Depuis quelques années, Ratatat, c’était la moitié des génériques de Radio France, mais rien de plus. Le retour du duo new-yorkais, après cinq ans d’absence dans les bacs, est d’autant plus étonnant qu’il semble naturel : l’emballement pour leur cinquième album, Magnifique, a été aussi immédiat que s’ils n’avaient jamais quitté les planches. C’est quoi, l’astuce ?

Beyeah : On croyait vous avoir perdus, où étiez-vous passés ?

Evan Mast : On est parti en retraite méditative dans la forêt, ça nous a pris cinq ans (rires).

Mike Stroud : Nous avions besoin de temps pour réfléchir à ce qu’on voulait faire avec Ratatat… Et nous avions besoin de temps pour toutes les autres choses de la vie aussi. Nous nous sommes rendus compte que nous avions passé dix années complètes à enchaîner albums et tournées. On avait besoin d’une pause… Qui s’est avérée être plus longue que prévu (rires). On était proches de l’épuisement, moins physiquement que mentalement, je dirais. Ce qui ne nous a pas empêchés d’enregistrer des choses très rapidement après la sortie de LP4 (sorti en 2010, ndlr). On a juste expérimenté quelque chose d’autre : on enregistrait quelques morceaux quand ça venait, à des endroits différents, entre deux périodes « off ».

Dès 2011, vous parliez d’un nouvel album plutôt agressif, guidé par la guitare… On n’est pas vraiment là dedans avec ce nouvel album.

Mike : On peut dire pas mal de bêtises en interview, tu sais (rires). Mais je crois me rappeler avoir dit ça à l’époque, ouais.

Evan : C’est toujours comme ça avec nous : parfois, on enregistre deux morceaux d’affilée, et il suffit qu’on fasse un show et une interview qui nous donnent envie de nous exprimer sur ce qu’on vient d’enregistrer. Et à cette époque, on avait du sortir des ébauches de morceaux plus énergiques que d’habitude, et ça nous arrive souvent de nous dire « voilà, on tient la teneur musicale de l’album »… Avant de nous raviser parce qu’on a composé un slow la semaine suivante.

On retrouve certains résultats de cette période dans Magnifique ?

Mike : Tu pourras entendre certaines transitions entre les morceaux qui viennent de cette époque, oui. J’ai du mal à me souvenir de la date de composition de tous les morceaux, il y en a peut-être qui datent aussi de ce moment là. Mais tu sais, on a des disques durs gorgés de matériel non utilisé, qu’on sortira peut-être un jour… Ou pas (rires).

Ratatat possède une force : celle de créer des images mentales, des paysages, pendant l’écoute. C’est une façon de concevoir votre musique ? Vous vous voyez créer de la musique de films ?

Evan : Nous n’avons participé à aucune bande originale de film jusqu’à présent, même si je suis sûr que ça nous plairait. Mais nous ne composons pas « en consience », ça sort juste de nos tripes. Et plus tard, lorsque le temps est venu de clipper un morceau par exemple, on se rend compte de ce que tu dis, en effet.

Mike : Bien qu’on ne se crée pas d’images précises en composant, je crois que l’environnement visuel dans lequel on crée est assez important. Nous avons bossé ce nouvel album dans pas mal d’endroits différents, notamment la Jamaïque, en bord de mer à Long Island…

Evan : Ouais, mais tu oublies qu’on a été super productifs dans un sous-sol miteux d’une ville d’un ennui mortel, parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire que de bosser sur notre musique (rires). La ville en question s’appelle Catskill, en rase campagne au nord de New York, on te déconseille d’y passer. Pas la meilleure vue du monde pour stimuler l’inspiration.

Certains ont d’ailleurs imaginé des problèmes d’inspiration comme explication à tout ce temps passé sans nouvelles…

Evan : Les pannes d’inspiration, ça arrive tout le temps. Mais ça n’a pas joué sur le fait que ce nouveau disque arrive cinq ans après LP4. Je me rappelle très bien de l’écriture de notre deuxième album, ça nous arrivait très souvent de bloquer et de tourner en rond. Et à l’époque nous étions jeunes, du coup on s’en faisait toute une montagne, ça nous retournait le cerveau. Aujourd’hui, on est plutôt relax avec ça, parce qu’on se connaît assez pour savoir que l’inspiration revient toujours en temps utile, qu’il ne faut rien brusquer et que s’imposer des pauses est la meilleure des solutions.

Mike : C’est une histoire de hauts et de bas. Après avoir sorti un nouveau morceau facilement, tu as l’impression d’avoir le monde à tes pieds, que rien ne peut t’arriver. Il suffit que tu bloques sur un son de synthé le lendemain pour te demander si tu es capable de continuer à faire de la musique…

Les concerts n’aident pas, dans ces moments-là ?

Mike : On aime donner des concerts, surtout parce que c’est vraiment fun. Je ne suis pas sûr que cela nous gorge d’inspiration pour ce qui va se passer ensuite en studio, je ne me rends pas compte. En tout cas, c’est sûr que cela recharge nos batteries d’une manière ou d’une autre.

Evan : Tournées et studio sont deux moments qui s’alimentent forcément. En ce qui nous concerne, on ne peut pas passer trop de temps à composer sans que ça nous démange de jouer devant un public, et vice-versa.

 

Si on analyse l’évolution de la musique moderne pendant votre carrière, vous êtes l’un des seuls groupes à évoluer en marge des courants musicaux, qui deviennent de plus en plus fugaces, et à leur survivre. Vous vous rendez compte de ça ?

Evan : Cela n’a jamais été un but en soi. Mais je crois que les ados que nous étions quand nous avons formé le groupe seraient super contents de constater ça aujourd’hui. C’est peut-être aussi pour ça que c’est facile pour nous de prendre du recul, de laisser passer cinq ans avant de revenir, parce que quelque part, on sait que notre musique intéresse quelques personnes qui aiment ce que nous faisons, spécifiquement.

Ce « son Ratatat » pourrait aussi devenir un piège pour vous…

Evan : Je ne crois pas qu’on s’interdise quoi que ce soit avec ce groupe, même aujourd’hui.

Mike : Nous nous sommes fixés quelques règles au début, qui correspondaient surtout à nos désirs en matière d’écriture. On n’a jamais eu besoin de garde-fous. Par exemple, nous savons que Ratatat restera instrumental, quoi qu’il en soit. Et peut-être aussi qu’on s’empêche de devenir trop pompeux, ce qui pourrait arriver avec notre grand âge (rires).

Vous avez survécu à la chillwave, au dubstep… Vous pensez enterrer l’EDM ?

Mike : En fait l’EDM, c’est nous, on contrôle ce genre en coulisses pour mieux le terrasser par la suite (rires). C’est marrant, on a déjà eu des propositions pour faire partie de line-ups d’événements typés EDM, ou des discussions avec producteurs qui souhaitaient faire de nous un groupe un peu plus punchy, plus « hymnique » pour nous amener à être identifiés de loin à cette espèce de vague monstrueuse. Heureusement pour nous, nous ne sommes pas dans le besoin.

Vous êtes au courant que votre musique est utilisée pour au moins cinq jingles à la radio et à la télé nationale françaises ?

Evan : Tu veux nous dire quelque chose, c’est ça ? Il est temps qu’on se recycle dans la production de jingles ? (rires) Je crois que je suis flatté par cette information. C’est quelque chose que nous avons découvert avec notre carrière : notre musique semble être faite pour être bidouillée, remixée, utilisée dans plusieurs situations. Comme un outil un peu groovy. Je crois que c’est cool. C’est cool, non ?

Ratatat existe depuis 15 ans. Vous vous rappelez de ce que vous vouliez faire quand vous avez créé le groupe ? Et surtout, vous y êtes arrivés ?

Mike : Le moi d’il y a 15 ans serait super fier, je crois. En fait, nos objectifs étaient simples : s’éclater à composer de la musique. Et créer la musique que nous aurions envie d’entendre, et qu’il a fallu créer nous-mêmes parce qu’on ne l’avait pas sous la main. Je me rappelle du premier morceau qu’on a composé, je suis rentré chez mes parents avec un CD-R tout juste gravé en fin d’après-midi, c’était une sensation tellement dingue de me dire que je tenais entre mes mains un objet tangible, qui était le fruit de mon imagination et de celle d’Evan ! Et deux semaines plus tard, on composait « Seventeen Years », qui ouvre notre premier album. Donc tu imagines qu’être assis à te parler de ça 15 ans après dans un canapé, c’est à des années-lumière de ce que je pouvais imaginer à l’époque.

C’est cool de vieillir lorsqu’on joue dans un groupe ?

Evan : On s’est beaucoup posé la question. C’est curieux de penser aux groupes avec lesquels tu évoluais lorsque tu avais 20, 22 ans, et qui ne sont plus là aujourd’hui. Ça fait bizarre, et en même temps, j’ai l’impression que nous avons toujours quelque chose à raconter avec notre musique.

Mike : Tu oublies que les Red Hot Chili Peppers sont toujours là, quand même.

Evan : Ces mecs sont hors-catégorie, ils nous survivront, c’est certain. Mais pas sûr qu’ils prennent encore du plaisir à composer et à faire ce qu’ils font. Mais quand tu es jeune et fan de musique, et par extension, musicien, tu te demandes toujours ce que font ces groupes de rock trentenaires qui prennent du ventre et qui continuent à monter sur scène quoi qu’il en soit, tu te demandes si tout ça vaut vraiment le coup.

Ratatat a l’avantage d’être instrumental…

Evan : Oui, on n’a pas l’occasion de chanter sur nos amours de lycée 15 ans après. Mais j’ai l’impression qu’au delà de ça, Ratatat nous donne toujours assez d’énergie pour continuer. On se dit parfois qu’il faudra qu’on arrête, on se donne des limites, des signaux d’alerte qu’il faudra prendre en compte quand ça arrivera. Comme une tournée entière foirée parce que la conviction n’est plus là, ce genre de choses. Là, on en est loin, en tout cas j’espère. Nous pouvons au moins profiter des avantages de la trentaine : nous ne sommes plus les types insécures que nous étions avant. En 2005, lorsqu’on foirait un concert, on s’en voulait toute la semaine, on pouvait même imaginer arrêter le groupe. Aujourd’hui, on a le recul nécessaire pour savoir rebondir et en rigoler. Nous sommes plus sereins, ça fait du bien de pouvoir continuer Ratatat de manière plus « coulante ».

Vous êtes peut-être bien partis pour arrêter après Anthony Kiedis en fin de compte…

Mike : Ne nous dis pas ça, tu vas nous porter malheur. (rires)

Magnifique (XL/Because Music)
Sortie le 17 juillet 2015