Inigo Kennedy est un des ambassadeurs de la techno anglaise. En fer de lance du prestigieux label Token Records, il fait briller une techno puissante et mélancolique. Ces dernières années l’ont confirmé comme un des éléments incontournables de la scène anglaise : avec « Vaudeville », son dernier album en date, il a obtenu l’approbation du public et de la critique. Construit comme une nouvelle technoïde, l’album transporte l’auditeur d’un bout à l’autre d’une histoire très émotionnelle.

En phase avec le public anglais, il nous avait déjà démontré ses talents à Manchester lors d’un set époustouflant, mixé en permanence sur plus de trois pistes, prouvant au passage son talent incontestable de performer. Nous sommes allés le rencontrer dans son quartier à Finchley pour discuter de sa trajectoire perso, de l’état actuel de la scène électronique et de son dernier EP, « Clarion Call ».

Commençons par tes débuts en tant qu’artiste électronique. Tu as étudié à Manchester, ça a été une période clé ? Est-ce que ça a influencé ta façon d’écrire ?

Oui ça a été une période clé, car c’est à cette époque que mes premiers albums sont sortis et que j’ai commencé à être DJ. Mais les racines sont plus profondes que ça. Si j’ai choisi d’aller à Manchester, c’est d’abord parce que je voulais bouger de Londres tout en restant dans une grande ville. J’étais déjà intéressé par les clubs et je sortais déjà, mais je voulais découvrir de nouvelles choses, des scènes musicales plus locales. Et puis à Manchester, tu avais plus de temps et de liberté à l’université, donc ce n’était pas tant pour la ville en elle-même que pour sa situation.

Et c’est une période où le nord de l’Angleterre était très dynamique. Notamment avec le son de Sheffield et l’émergence de Warp Records.

Warp a été fondamental dans mon parcours musical. J’écoutais de l’électronique depuis tout petit, mais quand Warp, Apollo ou R&S ont émergé, jeunes et faiseurs d’influences, j’ai été aspiré dans cet univers. La techno de Warp et les travaux Aphex Twin ont été très importants pour moi, notamment les compilations « Artificial Intelligence ». Globalement, cela avait un goût beaucoup plus punk que la scène d’aujourd’hui.

Écoutais-tu des choses plus industrielles, comme Cabaret Voltaire ?

Pas vraiment pour être honnête. Même si j’aimais et j’aime toujours la musique industrielle, je n’ai jamais vraiment été plongé dans cette scène. Je connaissais Cabaret Voltaire, mais je n’en ai jamais été un fan avide. Je ne peux pas vraiment dire que j’ai été un fan avide de beaucoup de choses. C’est notamment dû au fait que j’allais beaucoup à la médiathèque quand j’étais plus jeune, je copiais les choses sur cassette et j’écoutais beaucoup de musique par simple curiosité.

Donc tu fonctionnais d’une manière plus éclectique ?

J’essayais de l’être, mais c’est difficile à dire. J’aimais bien écouter de la jungle quand j’étais jeune, car il y avait des choses intéressantes. J’allais dans les brocantes de vinyles. Maintenant tu as toutes les recommandations dès que tu te balades sur internet. À l’époque ça relevait plutôt de l’exploration et de l’aventure.

Du coup, même si tu as embrassé la révolution technologique en écrivant presque uniquement avec un ordinateur, tu restes fidèle à cette façon « old-school » de découvrir de la musique chez des disquaires ?

Oui, après même au niveau de la production, on peut dire que j’ai commencé « old-school ». Quand j’avais 15 ans, j’utilisais des pédales de guitare et un mixer que je m’étais fabriqué pour assembler mes productions. J’avais une boite métallique avec des des switchs et des filtres, c’était très home-made. Je n’avais rien sur ordinateur pendant un bon moment, et mon premier était très basique. Mon père était un ingénieur électronique. De toute façon, quand j’étais jeune ça n’existait même pas encore. J’ai eu la chance de grandir et d’être un témoin de cette évolution technologique. Mais je ne pense pas que les outils changent tant que ça la manière dont tu réfléchis la musique, ça change juste la manière dont tu l’écris. J’aimais bien cet aspect où tu devais économiser patiemment pour une nouvelle pièce d’équipement. Tu prenais aussi le temps de maîtriser ton matériel à 200%. C’est différent aujourd’hui, car on a accès à tout.

Penses-tu que la liberté permise par les outils de production d’aujourd’hui peut être débordante, et isoler la capacité de création ?

La liberté ne serait pas le terme que j’utiliserais. Il y a tellement d’options que cela peut devenir un problème. La meilleure musique est aussi la plus simple. C’est une épée à double tranchant ce que l’on a maintenant.

Inigo Kennedy
Notre rencontre avec Inigo Kennedy, dans un café à Finchley, au nord de Londres.

Dans ta façon d’écrire, tu produis rapidement ou tu es plutôt du genre perfectionniste ?

Je suis définitivement le premier type. Et je produis de la musique un peu comme je DJ, pour moi la frontière est très mince entre les deux. Je ne passe pas beaucoup de temps pour mettre en place mes morceaux, et je pense qu’en t’étalant tu perds une certaine forme de connexion spontanée avec ce que tu fais. Je ne dis pas que ce n’est pas une approche valide, notamment en ce qui concerne les effets.

Mais pour moi, tout peut se résumer à créer et jouer des morceaux, puis d’appuyer sur le bouton d’enregistrement. Et si j’enregistre des erreurs alors ça fait partie du jeu. Parfois ça donne des choses excellentes, et à d’autres moments ça ne marche pas. Bien sûr, après j’édite un peu ce que j’ai enregistré. Mais je ne peux pas revenir sur les éléments un par un. Par exemple pour Token, si j’envoie à Kr!z un morceau et qu’il me dit « le kick doit être plus fort » je ne peux pas le remixer.

Tu avais un projet qui s’appelait « Entertaining Accidents ». Est-ce ton mantra artistique ?

D’une certaine façon, on peut dire ça oui. Mais il y a plusieurs interprétations : ça peut désigner les erreurs en elles-mêmes – celles qui créent l’intérêt – ou alors ça peut désigner l’environnement qui fait en sorte que ces accidents puissent arriver. J’aime ça. Cela veut dire que tu es capable de réagir au son, à ce qui se passe.

D’une certaine façon, c’est donc également apprendre à faire confiance aux machines non ? Ou plutôt leur faire suffisamment confiance pour leur donner un espace d’expression, où elles peuvent t’emmener sur des territoires inattendus ?

Elles peuvent oui, mais ça peut devenir un peu extrême quand tu laisses les machines tout faire de manière algorithmique. Ce qui est complètement aléatoire n’est pas forcément très intéressant. Tu peux avoir un environnement pour des accidents, mais pas complètement car il y a des paramètres tout autour. Tu les laisse faire ce qu’elles ont envie de faire, et tu réagis, tu ne peux pas vraiment anticiper. Tu es en interaction, c’est de la synergie.

C’est intéressant car c’est au final très similaire à la manière dont joue les joueurs de jazz. Tu dois pouvoir suffisamment te faire confiance pour trouver cette énergie, cette synergie, ce groove.

Ouais exactement.

Pour toi c’est important dans l’écriture de la musique électronique en général ?

Ce n’est pas vraiment à moi de faire des généralités, cela dépend de tout un chacun, et pour moi c’est comme ça que ça marche. Tu peux également être très bon à faire de la musique de façon très méticuleuse, ce n’est juste pas ma tasse de thé. Beaucoup de gens disent que mes morceaux sont durs à mixer, pour moi c’est un compliment. Je ne vois pas l’intérêt de faire la même musique que tout le monde.

Et la manière dont tu mixes et masterises tes projets, ça dépend des labels sur lesquels tu les sors ?

Maintenant, toutes les releases de Token sont masterisées au même endroit. C’est devenu quelque chose de très important dans la ligne éditoriale du label. Je l’ai remarqué avec mes premières releases sur Token, et c’est une compétence que je n’ai pas vraiment. J’apprécie aussi la manière dont ma musique peut être mise en valeur par quelqu’un d’autre, aussi parce que tu es trop proche de tes créations pour savoir le faire intelligemment. Tu as besoin de quelqu’un avec un regard frais qui va ajouter une perspective légèrement différente.

Au final, Token, c’est quelque chose qui se rapproche d’une famille musicale pour toi ?

Oui j’aime bien ce terme de « famille ». Et c’est devenu un label important aussi, je suis assez fier d’en faire partie. Phase et moi, qui étions là au tout début avec Kr!z qui gère le label, on est très amis. Il y a un aspect business bien sûr, mais c’est avant tout se faire confiance. C’est quelque chose qui se rapproche d’une maison pour moi au final. D’ailleurs, le business a beaucoup changé tout au long de ma carrière.

Penses-tu que c’est plus diversifié désormais que l’on a de nombreux outils pour créer des ponts  ?

Pour moi, la vraie différence c’est que tout s’est professionnalisé. Avant, mes premiers morceaux étaient enregistrés sur cassettes.

La distribution, c’était juste des gens qui livraient les disquaires avec leurs camionnettes. C’était très Far West au final (rires). Je voyageais dans l’Europe de l’est à la fin des années 90 pour jouer. Je me rappelle très bien des gens très passionnés que l’on pouvait rencontrer. Maintenant, les choses sont plus « sérieuses » même si ce n’est pas exactement le bon terme. C’est plus facile de faire des vrais produits de qualité, et tout est beaucoup plus organisé. C’est dans ce sens que je parle de professionnalisation.

Et le fait que tout soit beaucoup plus organisé et globalisé, que l’on peut accéder à tout partout, ça peut également être néfaste ? Tu penses que l’on perd les identités sonores locales dans ce processus ?

Dur à dire vraiment.

Par exemple, peut-on toujours parler d’un son britannique aujourd’hui, de la même manière que dans les années 90 ?

Je ne pense pas effectivement. Peut-être que la démocratisation de l’ensemble a changé les frontières, mais je ne suis pas totalement convaincu. Je suis sûr que tu peux encore trouver des choses. Le problème c’est aussi que les artistes sont beaucoup plus mobiles désormais. Mais tu as raison, il n’y a plus de son britannique à proprement parler. Il y a une nouvelle génération, bien sûr, mais ce qu’ils font n’est pas aussi distinctif que durant les années 90.

Si l’on revient sur Token. Est-ce qu’ils ont eu une influence dans la manière dont tu as évolué au début des années 2010 ? Avec « Cathedral » et « Vaudeville » tu as amorcé un virage intéressant. J’ai lu notamment que pour « Vaudeville », tu as travaillé d’une manière différente.

Vaudeville en particulier, j’étais obligé de m’adapter car j’avais désormais une famille, avec un bébé. Je n’avais donc pas autant d’énergie ou de temps que d’habitude, mais en même temps je voulais vraiment le réaliser. Kr!z m’a accompagné dans le processus, et on s’est fixé des deadlines. Mais cette pression était positive au final. Les morceaux étaient consistants et cohérents, car réalisés dans la même période. Ilq capturent la même émotion, la même façon de produire. De la manière dont je travaillais avant, c’était plus dur d’agencer les titres pour former un album. Je suis juste un peu nerveux désormais, de savoir comment réaliser et assembler le prochain, si je le fais. (rires)

Tu n’es pas sûr de faire un prochain album ?

Si bien sûr, j’en ai l’envie. J’ai juste du mal à envisager le processus. Vaudeville était un miracle, je ne sais pas comment j’ai pu réaliser autant en si peu de temps. Cela serait surement choquant pour certains, de réaliser le nombre d’heure vraiment réduit que j’avais pour ce projet.

Et cela a donné ton projet le plus cinématographique, celui le plus à même de raconter une histoire. C’est marrant car sur internet j’ai lu quelque part quelqu’un dire que le son était représentatif des paysages de Manchester. Mon expérience avec Vaudeville, c’est que j’étais en road-trip dans les Alpes quand j’écoutais l’album. L’immensité des montagnes me paraissait correspondre au moins tout autant que les paysages de Manchester. Qu’est-ce que tu penses de cette cinématographie ?

Oui il y a définitivement une grande compatibilité cinématographique, et pour de nombreux environnements. Tu peux prendre les éléments mélancoliques pour faire le parallèle avec les cités industrielles. Si tu t’arrêtes un peu plus sur les éléments « galactiques » tu peux trouver une compatibilité dans les alpes. Pour moi la partie difficile c’est de trouver des titres à mes morceaux. C’est la dernière étape du processus pour moi, je le fais vraiment tout à la fin. Mais je prends du plaisir à le faire. Au final tu essayes d’inciter une certaine forme d’interprétation de tes morceaux.

Et c’est marrant car quand tu étais plus jeune, tu avais énormément de morceaux qui s’appelaient « untitled ». Tu essayes de garder ça abstrait, la manière dont tu nommes tes tracks ?

J’essaye d’influencer oui, avec Vaudeville en tout cas c’était définitivement le cas. J’essayais d’écrire une histoire mélancolique. Et pour moi cela représente les quelques mois avant que notre bébé arrive. On a également perdu quelqu’un de proche, et un des morceaux est en hommage à cette personne. Pour moi ces morceaux symbolisent vraiment cette période. Le nom le plus dur à trouver était « Vaudeville ». Des fois je suis en train de bouquiner dans le métro, et j’essaye de retenir certains mots que je trouve beau.

Et ce projet est sorti à peu près en même temps que « Decay » de Efdemin, qui lui aussi a fait un projet très mélancolique. Efdemin a remixé « Requiem » dans ton EP de remixes. Comment êtes-vous rentrés en contact ?

C’était un nom que j’ai suggéré à Kr!z pour les remix. J’ai été très peu remixé dans ma vie, mais je trouvais l’idée intéressante. Cependant ce n’était pas forcément facile de trouver les bonnes personnes pour faire ça. Tout est une question de budget, mais aussi de cohérence. J’ai aimé tous les remixes et je suis assez content du résultat. En général, la mélancolie est quelque chose qui se retrouve dans la plupart des choses que j’écoute. Quand on regarde les albums que je recommande sur les réseaux sociaux, c’est quelque chose d’assez frappant.

Parmi ces albums, il y avait « Cody Arcane » de Kangding Ray, qui a également remixé Requiem. Comment êtes-vous rentrés en contact ?

Encore une fois c’est un artiste que j’appréciais, j’ai soumis son nom à Kr!z et apparemment il a apprécié l’idée. Sa musique est très distinctive, et celle de tous les artistes qui m’ont remixé en général. C’est quelque chose de très important pour moi.

Ton signature sound a évolué au cours des années. Ton BPM a progressivement ralenti, la sensation générale a également changé. Comment regardes-tu tes premières productions ?

J’en joue toujours certaines de temps en temps, mais effectivement tout s’est ralenti, moi compris (rires). Même mes premières releases sur Token étaient autour de 140 BPM, ce qui peut paraître très élevé maintenant. J’ai toujours composé un peu d’electronica. Certains morceaux de « September Pieces » ont été enregistrés en 2006 pour n’être sorti qu’en 2010. C’est intéressant car je trouve que la scène a pris une direction que je portais depuis de nombreuses années. Même avec Token, au début je me sentais obligé de faire des morceaux club-friendly mais désormais on assume un peu plus notre liberté, notre côté expérimental.

En parlant de « September Pieces », il y avait ce son distinctif très « electronica ». Mais il n’y avait pas encore cet attachement pour la largeur, ou la grandeur, que l’on peut retrouver sur Cathedral, Vaudeville ou même Clarion Call que tu viens juste de sortir.

September Pieces est le résultat d’une période à apprendre différentes façons de me servir de mon laptop. Egalement c’était une période difficile pour moi, avec des ruptures amoureuses. On dit généralement que c’est également les périodes où tu es plutôt prolifique. Le son est très numérique, presque clinique. Ce qui transcrit bien ce que je ressentais à cette époque.

Il y a même un coté IDM assez caractéristique des années 2000. Et c’était une période où c’était assez répandu, même dans la musique mainstream, avec Thom Yorke et « The Eraser » par exemple. Des sons plus cours, plus complexes, avec moins de reverb. Penses-tu que ça a évolué ?

Oui c’était quelque chose de très influencé par Warp. J’écoutais pas mal tout ce mouvement quand j’ai réalisé September Pieces d’ailleurs.

C’est ironique car l’IDM est assez intemporel, mais on peut quand même définir une période où c’était nouveau, et plus prolifique. Je suis un peu nostalgique de cette musique électronique « classique », mais on arrivait également à un niveau de saturation. Peut-être était-ce également un produit de la manière dont les ordinateurs évoluaient à ce moment-là. La musique d’Aphex Twin est assez caractéristique de ça.

La plupart de la musique électronique d’aujourd’hui a l’air de s’orienter vers des choses plus ambient, n’est-ce pas ? Même dans les releases très techno un peu hardcore.

Oui complètement, plus drony et plus noire. On est dans une période que l’on pourrait définir de post-idm, avec un retour des influences industrielles et drone. Mais je pense que c’est quelque chose de passager, et qui surtout n’est peut-être pas aussi intemporel. Je ne suis pas sûr que l’on continuera à écouter ça dans dix ans.

Tu as d’ailleurs sorti tes premiers morceaux ambient sur « Vaudeville », avec des plages beaucoup plus atmosphériques. Est-ce parce que travailler sur le format album cinématographique laisse plus d’espace pour ça ?

Oui ça fait partie de l’histoire, de la structure un peu typique. Je ne voulais pas que Vaudeville soit une dizaine de tracks très clubs, même si certaines marchent y très bien. C’était agréable de faire des morceaux un peu différents, comme l’introduction.

Est-ce quelque chose que tu pourrais refaire à l’avenir ?

Je ne sais pas encore, peut-être !

Parlons un peu de Clarion Call, y avait-il un processus d’écriture différent de Vaudeville ?

Dur à dire. C’était un peu inhabituel, car c’est un EP à trois tracks avec des morceaux variés, que je jouais depuis un moment. Clarion Call est assez catchy, j’avais plusieurs variations du thème mélodique. Au final on a retenu cette version pour Token, mais vous pouvez écouter une version plus ambient et moins rapide dans mon podcast « Invite’s Choice ». Mais c’est également pour moi l’occasion de tourner une page et d’aller vers de nouveaux territoires.

C’est marrant car Clarion Call est un peu polémique dans la sphère techno. Certains jugeaient le morceau trop catchy, tandis que pour d’autres c’était l’un de tes meilleurs morceaux. Qu’en penses-tu?

Je ne suis pas sûr que ce soit si différent d’autres de mes morceaux, comme « Cathedral » par exemple. Le retour des artistes était intéressant, les trois morceaux ont été mis en avant de manière égale. Mais Clarion Call reste le morceau que je joue le plus de cet EP. Quand je produis, je fais rarement des morceaux qui peuvent facilement s’enchaîner. En DJ set c’est pareil, je sais que la linéarité musicale fait que les gens rentrent peu à peu dedans, mais je vois plus mes gigs comme des montagnes russes.

Cet EP ouvre une page, ou ferme la précédente ?

Je ne suis pas encore vraiment sûr, j’ai plusieurs autres EP qui vont arriver sur Token. Il y aura surement des releases un peu cinématographique comme on en a discuté, et d’autres un peu plus club-friendly. C’est surprenant car « Emitter / Collector » a eu un grand succès, alors que je pensais que ce n’était que des morceaux que je pouvais jouer en set. J’aimerai bien faire un EP dans cette continuité.

Kepler du Clarion Call EP a un petit peu de ça d’ailleurs.

Pour moi, c’était un bon équilibre entre une sensation un peu stellaire et le roulement des kicks.

Et on a à Paris un label qui va dans cette direction, « In Paradisium », de Mondkopf. Tu as d’ailleurs joué dans l’une de leurs soirées il y a 5 ans.

Certaines tracks sont tellement brillantes sur ce label. Quand j’écoute leurs travaux, ça me rappelle certains souvenirs de ce que je pouvais entendre à la fin des années 90. A moitié techno industriel et métal, des sons punks hideux, dans le bon sens du terme. Cette soirée au Rex, c’est un très bon souvenir oui. C’est un label avec un son distinctif, et une vraie vision.

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D’ailleurs tu as beaucoup joué ces dernières années. Ça t’a affecté dans la manière d’écrire ? Tu as des souvenirs marquants de rencontres avec des artistes ?

Oui ça devient très intéressant depuis deux ans – j’ai presque envie de dire enfin – après 20 ans de carrière. J’ai un calendrier très chargé, en partie grâce au succès de Token, et en partie grâce à la résurgence de la scène en ce moment. Et j’ai une famille désormais, ça rend également les choses plus complexes. Cela peut être un peu compliqué quand tu as quatre vols dans la même semaine de quand même avoir de l’énergie pour faire ce que tu es censé faire : performer. Ce n’est pas toujours évident avec un bébé à la maison, c’est pour ça que j’ai une hygiène de vie assez rigoureuse.

Inigo Mantra Live

Inigo Kennedy
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D’ailleurs tu as toujours voulu être indépendant tout au long de ta carrière et tu as un job à côté. Est-ce moins stressant de produire quand tu sais que si ça ne marche pas, ce n’est pas grave ?

Définitivement. Désormais c’est important de toujours sortir des choses, pour que ton profil reste distinctif et visible. Mais oui c’est pour ça que j’ai choisi de continuer à avoir un job « normal » à coté, quoi que cela veuille dire. Cela te donne un équilibre, et te permet de ne pas faire de la musique pour des raisons non créatives. Mais parce que je voyage beaucoup maintenant, j’ai moins de temps pour produire de la musique.

As-tu réussi à garder cette approche assez innocente de jouer et produire de la musique, de la même manière que quand c’était une découverte ? Cela se ressent toujours comme un hobby, une passion pour toi ?

C’est bien différent, car il y a 20 ans j’étais sur mes morceaux jusqu’à 4 heures du matin, pour me lever ensuite à 8 heures pour aller au travail. Et je faisais ça nuit après nuit. J’ai tellement de matériel de cette période… Mais la qualité n’est pas là même. Maintenant j’ai moins de temps, mais parce que j’ai plus de confiance, je suis beaucoup plus efficace. Avant c’était peut-être un morceau sur dix qui pouvait sortir, maintenant quasiment tous.

Tu apprécies toujours autant de produire de la musique, comparée à tes débuts ?

Je pense que j’apprécie encore plus ça maintenant. La musique que je fais maintenant est plus émotionnelle, d’une certaine façon. Mais c’est assez difficile à dire car j’ai toujours apprécié de faire de la musique.

Et cela te demande beaucoup d’énergie, ou tu arrives à le faire sans vraiment y penser, sans vraiment en souffrir ?

Je pense que probablement la meilleure musique vient des moments où tu n’y penses pas trop. C’est pour ça que je me trompais avant, quand je travaillais autant, sans vraiment arriver là où je voulais. Les bons morceaux viennent tout simplement, sans se préoccuper de quels câbles vont où, de planifier des contrôles midi, ou à quelle heure tu dois préparer le repas (rires).

Tu utilises toujours le même setup, les mêmes VST, ou tu réinventes ton environnement en permanence ?

J’ai beaucoup utilisé Maschine de Native Instruments ces dernières années. Avant ça, j’utilisais un peu plus de VST. C’est limité en termes de sequencing mais c’est une bonne chose d’avoir des contraintes, ça te force à être plus créatif. Avant, j’utilisais « Energy XT », produit par un norvégien, seul. Et c’était un environnement modulaire, c’était le truc le plus génial que j’ai utilisé. Tu commençais avec un espace vide, et tu ajoutais du midi, des VST, et tu les connectais entre eux. Parce que tu commençais avec quelque chose de complètement vide, tu étais plus tenté d’expérimenter et d’aller vers des nouvelles choses, c’était fertile. C’est pour cela que September Pieces est comme il est, il est représentatif de cet environnement.

Energy XT

J’imagine que c’est aussi pour ça que l’album sonne plus diversifié que tes autres projets.

Ouais. Mais encore une fois j’étais plus concentré sur la performance plutôt que la conception. Malheureusement, le software a évolué dans le mauvais sens et a fini par être un peu obsolète. J’ai été triste quand il a fallu changé d’environnement, et je suis nostalgique de certaines libertés que j’avais à l’époque. C’était très important pour mon signature sound à l’époque, même si presque personne n’en avait jamais entendu parler (rires).

Je serai curieux de savoir combien de modules de réverbérations tu utilises. Sur toutes tes releases depuis 3 ou 4 ans, on a l’impression qu’il y en a une grande diversité, qu’elles sont mises en avant. C’est plus important pour toi désormais ?

Peut-être oui, et c’est peut-être un effet secondaire d’utiliser Maschine. Mais ce n’est pas quelque chose sur lequel je réfléchis. Il y a deux ans je suis tombé sur un module de reverb assez vintage, et c’est mon go-to module pour ça désormais. La réverbération est très importante dans le sound design. Cela permet d’avoir un son 80s un peu noyé, certains n’aiment pas d’ailleurs. Mais j’ai un peu du mal à aller vers des sons bruts et propres.

En parlant de ça, penses-tu que ta musique est plus destinée pour les casques plutôt que les enceintes ?

Et bien cela devrait être le cas, car je produis avec un casque (rires). La plupart de mes productions sont faites avec un casque, mais en même temps je le fais depuis si longtemps que c’est la manière la plus naturelle pour moi. Mais je les écoute également sur enceintes, et surtout je les essaye en club, ce qui est l’uns des gros plus pour moi de ces dernières années. Même dans ma manière d’écouter de la musique, dans le tube ou aux aéroports, c’est avec un casque.

Comment c’est venu pour vous de mixer avec un casque ? Car c’est assez rare. C’était une préférence, une contrainte de voisinage ?

Je n’ai jamais vraiment eu d’espace studio séparé, donc au début c’était essentiellement pour ça, surtout car je produisais la nuit. Mais également je pense que ça permet de t’isoler du monde, et c’est quelque chose d’agréable quand tu dois être créatif.

Tu préfères cette idée d’être un outsider ?

Je pense que oui. J’avais un titre « Inside the outsider » qui résume ça assez bien. J’ai toujours été assez dubitatif des tendances dans la scène électronique. À l’heure actuelle cela semble aller pour les choses pleines de reverb, mélancoliques – assez proches de ce que je fais. Je ne sais pas ce qui va arriver après, on verra.

C’est marrant car des artistes comme Kink ont critiqué le fait que cette partie mélancolique de la scène électronique est hégémonique désormais. Et que l’on a partiellement abandonné les racines funk et soul de la musique électronique. Même si ce n’est évidemment pas ton territoire, qu’en penses-tu?

Oui tu peux le dire. Mais je ne sais pas si c’est dû au fait que les gens attendent des choses différentes, ou que le matériel est différent.

Surtout ce que je remarque c’est que quand j’ai commencé la scène était beaucoup plus punk. La qualité du son n’était pas si importante, et tu utilisais ton matériel à fond, tu cherchais juste l’énergie. C’est un peu l’inverse désormais. Mais également, je ne sais pas si le public est très tolérant aujourd’hui pour la partie punk de notre scène. Globalement on a perdu en tolérance.

Tu fais le lien avec le fait que l’EDM est si puissante en ce moment ?

Pas vraiment, pour moi il s’agit de deux mondes séparés.

Tu ne penses-pas qu’il existe de connexions ?

Pour moi l’EDM est plus connecté avec la pop que la scène house ou techno. C’est de l’électronique mais c’est très différent. Là encore c’est dur de prévoir le futur.

Et les festivals qui ont essayé de combiner les deux ont eu des résultats désastreux, avec deux publics vraiment clivés.

Ce n’est pas un clash de musiques, mais un clash d’attentes. Les deux publics n’ont rien à voir. Les besoins ressentis sont complètement différents.

As-tu aussi remarqué une façon différente de consommer la musique, entre ta génération des années 90, et la mienne qui est dans la vingtaine aujourd’hui ?

Oui cela a changé. C’est dur d’accrocher désormais, tout est remplaçable. C’est si facile de passer d’une chose à l’autre. Le bon côté c’est que tu peux découvrir pleins de choses, mais c’est aussi beaucoup plus facile de tout oublier et de ne rien assimiler. J’imagine que ça doit être plus difficile de percer aujourd’hui, à cause de ça.

Les connexions sont plus difficiles à faire ? Entres artistes, entres artistes et public ?

Oui je pense. C’est un peu difficile pour moi de l’affirmer comme ça, vu que désormais j’ai un profil reconnu. A l’époque, c’était tellement compliqué de faire un disque que c’était un gage de bonne volonté. Désormais la distinction est plus difficile à faire.

Est-ce dû au fait qu’aujourd’hui tout le monde est un producteur, tout le monde est un musicien ? Si tout le monde fait tout, c’est beaucoup plus difficile d’être quelque chose de distinctif ?

Oui définitivement. Ce n’est pas parce que l’on peut faire quelque chose, que l’on a forcément le talent pour le faire. Je ne veux pas sonner condescendant, mais la musique, ou en tout cas cette partie créative de la musique, est quelque chose qui doit venir du fond de toi. Ce n’est pas quelque chose qui peut se contrôler, et le jour où ça s’arrête tu n’as absolument aucun pouvoir pour l’en empêcher. C’est ce qui fait la beauté de l’art en général.