité d’Arty Farty ne se résume pas à cette semaine de fin mai/début juin (selon les éditions) bien remplie, où les jeunes lyonnais sortent dans les rues pour boire un nombre déraisonnable de bières, rire ensemble bruyamment et bien sûr, écouter de la musique. Aussi, ceux qui sont là depuis un moment ont certainement eu l’occasion de participer aux soirées Echos Sonores, qui ont vu de grands noms de la musique électronique défiler au sein d’une bonne partie du catalogue des salles lyonnaises. On y a vu Mondkopf, Fumiya Tanaka (prince de la techno minimal japonaise), Agoria, Koudlam, la liste est bien trop longue pour que je puisse en citer plus (en fait je ne cite que les concerts auxquelles j’ai pu assister). Un total de 100 éditions, et donc de 100 gueules de bois potentielles. Cette époque étant terminée, il fallait bien proposer au public lyonnais une alternative pour pouvoir faire la fête toute l’année. C’est ainsi qu’est né le Sucre, sur le toit d’un monument indépassable de la culture artistique de la ville, la Sucrière. Club éphémère à ses débuts, l’engouement était tel que la résidence du rooftop est devenue permanente et propose une programmation de qualité tout au long de l’année, faisant office de club, de lieu de conférence et de salle de ping-pong à l’occasion. Vous trouverez toutes les infos à la fin de l’article. Les Nuits Sonores se délocalisent également depuis deux ans à Tanger afin de faire profiter à nos amis marocains d’un petit bout de France et de mettre en avant leur scène locale, aussi active qu’intéressante. Toujours ce même esprit de partage ; une belle rencontre des cultures où musique, arts scéniques et arts de rue se mélangent dans les rues de l’une des plus belles ville du Maghreb occidental. Mabrouk.

Voilà pour la présentation générale. Malgré tout cela, je pense que la personne la mieux placée pour expliquer l’esprit d’Arty Farty et de leur festival Nuits Sonores reste leur directeur et fondateur, Vincent Carry. Il a accepté de répondre à mes quelques questions, et est donc l’invité de mon canapé numérique pour ce troisième article de la série Le Lion, la Nuit. Il nous dit quelques mots sur l’histoire de la culture électronique lyonnaise, sur sa vision du mouvement techno à Lyon et sur le travail de fond de son association.

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Tout d’abord, quelle place occupe selon toi Lyon dans l’ensemble des grandes villes européennes de la musique électronique ?

Vincent Carry : Lyon a conquis une place certaine sur la carte européenne des cultures électroniques. Grâce à la qualité de ses acteurs, au militantisme de beaucoup de promoteurs, d’artistes, de labels, de festivals et de lieux. Lyon a la chance d’avoir des acteurs crédibles depuis presque 20 ans, ce qui est loin d’être le cas ailleurs en France par exemple. Aujourd’hui elle a la chance de réunir tous les ingrédients pour constituer une « scène » de qualité : des artistes jeunes et pointus, des labels et des encadrements exigeants, de bons lieux de diffusion, des outils structurants et qui servent de vitrines internationales et de plateformes de connexion, comme peuvent l’être Nuits sonores, European Lab ou le Sucre.

Comment vois-tu le développement de cette culture à Lyon ces dernières années ? Peut-on toujours la qualifier « d’underground » ou est-elle définitivement démocratisée ?

Elle est incroyablement démocratisée. D’abord au niveau global elle a conquis tous les éléments de la légitimité, culturelle et politique. Des grandes institutions aux collectivités en passant par les marques, tout le monde a admis qu’on n’avait pas à faire à un micro phénomène culturel, à la vague d’un été, mais bien à un mouvement culturel de fond, global, mondial, comparable au jazz ou au rock. Ceci est encore plus vrai à Lyon qu’ailleurs, car la culture électronique a trouvé ici un terrain de jeu qui a contribué – beaucoup plus qu’ailleurs – à cette légitimité.

Qu’en est-il de ce développement dans les années à venir ? La politique culturelle de la ville y est-elle favorable ?

Les politiques culturelles, lorsqu’elles sont pertinentes, ne peuvent qu’accompagner le mouvement avec intelligence. Mais savoir si ce mouvement a un avenir ou non ne dépend que de sa capacité de renouvellement et de créativité. La balle est dans le camp des artistes. Soit ils inventent sans cesse le futur, soit ils commencent à se répéter, et ce mouvement devra alors faire place à un autre. C’est le sentiment que j’avais vis-à-vis du rock, au début des années 90, lorsqu’on a commencé à se battre pour l’émergence de la techno.

Les lyonnais sont très proches de leur ville, de sa culture, de ses quartiers et de son atmosphère, tout particulièrement la nuit. Qu’est-ce qui fait selon toi que la vie nocturne lyonnaise est unique ?

Je ne sais pas si elle est unique. Mais a quelques avantages : elle est diversifiée, souvent assez pointue et exigeante sur le plan artistique et surtout, relativement apaisée. Contrairement à de nombreuses autres villes, y compris Paris, elle est gérée et animée par des gens intelligents et modérés. En revanche elle a un très gros problème qu’on retrouve partout ailleurs, sauf dans les grandes villes : elle est toujours très cloisonnée, voire communautarisée. Et c’est très grave car ce qui fait la beauté et la puissance de la nuit, c’est le mélange et la mixité (sexuelle, générationnelle, sociale, etc…).

Nuits Sonores est un festival reconnu internationalement pour la qualité de sa programmation et pour sa volonté d’accaparer l’espace urbain pour le transformer en un espace de fête, de musique, de culture, mais aussi de réflexion, avec l’European Lab par exemple. En quoi Lyon est-elle un bon endroit pour créer ce genre d’événement ?

Elle réunit tous les acteurs nécessaires : des collectivités de bonne volonté, des acteurs culturels motivés et globalement prospectifs et surtout une belle génération d’activistes intègres mais ouverts d’esprit, prêts à travailler les uns avec les autres, sans être dans une radicalité exclusive. Cela s’appelle l’intelligence et Lyon a la chance d’en avoir beaucoup. Son autre atout, c’est sa taille. C’est une grande ville à taille humaine. ça rend beaucoup de choses possibles.

C’est aussi un festival très éclectique, alliant les arts visuels, architecturaux, différents genres musicaux et différentes sous-cultures, locales, nationales et internationales. Pourquoi ce cosmopolitisme et surtout cette urbanités très présents dans l’esprit du festival ?

Parce qu’au XXIe Siècle les esthétiques, les disciplines, les genres, ne sont plus rangés dans des silos verticaux, mais interconnectés, inter-pénétrés. C’est ce qui fait que la création est passionnante aujourd’hui. Et ce qui fait que nous travaillons dans cette perspective. Parce que nous essayons, modestement, de décrypter et de refléter notre époque.

Et enfin la question que j’adore, si tu pouvais organiser un concert avec deux artistes de ton choix (passés ou présents), dans le lieu de ton choix (vraiment n’importe où), ce serait où et avec qui ? Explique-nous !

De ce point de vue, j’ai déjà réalisé quelques rêves : New Order ou Kraftwerk par exemple… A la question du lieu, je ne peux pas répondre, car nos fantasmes en la matière font partie de nos secrets de fabrication. Quel artiste ? Je dirai Bowie, sans hésiter. Mais ça relève du défi irréalisable !

On y voit déjà bien plus clair. Un grand merci à Vincent Carry pour ses réponses précieuses, à Guillaume Duchêne pour sa disponibilité et à toute l’équipe d’Arty Farty pour tous les bons moments qu’ils nous font passer avec eux. On espère que tout roulera pour eux et qu’on pourra continuer à faire la fête tous ensemble, dans un bel esprit de paix et d’amour de la musique. Sur ces belles paroles de hippie, et en bon fan de techno, je vous laisse avec le-dit set de Robert Hood retransmis sur Arte, qui nous a balancé une énorme claque. Je vous joins également le film arty sorti après l’édition 2014, A Beat Of Nuits Sonores, réalisé par les cinéastes Julien Soulier et Adrien Landre. Un délice pour les yeux comme pour les oreilles. Enfin, en fidèle admirateur que je suis, je vous mets le set, toujours sur Arte, du plus lyonnais des DJ, Agoria, aux dernières Nuits Sonores. Une bonne occasion de patienter avant l’année prochaine.



Pour plus d »Arty Farty, voici quelques liens utiles :

Le site officiel de l’association Arty Farty
Le site officiel de Nuits SonoresLe site officiel de l’European Lab
Le site officiel de Nuits Sonores Tanger

Mais aussi…
Le Lion, la Nuit #2 PapaMaman
Le Lion, La Nuit #1 BASSE RÉSOLUTION