La coutume veut que la plupart des formations rock présentes sur le devant de la scène proviennent d’outre manche ou d’outre atlantique. D’innombrables groupes indie rock européens restent de fait inaperçus tandis que, jusqu’en Croatie, la sphère electro du vieux continent est passée au crible. Il devient alors difficile de ressortir du lot, surtout lorsqu’on vient d’un petit pays comme les Pays-Bas. On retiendra peut-être Kane lors de cette dernière décennie, véritable groupe de stades proposant un son hybride entre U2, Pearl Jam ou encore Queen. Partant de ce constat, la question d’un héritier légitime se soulève naturellement. C’est à ce moment précis qu’entre en scène Kensington, quartet indie rock d’Utrecht et preuve vivante d’une véritable percée dans le milieu de la musique, du fond d’un garage aux plus grandes scènes européennes.

Prémices et début de carrière

Le groupe de Utrecht connaît différentes formations entre 2005 et 2008 avant que le line-up actuel s’articulant autour de Casper Starreveld, Eloi Youssef, Jan Haker et Niles Vandenberg ne se consolide. Les mecs sortent quelques maxis mais le succès se fait sentir à la parution de leur premier véritable essai « Youth » en 2008, publié sur Snowstar Records (distribué par Pias). Kensington mène son petit bout de chemin et gagne le cœur des gros médias locaux tels que 3VOOR12 ou encore 3fm, l’équivalent de la BBC Radio 1 au Pays-Bays. Le premier LP du groupe intitulé « Borders » accouche en été 2010 et reçoit des critiques toujours plus positives de la part des médias néerlandais, notamment sur le professionnalisme du son et sur l’inventivité dont fait preuve le groupe dans sa manière de composer. Les singles « Let Go », « Youth » ou « When It All Falls Down » convainquent massivement les fans grâce à leurs mélodies simples et leurs chœurs entêtants. On trouve également au sein de l’album des titres ravageurs au ficelage complexe comme «I Was Too Scared » ou « Not As Bright ».

En parallèle, les performances live du groupe commencent à faire du bruit sur le territoire hollandais. Fidélisant de plus en plus d’auditeurs, Kensington assoit sa notoriété locale à tel point qu’on l’invite à faire les premières parties de Razorlight, The Wombats ou encore My Chemical Romance pour leurs tournées hollandaises. Passant de manière récurrente sur les ondes de 3fm, le groupe devient un artiste phare de la station et gagne rapidement en légitimité grâce à un répertoire de morceaux à la fois fédérateurs et relativement techniques.

Vidéo : Kensington – Youth

Vultures, la montée en puissance

« Dans le cas de Kensington, les hits sont arrivés avant les vautours ». Cette phrase inscrite dans la biographie du groupe décrit parfaitement ce second opus qui va l’emmener bien plus loin que ce que l’on pouvait croire. Sans crier gare, son succès accumulé jusqu’ici provoque sa signature chez Universal Netherlands. Un bien pour certains mais un mal pour d’autres qui voient un groupe indépendant talentueux tomber sous le giron d’une grosse maison de disque, connue pour transformer les artistes signés en produits marketing. Pourtant, malgré la signature de ce contrat, Kensington conserve sa liberté d’écriture et de composition, mais surtout sa crédibilité à la fois publique et scénique. Largement au-dessus de ses alter égos néerlandais de part sa stature et son identité sonore unique, le quartet délivre en 2012 un album riche en harmonies et en idées qui transporte l’auditeur dans un monde positif mais cruellement dramatique.

kensington_live_lowlands_2014_beyeahKensington – live @ Lowlands 2014. De gauche à droite : Casper Starreveld, Niles Vandenberg, Eloi Youssef, Jan Haker. Crédit photo : Bart Heemskerk.

L’indie rock abrupte de leur début s’en est allé pour laisser place à des harmonies bien plus chevaleresques et emblématiques taillées pour les stades. L’énergie qui se dégage de « Send Me Away », « We Are The Young » et « Go Down », sombre et ultra dansante, met en exergue une dimension combative voire belliqueuse.  À la limite de l’Electro Rock. « No Way Out » et « Call My Name » sont clairement imbibées de sonorité sudistes à la Foals. Subtile et enivrante, « Home Again » reste le titre fort de l’album. En combinant des samples électro et des rythmiques presque hip hop, « Kilimandjaro » se positionne comme un potentiel hit achevant tant les néophytes que les mélomanes les plus stoïques. On comprend de suite pourquoi Kensington clôt ses sets avec un morceau aussi destructeur.

Quand on prête l’oreille à la production, on ressent tout de suite un énorme changement. Le groupe a simplement appris à mieux maitriser les arrangements, à mieux produire les morceaux mais aussi à savoir utiliser les blancs, les sons et les structures à leur avantage, note Casper Starreveld dans une interview. Bien que Kensington force le respect grâce à un album pour ainsi dire parfait, on dénote dans sa cohérence sonore un petit malus, une sorte de « déjà entendu ». Ces sonorités et polyrythmies sudistes parsemées dans le disque, inspirées des genres underground africains, attestent finalement d’un groupe en avance sur son temps.

Casper Starreveld - Live 'Rivals Release Party" Day 2. Crédit photo : Bart Heemskerk
Casper Starreveld – Live ‘Rivals Release Party » Day 2. Crédit photo : Bart Heemskerk.

Vidéo : Kensington – Kilimandjaro (Live)

Rivals, leadership

2014. Deux ans après Vultures, on attend le retour de Kensington avec impatience. Plus mature, plus résistant, le groupe publie au cours de l’été les deux premiers singles de son troisième album, « Streets » et « All For Nothing ». Les fans se prosternent. Les autres se convertissent. Il faudra attendre le 8 août pour que le groupe sorte Rivals sur son propre label, Kensington Records, Universal NL s’occupant seulement de la distribution. Sans même avoir posé le skeud sur la platine, on constate déjà une maturité du quartet envers son environnement. Conserver sa liberté de composition et d’écriture devient pour le moins difficile lorsque l’on fricote avec une major. Ici, Kensington gagne sur tous les terrains. A la limite de l’autoproduction, le groupe bénéficie du leadership de la compagnie pour une distribution mondiale.

Inlassablement, Kensington reste ignoré par l’ouest malgré deux EMA’s dans la poche mais conquiert peu à peu le leadership de la scène Indie Rock germanophone. Le groupe est tout simplement à des années lumières de ses congénères. Des combos comme Di-Rect, Chef’Special ou encore Handsome Poets pourraient potentiellement avoir la carrure pour arriver à leur niveau. Mais Kensington pèse beaucoup plus. Les mecs ont du style, l’attitude et le charisme. En plus de ça, les compositions du quartet d’Utrecht se veulent plus épiques, plus étourdissantes et plus percutantes.

À lui seul, Rivals contient tous les morceaux pour poutrer les autres groupes du secteur. « Streets » est un hit conçu pour interagir avec le public en live, à la fois simple et efficace. « All For Nothing », « Riddles » et « Don’t Walk Away », plus touchants et puissants, foutent une sacrée frousse et touchent les sens grâce à un chant et des guitares héroïques dignes des plus grands films. « Words You Don’t Know » exalte la noirceur qu’il y a en nous avec ses sonorités new wave ultra dark. « War » démontre une nostalgie des années 80 avec son riff cindylauperien. Quant à « Done With It » et « System », ils prennent possession de notre corps grâce à des polyrythmies sudistes juxtaposées à des guitares douces mais frénétiques. Plutôt que de casser les codes, Kensington fait le choix de se les approprier et de se réinventer dans la recherche et la conception musicale. On regrettera seulement l’aspect résolument court de ce festin auditif (10 morceaux seulement).

Audio : Kensington – All For Nothing


Finalement, le répertoire conséquent du groupe lui permet de s’aventurer dans des territoires inexplorés dans son interprétation live, réputée pour être survoltée et interactive. Le groupe n’hésite pas à faire des demandes au public, que ce soit pour allumer les torches des téléphones portables ou de s’asseoir durant des hits comme « Let Go » pour mieux sauter et faire du bruit quand ça pète. Plus que des représentations, leurs concerts sont de véritables expériences humaines, à la limite du spectacle mais sans jamais franchir la limite du live commerciale façon Muse ou Coldplay.

Vous l’aurez compris, Kensington est un groupe qui en cassant les barrières musicales va par la même occasion briser vos chaînes, tout en restant un véritable groupe de rock comme on en croise rarement aujourd’hui. Ecouter la discographie complète du groupe se révèle donc comme une obligation pour vivre le phénomène dans son intégralité. Mais attention, leur musique interprète et dégage un nombre d’émotions certes quantifiables mais pour le moins nombreuses. Ce qui la rend d’autant plus addictive. Il ne nous reste plus qu’à croiser les doigts pour que Kensington ne devienne pas un groupe de stades merdique et qu’il reste fidèle à lui-même.

Vidéo : Kensington – Live @ Lowlands 2014