Nous vous avions déjà parlé de Jean-Louis Brossard dans notre article de présentation de la programmation 2015 des 37e Rencontres TransMusicales de Rennes – c’est leur nom complet. Ses histoires de rencontres, justement, avec les groupes qui composent l’affiche sans headliners du festival nous avaient particulièrement touchées. C’est donc avec une joie non dissimulée que nous avons accepté de l’interviewer, pour en savoir plus sur cet homme à la culture musicale impressionnante.

 

I’m waiting for my man

Jean-Louis Brossard grandit à Bordeaux, puis Saint-Brieuc, dans une famille musicienne – son père est professeur de basson. Après une dizaine d’années de violon, il jette l’archet pour se concentrer sur l’écoute de disques :

« À l’époque, ce n’était pas aussi simple, si on voulait écouter de la musique, il fallait écouter la radio, ou acheter des disques pour pouvoir les écouter chez soi ».

Il suit donc le parcours de nombre de nos parents ou des journalistes musicaux dont nous avons pu lire les histoires – comme celle de Philippe Manoeuvre, « L’Enfant du Rock« , paru en 1990 : les sorties entre amis dans les quelques concerts organisés par des passionnés – Téléphone, pas mal de blues, Can, Ash Ra Tempel, Gong; les virées au disquaire à qui il faut commander les disques parus outre-manche ou outre-atlantique.

Avec Béatrice Macé, le disquaire Hervé Bordier, Jean-René Courtès et d’autres étudiants rennais passionnés de musique, il crée le festival en 1979. Festival qui deviendra rapidement plus connu que la ville de Rennes elle-même, devenue pratiquement synonyme de « Transmusicales ». Cette réputation s’est fait après moults premiers passages de groupes devenus majeurs : Björk, Ben Harper, Lenny Kravitz, Nirvana, Étienne Daho, Arno, Stephan Eicher, Les Négresses Vertes, Bérurier Noir, Noir Désir, Mano Negra, Denez Prigent, Daft Punk, Amadou & Mariam, the Fugees, Beastie Boys Birdy Nam Nam, Justice, Stromae, M.I.A., London Grammar. Vous n’avez pas fini d’être surpris par les dates de passages des artistes, c’est la marque de fabrique.

Etienne Daho lors de son premier passage aux Trans

It’s time to wake-up (trans-génital)

L’histoire du festival est semblable à nombre d’aventures musicales de toutes les époques: « les scènes qui se créent dans les villes, ce sont des envies des kids qui écoutent de la musique toute la journée, au casque, et qui ont envie de partager ça avec leurs potes, de se réaliser. Nous on voulait présenter la scène rennaise de l’époque ».

En 1979, le festival se tient sur un jour dans les salles de la Cité, puis les années suivantes à l’Ubu, le club central de la ville, avant de se déplacer au Parc Expo de Rennes à partir de 2004. Déficitaire dès la première année, le festival garde des prix abordables grâce à un soutien sans failles de la ville, de la région, puis progressivement du ministère de la culture, de la SACEM et des autres institutionnels, et fait vivre à l’année une vingtaine de personnes. Pas question pour autant de vouloir s’agrandir encore :

« Accueillir 60 000 personnes sur trois jours sans tête d’affiche est déjà phénoménal, on n’a pas besoin de faire plus. Pour le moment, en s’organisant bien, on peut voir tous les groupes ».

C’est en tout cas ce que fait Jean-Louis Brossard, qui laisse à ses équipes le soin de gérer la majeure partie du festival pour se concentrer sur ce qu’il aime avant, les concerts. « A moins d’être scotché sur un groupe, comme ce fût le cas pour le live de Vitalic, j’ai mon parcours prévu. Comme j’ai mes entrées, je me faufile dans les backstages pour aller d’une scène à l’autre ». Rassurez-vous, pas besoin d’être dans sa peau pour faire de même : les horaires du festival sont prévus pour pouvoir suivre le maximum de concerts d’affilée, à condition de ne pas trop attendre au bar, ou stagner au bar VIP.

« Les blablas pendant le festival, ce n’est pas trop pour moi. Je dis bonjour aux artistes, je fais quelques interviews importantes, mais j‘aime être dans le public, voir les lights, ressentir le son. Ça me permet parfois de faire des ajustements, d’aller voir l’ingénieur du son d’un groupe et de le remplacer si je trouve que le son n’est pas bon. Beaucoup de groupes aiment avoir leur propre ingénieur du son, et je comprends, mais quand ils arrivent et voient le matériel, parfois ils sont dépassés, et le reconnaissent. Celui qui sera le meilleur sera souvent l’ingénieur qui a installé le matériel, il connait son système son ».

Comme vous l’aviez vu dans l’annonce de la programmation, les styles se mélangent sans se ressembler, dans cette gigantesque marmite de la sono mondiale. Et ça sera encore le cas au Parc Expo : « c’est une réussite si quelqu’un vient voir un groupe en particulier, mais prend une claque sur un autre dans une autre salle. Certains vont passer leurs trois jours dans la salle Greenroom, d’autres vont divaguer ».

 

Wake-up and smell the warm coffee

Une journée typique de Jean-Louis Brossard commence, comme tout le monde, par une tasse de café. « Et j’allume la chaîne hi-fi, je mets un disque ». Comme tout le monde, il prend sa voiture pour se rendre au travail, « et je mets un disque, déjà préparé. Quelque chose de doux, jazz, soul, funk ». Comme tout le monde, il arrive au travail, dit bonjour à ses collègues, « et j’allume la chaîne hi-fi, je mets un disque, en checkant mes emails ». Comme tout le monde, la journée suit son cours, de réunion de travail en pause café. « Le midi, je rentre chez moi en voiture, je n’habite pas loin, et j’écoute un disque, évidemment ». Vers 19h, la journée se termine, « et je me rends à l’Ubu, deux ou trois fois par semaine. Je vais en backstage, dire bonjour aux artistes, puis je les invite au bar pour un verre de bienvenue. C’est très important pour moi de leur parler directement. Si j’ai besoin que Blur fasse un rappel, je le demande directement à Damon Albarn, pas à leur tour manager ».

Après le concert, le bar ferme, et souvent, les musiciens restent pour discuter, jusqu’à une heure, deux heures ou cinq heures du matin :

« J’ai eu des discussions fantastiques avec des mecs incroyables après certains concerts. On parle de tout, mais surtout de musique, comme cette fois où je parlais avec un batteur de 19 ans, du groupe Drenge avec une culture jazz énorme pour son âge. On parlait de Louis Moholo, un batteur sud-africain qui jouait dans les Blues Notes. Ils avaient Mongezi Feza, le trompettiste de Robert Wyatt sur « Rock Bottom ». Ou de Moondog. Il est devenu fou quand il a su que nous avions fait venir Moondog à Rennes. C’est vrai que je fais partie du peu de gens qui l’ont vraiment connu ».

Si l’on veut l’accuser de name-dropping, celui qui appelle tous les artistes par leur prénoms répondrait sûrement en disant que ce ne sont que ses souvenirs et des rencontres, ce qui fait de la musique une chose si importante pour tant de gens.

 

House, house, house music

En 1992, Underground Résistance joue pour la première « Rave ô Trans » : « Manu Casana m’avait parlé des premières raves à Detroit, nous avons réussi à les faire venir. Tous étaient là, Robert Hood, qui maintenant est un DJ. C’était très hip-hop: ils ont commencé le concert par quelque chose comme : « Are you ready motherfuckers? », et bam, le son a assommé tout le monde. On avait prévu un soundsystem spécial qui entourait la salle. Personne ne parlait encore de techno ».

La suite, vous la connaissez, tous ces artistes viennent à Rennes un weekend sur deux ces dernières années. Laurent Garnier, the Orb, Nova Nova, à l’époque sur le label F-Communications, DJ Shadow, Miss Kittin, et bien sûr les Daft Punk, venus deux fois : « c’est très rare qu’un groupe joue deux fois aux Trans. C’est soit parce qu’ils ont un projet très différent à me proposer, ou que je les adore ». Les artistes viennent du monde entier jouer aux Trans, même si on observe parfois un grand nombre de français dans la programmation :

« Je ne fais jamais attention au pays d’origine des groupes, c’est seulement une fois que la programmation est terminée qu’on me fait remarquer qu’il y a beaucoup de français, comme cette année. En même temps, dans les musiques électroniques par exemple, je trouve que les français sont les meilleurs. On est pas scotchés dans le passé, on fait vraiment la musique du futur ».

Pas étonnant pour lui donc que la scène soit si riche aujourd’hui, et la programmation compte nombre d’artistes que nous suivons de près : Paradis, Mawimbi, Jacques…

 

Live, oh live, liiiive, oh oh

L’objet central des Transmusicales, autour des conférences, rencontres et animations, c’est l’expérience du live, du concert, qui n’est pas seulement une présentation de l’album, mais un véritable show marqueur de l’identité d’un groupe, qui espère profiter de ce concert pour obtenir une plus grande résonance. Jean-Louis Brossard encourage ainsi la création de live exclusif pour les Trans, comme cette année Mawimbi, ou le live de Superpoze, Dream Koala et l’orchestre Code : « le live de Rone, celui de Vitalic ou l’idée du Cube d’Etienne de Crécy, c’était pour les Trans. Son tourneur a fait ça pour une somme modique aux Trans, avant de pouvoir le vendre beaucoup plus cher à d’autres tourneurs en France ».

Evidemment réticent aux lives électroniques où un seul bouton suffit, le programmateur pousse les artistes à se dépasser sur la décoration, la vidéo, la scénographie, et les instruments en live : « quand Daft Punk venait jouer, ils ne se contentaient pas d’une machine, c’est tout leur studio qu’ils apportaient ». Ce qu’on peut noter, c’est que « les groupes sont fiers de venir jouer aux Trans. Ils sont plusieurs milliers chaque année à vouloir et seulement 80 au final, donc ils ont envie de préparer quelque chose de spécial ».

Daft Punk, pas encore trans-formés en robots 

Tonight is the night

La force du festival est d’avoir réussi à convaincre dès le début les professionnels de se déplacer : « on est à deux heures de Paris, et la première année, on a eu quelques papiers dans la presse ». Mais plus que de faire parler de lui, le festival met les artistes en avant auprès des professionnels :

« La deuxième année, Etienne Daho a signé après être venu ici. Il n’est pas rare que je trouve un label, un agent, un booker aux artistes qui viennent ici. Comme je les connais, je sais dire qui pourra travailler avec qui selon leurs besoins ».

Et les managers du milieu ont bien compris le message, puisqu’ils se déplacent en masse au festival : « une année, après le concert de FFF, pas moins de huit maisons de disques faisaient la queue dans l’escalier qui mène aux loges après le concert. Les groupes font des concerts à Paris, ailleurs, mais c’est à Rennes qu’ils signent ».

Quand on lui demande s’il aimerait changer de métier un jour, Jean-Louis répond : « j’ai trouvé ma place, c’est ce pourquoi je suis fait. Et puis, je tire ma plus grande fierté d’aider les groupes à se développer. Birth of Joy tournait déjà en Hollande et en Allemagne, mais leur passage a tout accéléré pour eux. J’ai changé leur vie ». N’est-ce pas frustrant de faire jouer tous ces groupes pour la première fois, et les voir partir vers d’autres cieux ensuite ? « Non, parce que d’abord, certains reviennent jouer à l’Ubu, comme Birth of Joy, qui vient d’y enregistrer un double album live ».


Nirvana en conférence de presse – 1991

Souvenirs souvenirs

Pour terminer l’interview, on a demandé à Jean-Louis de nous raconter des souvenirs choisis, parce que ce qu’il fait de mieux c’est de raconter les histoires, ses histoires. Ainsi, la programmation de Nirvana, en 1991 s’est faite après avoir vu le groupe à Rotterdam à la soirée « Ein Abend in Wien », en mai de la même année :

« On rentrait dans une sorte de chalet, avec six salles, un peu comme les Trans, et dans une salle, des mecs en blouse blanche semblaient installer le matériel. À un moment, l’un d’eux branche son jack et ça commence. Je pensais que c’était les roadies du groupe, mais c’était Nirvana ».

La magie d’internet fait qu’on peut trouver ce concert sur Youtube en intégralité, ainsi qu’une partie du concert à Rennes plus tard la même année. « On a programmé le groupe pour une somme dérisoire, 11 000F si je me souviens bien. Et à la rentrée « Nevermind » est sorti. On avait « Smells like teen spirit » sur la compilation des Trans, on écoutait déjà le morceau dans les bars à Rennes. Et le concert était incroyable ». Une fois encore, l’histoire ne s’arrête pas là, puisque le groupe reviendra en 1994, et que Jean-Louis verra le groupe deux fois à Reading.

Le suivant est le DJ set d’Amon Tobin, en 2000 : « je suivais avec intérêt ce qu’il se passait au Brésil, et puis surtout sur Ninja Tune, qui faisait déjà un travail magnifique à l’époque, avec des groupes comme Cold Cut ». Et de parler de l’importance des labels indépendants, surtout ceux qui gardent leur indépendance, comme Mute, tenu d’une main de maître par Daniel Miller – comme les Trans par Jean-Louis Brossard : « il faut imaginer que Depeche Mode n’avait pas de contrat écrit avec le label, ce n’était qu’une histoire de confiance ». Difficile d’imaginer ça aujourd’hui, où la professionnalisation des artistes et la sécurisation de leur image par contrat dans chaque pays est pratiquement un préalable à toute carrière.

Dernier souvenir, et non des moindres, celui de la venue de la Mano Negra, en 1988: « j’aimais beaucoup la scène alternative française, les Béruriers Noirs, les Négresses Vertes, et je connaissais Los Carayos, dans lequel jouait Manu [Chao]. Le groupe aurait pu avoir une trajectoire semblable aux Red Hot Chili Peppers, mais après leur retour d’Amérique du Sud, l’esprit n’était plus là et ils se sont séparés ». 

Et puisque la passion ne s’éteint jamais, on termine l’interview par des souvenirs de concerts : les Béruriers Noirs, salle de la Cité en 1986, à guichets fermés « leur manager est monté sur la camionnette qui nous servait de billetterie pour demander aux gens de se mettre deux par deux dans la file d’attente, et nous avons fait rentrer tout le monde ». Ou le Velvet Underground : « j’étais à leur concert de reformation à Jouy-en-Josas, c’était incroyable. Lou Reed, John Cale, Sterling Morrison et Moe Tucker qui jouent « Heroin », tu imagines? Je connais des gens qui ont vu Hendrix, les Doors, mais personne qui n’ait vu le Velvet Underground. A part Nico, que j’ai connu à Rennes quand elle jouait à Paris ».

Un jour, quelqu’un tentera d’écrire un livre sur Jean-Louis Brossard. Il lui faudra, c’est certain – en plus des milliers d’heures de visionnage des concerts des Trans -, un disque dur énorme pour contenir ne serait-ce qu’une partie. Et convaincre d’abord le principal intéressé de s’arrêter, lui qui vit, « égoïstement », pour le plaisir de la découverte musicale.

Crédits photos : portrait de JLB par Lucie Inland