La musique électronique est aujourd’hui omniprésente. On la retrouve à peu près partout et dans tous les domaines, du magasin de jouets à la dernière publicité pour produits laitiers. Il est devenu monnaie courant d’ajouter des sonorités synthétiques pour habiller un produit, une marque ou défendre une cause.

À tel point que, lorsqu’on est un artiste évoluant au sein de ce milieu, on apprend très vite à sortir du lot. Soit en ayant le bon réseau (ça se travaille) permettant à la fois de faire tourner ses productions (ou son nom lorsqu’on est DJ), et bénéficier d’une couverture médiatique suffisante pour retenir un minimum l’attention. Soit en redoublant d’efforts en matière de publication, pour ne pas tomber dans l’anonymat. C’est ce qu’on pourrait appeler la course aux armements.

En ce qui concerne La Fraicheur, elle a su faire son petit bonhomme de chemin tranquillement mais sûrement, et les médias le lui rendent bien. Son dernier titre « Rosée » est abouti et attrayant pour de multiples raisons. La première ? La production, sur les plans technique comme purement qualitatif.

La seconde raison, c’est que ce titre bénéficie d’une vidéo réalisée par l’artiste mexicain Manuel D. Lira abordant des thématiques qui, de toute évidence, appartiennent à la communauté LGTQI. En phase avec son époque, la dynamique du clip donne furieusement envie de se renseigner davantage et de s’aventurer un peu plus profondément dans les questionnements identitaires.

« Rosée » est extrait d’un EP de quatre titres sorti le 19 décembre dernier sur le label argentin Ninefont, maison mère du trop sous-estimé Gabriel Ferreira (Items & Things). On s’est dit que ce serait une bonne idée de discuter de cette vidéo avec la principale intéressée.

 

Salut Perrine (La Fraicheur), c’est le moment du tête-à-tête. On entre tout de suite dans le vif du sujet : est-ce que tu peux nous parler un peu des différents instrus qui ont servi à la compo du titre « Rosée » ?

Salut ! Alors écoute oui, mais ma réponse va être plus honnête qu’excitante. Faute de moyens, mon équipement se résume à un Korg Minilogue qui est la pièce unique et donc centrale de mon studio. Après, et particulièrement pour l’EP « Rosée » que j’ai principalement composé en vadrouille à Montréal, je travaille pas mal avec les sons dispos dans Ableton, que je triture jusqu’à trouver quelque chose d’intéressant et de personnel. Pour les éléments de percussions j’utilise aussi souvent des packs de Sound Provider, créés par Leonard de Leonard (ndlr : DJ et producteur français à l’origine du label Leonizer Records) avec tous ses synthés et drum machines analogiques. Je vais pas te mentir, j’aimerais beaucoup pouvoir étoffer mon studio, mais à chaque fois que je bave devant un synthé que je peux pas m’offrir, je pense à mon adolescence entourée de skaters qui se ruinaient à upgrader tous les éléments de leur skateboard pour avoir le truc le plus performant et cool qui soit, alors qu’ils maîtrisaient à peine leur ollie… Bon ben en tant que productrice, j’en suis encore au ollie. Alors j’apprend à être patiente.

Te sens-tu en phase avec une scène musicale ou un sous-genre en particulier, ou préfères-tu qu’on évite de te mettre dans une case ?

J’ai pas de problème avec les cases parce que je sais que ça aide beaucoup de gens à se former une idée, mais je les trouve de moins en moins pertinentes puisque les styles sont de plus en plus poreux et hybrides. Après, je suis quelqu’un de versatile, aussi bien dans ce que j’écoute, que dans ce que je joue en tant que DJ ou ce que je produis. J’ai fait des tracks electronica mélancoliques, des tracks deep house pour les matins de festival dans la forêt, des tracks tech-house avec des sons plus froids et des ambiances plus sombres. Mon prochain EP est résolument house dans le style, avec des samples de discours politiques. Je fais de la musique électronique quoi.

Tu m’as dit l’autre jour que tu te préparais pour une tournée sud-américaine. Parle nous en un peu plus.

Ouais, je suis super excitée ! Je suis allé jouer au Chili pour une mini tournée en novembre dernier et ça s’est tellement bien passé que j’y retourne direct, cette fois-ci en élargissant le terrain de jeu avec mes premiers gigs en Argentine, dans la foulée de mon EP chez Ninefont. Au programme, Santiago, Valparaiso, Concepcion (Chili) et Buenos Aires, puis d’autres villes en Argentine. Jouer à l’étranger est un des trucs que je préfère au monde, c’est le défi de toujours se remettre en question pour trouver les manières de faire danser un public nouveau qui a un rapport à la musique, à la danse, à la nuit, complètement différent suivant le pays, les traditions et la culture locale.

Tu ne danses pas pareil à Berlin où les clubs ouvrent 72h qu’aux Etats-Unis où tout ferme à 2h du matin, au Japon où il y avait encore un ban sur la danse jusqu’à l’année dernière, ou au Myanmar où le couvre-feu est à 23h. Donc tu ne mixes pas pareil non plus. Et c’est super excitant.

Ninefont est un label très peu connu du « grand public ». Qu’est-ce qui t’a donné envie de bosser avec eux ?

Plein de choses ! Ninefont mériterait clairement d’avoir une meilleure visibilité. J’ai eu envie de bosser avec eux (et je suis honorée qu’ils en aient eu envie aussi) parce qu’ils sortent des trucs élégants, à la fois organiques et sombres. Parce qu’ils ont une véritable identité sonore. Parce qu’ils promeuvent aussi une mouvance de musique électronique orientée club mais à un rythme ralenti, autour de 110-115 BPM et que même si « Rosée » ne fait pas partie de cette école, c’est quelque chose que j’aime et admire beaucoup. C’est un statement aujourd’hui dans la tyrannie du dancefloor, quand beaucoup de DJs ne prennent pas le risque de faire danser les foules sous 124 BPM. Parce que l’europeanocentrisme me semble une impasse, si ce n’est une insulte.

Je vois que tu tournes pas mal en tant que DJ (sans parler de ta résidence au Wild Renate), mais tu es aussi une productrice, une compositrice. As-tu déjà songé à faire des live ?

Alors pour être honnête oui, mais c’est tout nouveau. Je répondais par la négative à cette même question il y a exactement un an. Comme j’ai passé plus de 10 ans à être DJ avant d’être productrice, mixer est vraiment une activité à part entière pour moi, valorisante et à valoriser, demandant des compétences spécifiques. Un producteur n’est pas de facto un bon DJ et vice-versa. Mixer est un plaisir incroyable pour moi, et jouer, entremêler mes morceaux aux grooves d’autres producteurs m’excite beaucoup. Et puis j’étais plus intéressée à l’idée d’un set de 4h parsemé de mes compos qu’à celle de ne jouer que mes sons pendant 1h. Mais avec le temps, je commence a avoir envie de faire du live oui, dans l’optique de retravailler, décomposer/recomposer mes morceaux autrement. Après ça demande beaucoup de travail, et là aussi, du matos. Ce sera surement pour 2018.

 

Crédit Photo : Greg Kozo