Rencontre avec Oster Lapwass, producteur ainsi que les rappeurs Anton Serra et Adel Lertri, de L’Animalerie (jusqu’ici pas de jeux de mots avec des noms d’animaux, estimez vous heureux!). Le collectif de MC’s qui commence à se tailler la part du lion dans le rap game tricolore distille des productions originales et de qualité depuis plus de 10 ans, dans un paysage rapistique que l’on pourrait croire dominé par les parisiens. Dans leur studio de la Presqu-île, on a discuté hip-hop et caricaturisation médiatique autour de bières bien fraîches.

 

Comment vous êtes tombés dans le rap ?

Oster Lapwass: Je suis assez vieux pour avoir vu le début, je me rappelle de Rap Attitude, la 1ère compil de rap !

Anton Serra : J’ai commencé en 92 grâce à mon grand frère, tu veux faire toujours pareil que ton grand-frère. S’il avait fait de la danse classique, j’aurais peut-être fait de la danse classique, qui sait ? Tu tagues, tu t’arrêtes dans un parc, tu fumes ton joint, tu pars en beatbox. Après tu commences à écrire deux trois trucs chez toi.

De qui vous-sentez vous proches musicalement ? Un album qui vous a marqué ?

O.L : Nekfeu, je l’aime bien. Des albums ? Métèque et Matt d’AKH et le 1er album du Wu Tang Clan.

A.S : Je me sens plus proche de Melan, Diver, Nemir, Paco, Demi-Portion, Hugo Delire, Vald. Vald quand je l’écoute parfois je suis complètement largué parce qu’il est jeune. Les albums qui m’ont marqué : Opéra Puccino, 2bal, 2 neg, Sous le Choc, Bastion.

L’artiste, il est un peu froussard, il se dit ça fonctionne sur le public, il continue mais à un moment dans la musique comme dans la vie faut prendre des risques. Commencer par aimer ce que tu fais avant de vouloir faire aimer.

 

Pour la production, vous procédez comment ?

A.S: T’as pas de règles : d’abord une prod et après on écrit dessus ou on fait une a cappella et OL refait une prod. Par exemple, pour le morceau Freesthai il n’y avait pas la prod. J’ai fait les vidéos en Thaïlande et j’ai rappé sur une instru quelconque. Je me suis calé avec le labial, il fallait bien que re-rappe de la même façon devant le micro.

O.L : Après t’es cadré, je pouvais pas faire un truc sombre sur les images qu’il m’a ramené.

 

Oster,  la prod c’est toi qui t’en occupes uniquement ?

O.L: A la base oui parce que j’étais le seul beatmaker. Maintenant y en a plein.

A.S: Vu qu’OL nous connait bien il sait ce qui va nous plaire.

O.L: Je suis le seul à avoir bossé pour tous quoi.

 

L’Animalerie donne l’impression que tu peux venir de n’importe quel milieu et rapper…

O.L : Exactement ! Mais les gens ont du mal à comprendre. C’est plus facile d’avoir du succès si tu ressembles à un rappeur.

A.S : C’est parce que le rap perdure qu’il y a différents styles. Même parler au nom de l’Animalerie on peut pas.

 

Rap de génération, rap d’arrière-garde

Est-ce que vous pensez que c’est possible de rapper à n’importe quel âge ?

O.L : C’est une façon de faire. Y a plein de vieux ricains, ils commencent à y avoir des mecs de 55 ans qui rappent.

A.S : Le rap c’est thérapeutique. OL, tu lui enlèves tout son matos de prod une semaine, il est triste.

Est-ce que vous avez l’impression de faire partie d’une nouvelle génération dans le rap ? 

O.L: Putain moi j’ai 34 ans ! J’écoutais du rap en 95, 96 et ça ressemblait pas mal à ce qui se fait aujourd’hui. C’est débile ce truc de « C’était mieux avant » !

A.S: Lyon ça nous a aidé à être comme ça, à être comme on est. On a aucune référence de ce qui se passe à Paris, à Marseille, on connait rien. Et puis le rap, moi j’en écoute pas beaucoup … j’écoute pas mal d’instrus … mais je suis plus musique brésilienne en ce moment.

 

« Etre sur l’album de La Fouine c’est pas glorieux, je préfère encore être sur l’album photos de mes parents » AS

 

Est ce que le rap est d’arrière-garde maintenant au lieu d’être d’avant-garde ?

O.L : Oui. Il y a plein de trucs qui choquent le rap, qui ne choque plus la société. C’était l’inverse avant.

A.S : Ça fait très rap d’être homophobe. Maintenant, y a des mouvement de rap gay aux Etats-Unis. Y a des gros ck-bla que t’as même pas envie d’emmerder et ils s’embrassent entre eux … moi j’aime bien.

*Arrivée d’un troisième larron, Abdel Latri*

A.L : J’ai rappé devant une personne

A.S : On a deja fait des petites salles vides avec des gens qui ne connaissent rien au rap. Mais ca ne nous dérange pas, ce qui compte c’est de faire plaisir aux gens, on passe de l’electro, les gens planent. On est des saisonniers de la musique! On fait partie du public qui a eu l’opportunité de monter sur scène.

 

 

Une caricature de caricature 

N’y aurait-il pas un problème plus large, celui du traitement médiatique du rap ?

A.S :  Ouais, Le Parisien quand ils parlent de rap, c’est un clash ou un mec qui se fait tirer dessus. Mais quand Oxmo Puccino sort un album avec Ibrahim Mallouf, silence radio, alors que c’est ce qui devrait être médiatisé.

O.L : Les rappeurs ont le sort qu’ils méritent. Par exemple, quand ils vont dans l’émission de L. Ruquier, On n’est pas couchés, ils savent d’avance qu’ils vont devoir répondre à des questions démago et provoc. Ils vont sortir toujours les mêmes banalités à des questions stéréotypées et c’est sûr que ça renforce les clichés sur le rap.

 

Le rap n’est peut-être pas assez considéré dans sa dimension musicale ?

A.S : Au début les gens disaient le rap allait durer 5 ans. Aujourd’hui, il y a une multitude de raps différents. C’est un peu comme le graf. Quand c’est arrivé en France, personne n’y croyait et maintenant il y a du street art exposé dans les galeries.

O.L : J’ai l’impression que le traitement médiatique n’a pas suivi le développement de la culture rap. C’est tout le temps une caricature de caricature.

A.L : Ce qui me gêne c’est que c’est toujours les plus «racailleux» qui passent dans les médias. Kaaris apparait partout. Dernièrement c’était le phénomène Lacrim qui vient de sortir de prison. Je pointe pas du doigt ce rap la, mais je trouve juste hallucinant que ce soit toujours les mêmes qui soient invités en interview ou pour leur promotion.

 

Votre choix est plutôt de rester à l’écart de cette machine médiatique ?

O.L :  C’est un système qui s’est mis en place et si on y rentre, on va se faire bouffer, c’est une trop grosse machine. Par exemple, actuellement on a signé avec un distributeur, Pias, mais on reste indépendant quant à la production de notre musique. Ils nous ont proposé d’aller dans des émissions pour la promotion de notre disque mais on leur a dit qu’on ne voulait pas passer dans les Skyrock et autres Booska-p (site d’information sur le rap). Ca nous ferait beaucoup plus plaisir de passer sur France Inter ou sur TSF Jazz.

A.S : Je n’ai pas envie de faire de la promotion dans des médias que je n’écoute pas. C’est comme si je devais être la mascotte de KFC alors que j’en mange pas.

O.L : Sinon on aime bien Radio Nova, on avait fait le premier des freestyles organisés par Grunt sur cette radio.

 

Anton, tu collabores souvent avec Lucio Bukowski, pourquoi ?

A.S :  Avec Lucio, c’est facile avec lui. C’es un binôme, il m’apporte je lui apporte, ca glisse bien.

Le CD qu’on va sortir en avril, il va falloir l’accompagner sur scène, notamment cet été.

Sinon quels sont vos prochains projets ?

O.L : au printemps, il y aura un Lucio/Anton Serra. C’est un album de Lucio Bukowski, d’Anton Serra et de moi, ainsi qu’un ami guitariste, Baptiste.

A.S : DJ Fly sera sur l’album aussi. C’est fait à trois cerveaux, chacun se tire un peu la couverture, mais on arrive quand même à être tous couverts.

O.L : Lucio va faire des voix de meuf sur ce nouvel album !

A.S : Voila, c’est une prise de risques. Lucio, lui il me force à élever mon vocabulaire, je vais sur Google et je tape «les mots les plus compliqués» (rires)

 

A tous ceux qui pensaient que le rap lyonnais n’existait pas, l’Animalerie nous prouve le contraire et vitalise la scène lyonnaise qui auparavant manquait de visibilité. Paris et Marseille peuvent se tenir tranquilles…

Propos recueillis et rédigés avec soin par un duo lyonnais de choc : Clotilde Brunet et Benoît Collet