On ne va pas vous le cacher, chez Beyeah on a un faible pour Alejandro Paz. Le trublion latin s’est fait connaître en Europe en prenant part dans la galaxie Coméme. Pour ma part, Alejandro Paz a été mon premier contact avec la musique d’Amérique Latine, tout en étant également l’une de mes premières soirées en club, il y a quelques années. J’avais été subjugué par cette figure latine, sortant le microphone pour imposer son groove au son de son tube d’alors, « El House ».

J’étais loin de m’imaginer que je le reverrai presque trois ans plus tard, dans sa ville de Santiago du Chili, lors du RBMA Bass Camp. A l’issue d’une journée éprouvante au studio temporaire Red Bull dans un complexe de danse ultra-moderne, il m’accueille les yeux cernés et me fait visiter les lieux. Dans un hall ténébreux transformé en salle de conférence, Vicente Sanfuentes disserte sur différents sous-genres électroniques latins, sur le toit un espace chill avec platines pour profiter du soleil de Santiago, et enfin plusieurs salles de studio toutes équipées qui serviront de décors à nos multiples cafés avec glaçons. Notre longue discussion traverse sa trajectoire difficile, ses obsessions artistiques et la politique chilienne.

Comment es-tu rentré dans le monde de la musique ? Tu te souviens du jour où tu t’es dit « je veux être un musicien, je veux faire ça » ?

Je m’en rappelle assez clairement oui. J’avais 4 ou 5 ans et j’ai écouté Beethoven, je me suis dit « comment quelqu’un peut faire ça ? ».  Depuis ce jour ça ne m’a jamais quitté. J’ai commencé la guitare vers 8 ans, et je n’ai jamais arrêté. J’ai grandi dans Santiago même. J’ai toujours participé à la scène locale. On jouait beaucoup avec des amis. En 1999, on a enregistré un EP et on l’a envoyé à une émission de radio assez importante ici. Par la suite j’ai été ingénieur du son dans un club, dans lequel je jouais parfois aussi.

Tu jouais déjà de la musique électronique à l’époque ou alors tu étais plus dans quelque chose de rock, voire purement punk ?

Mes premiers projets étaient plus post-rock avec une couche d’électronique. On était deux, jeunes, et on cherchait à faire un groupe. Mais on ne trouvait pas de batteur ou de bassiste avec lesquels ça pouvait marcher. Du coup on s’est immergé dans la musique électronique, d’abord pour remplacer ces membres manquants. C’est comme ça que j’ai commencé.

Santiago, c’était un bon endroit pour grandir en tant que musicien ? Il y avait des institutions ou des programmes pour pousser les projets de la jeunesse ?

C’est un bon endroit pour la musique car c’est vivant. Avec mes amis on était vraiment mordus de musique, on le faisait de manière vraiment inconsciente et insouciante. En plus tu pouvais facilement trouver du matériel musical et des instruments de seconde main, donc c’était relativement accessible. Mais le système ici en général n’est pas très incitatif, et ça l’était encore moins à l’époque. J’étais un musicien contre l’avis de mon père, contre l’avis de tout le monde, car l’idée préconçue ici c’est que ce n’est pas quelque chose de viable. Mon père ne réalise toujours pas que je suis musicien. Mes parents me respectent et on s’aime, mais ils ne comprennent pas vraiment ce que je fais. Mais je considère que je suis chanceux. Je connais des gens qui ont fait le même choix que moi et pour qui c’est beaucoup plus compliqué.

L’arrivée d’internet, ça a changé beaucoup de choses ici ?

Oui, ça a eu un grand impact. Dans les années 80 je lisais beaucoup d’articles à ce sujet, mais ça paraissait encore loin. A la fin des années 90 ça a été une révolution pour moi d’acquérir mon premier ordinateur, avec mon premier séquenceur et mes premiers VST. Vers 2005/2006 j’ai réalisé mon premier album, entièrement à partir de logiciels et VST crackés car je ne pouvais pas me permettre d’investir de l’argent là-dedans : c’était l’unique solution. J’ai commencé avec FruityLoops. J’adorais la manière dont la grille était disposée. Mais j’ai changé pour AbletonLive une fois que je me suis plongé dans la scène électronique, et que j’ai commencé à tourner.

Avec l’arrivée d’internet, y a-t-il eu une perte d’identité locale à Santiago ? Par exemple en Europe, tu as des endroits très distinctifs comme Sheffield ou Manchester – le son britannique en général – qui ont perdu de leur singularité. C’est un phénomène latin également ?

Je pense que non, car on n’avait pas une identité particulière. Aborder la question d’identité latine est très compliqué. Je peux te dire ce que l’on n’est pas, je ne peux pas te dire ce que l’on est. Même maintenant je trouve que c’est difficile de parler du son de Santiago. Il y a des choses très différentes entre l’Europe et ici. En Europe, tu peux trouver des genres précis dans de nombreuses villes. C’est très spécifique. Le chili, c’est 16 millions d’habitants, avec 8 millions d’habitants à Santiago. C’est une petite scène dans une grande ville. Tout le monde se connait. De plus à l’époque on était encore plus mixés entre nous, dans nos travaux. Les scènes sont très petites, et je pourrai également te parler de Lima et du Pérou : on fonctionne de manière très large et hétéroclite. On est très hybride.

Est-ce une culture structurée selon un élément central très DIY (Do It Yourself) au final ?

Oui on peut dire ça. Aussi car il n’y a pas d’industrie derrière ça. Ça change tout, tu dois tout repenser. Les copyrights par exemple, ils sont cohérents dans un contexte européen. Ici, comment peux-tu demander à quelqu’un qui touche 250 euros – le salaire minimum – de payer ça ? Même si on a un label désormais, on ne s’embête pas à publier sur Beatport. On sort nos projets gratuitement. On ne se verrait pas demander de l’argent alors que l’on a toujours fonctionné comme ça.

Et ça a l’air d’être la progression naturelle de l’industrie musicale au niveau mondial désormais. Les labels ne s’occupent plus autant de l’édition mais se préoccupent désormais de mettre les artistes sur scène. Quand as-tu commencé à jouer sur scène ?

J’ai toujours fait de la scène. Dès l’âge de 12 ou 13 ans j’adorais ça. Je faisais de la guitare classique 9 ou 10 heures par jour. Mes professeurs me faisaient faire un programme journalier très rigoureux qui incluait même les moments où j’avais le droit d’aller aux toilettes pour ne pas être gêné sur scène, c’était fou (rires). Forcément, aujourd’hui je fais de la scène de manière beaucoup plus relax.

Et serai-tu intéressé d’amener de la guitare sur scène avec ce que tu fais maintenant ?

Oui pourquoi pas. J’aimerai bien être plus en connexion avec le rock latino. C’est tout notre courant rock des années 80 qui est assez peu connu en Europe, principalement car c’est très pop. Je pense à « Los Prisioneros » ou « Los Encargados » par exemple. Si ce n’est pas tant connu en Europe c’est car seulement les choses « exotiques » s’exportent. Ce qui n’est pas assez différent ou caractéristique d’ici ne les intéresse pas. D’ailleurs, sur mon dernier EP « Vayanse » que j’ai sorti chez Sanfuentes Records, j’utilise des guitares. Tu peux les remarquer sur « Nada Mas », qui a une approche très post-punk.

Et tu te sentirais assez en confiance pour les amener sur scène ?

Non car je ne fais pas de live.

Mais pour autant tu chantes, et même souvent tu hurles sur scène.

Oui, c’est une combinaison. Mais je ne suis pas à l’aise avec l’idée de montrer ma musique, j’ai un blocage. Je ne me considère pas assez intéressant pour retenir l’attention du public pendant une heure. Je préfère mixer et mêler ça à un DJ-set, je trouve ça moins prétentieux. J’essaye de voir le lecteur CD comme un sampler ou un instrument. DJ est une activité dans laquelle je me sens bien, peut être que je ferai du live un jour, mais pas encore.

Alejandro PazC’est sur scène que l’on réalise vraiment qu’Alejandro Paz est un artiste punk qui crache ses tripes à chaque syllabe.

Quand j’ai rencontré Vicente Sanfuentes, on a beaucoup parlé du regard de l’occident sur la musique latine. L’Europe ne cherche pas toujours à comprendre la musique latine, et l’intègre plus par exotisme que par réelle compréhension. Comment tu le ressens, toi qui tourne beaucoup en Europe ?

Oui c’est très problématique, c’est une ligne fine qui est parfois franchie, parfois pas. Des fois je joue des tracks latines, des fois pas du tout. Je n’ai pas envie de me sentir cloisonné par mes racines. Et ça c’est justement une des meilleures définitions d’être latin. On est la musique traditionnelle et locale d’ici tout autant qu’on est la musique que l’on a reçue d’Europe et d’Afrique. Tout fait partie de notre identité, et de notre héritage. Mais c’est problématique car c’est aussi quelque chose sur lequel je joue. Je chante en espagnol, et je sais que ça marque une certaine identité dans ma musique. Mais je pense que si c’est sincère et honnête, c’est acceptable. Si tu le fais dans l’intention d’exporter, c’est là que tu franchies la ligne rouge.

De la musique latine faite pour l’Europe ?

Oui, ou des producteurs européens qui font de la musique latine sans vouloir la comprendre. Mais c’est très compliqué, et tu es libre de faire ce que tu veux. Même le principe de « world music » est très compliqué, et très contestable. Car au final tu mets dans le même panier des choses très différentes et tu mets une étiquette dessus : « qui vient d’ailleurs ». Au final, le terme de « world music » c’est juste une façon de catégoriser de la musique que tu traites de manière superficielle, sans vouloir comprendre quelles sont les influences ou les origines. C’est une manière très ethno-centrée de voir la musique. Par moment, cela peut engendrer des situations comiques. Tu connais Omar Souleyman ? Une fois je me suis amusé à traduire les titres, et c’était juste n’importe quoi. Des choses comme « I was sitting by my door to see the dead bodies of my ennemies ».

Et dans les raves en Europe, jusqu’au festival Pitchfork où il a joué récemment, tout le monde s’amuse dessus d’une manière très innocente, très exotique au final.

Oui, mais ici aussi ! Au final, c’est très important de comprendre la musique pour commencer à comprendre la culture qui l’accompagne.

Et c’est marrant car l’heure semble être aux projets cross-culturels, de James Holden avec des musiciens gnawa à Jonny Greenwood de Radiohead avec un collectif indien. C’est un terrain intéressant à explorer car aucun nouveau genre n’est apparu ces dernières années. C’est une autre perspective pour voir le terme de « world music », celle d’une terre d’exploration passionnante.

Oui, mais c’est aussi une nouvelle terre pour le marché. Ça sonne super cool d’aller quelque part et d’enregistrer avec des musiciens locaux, mais je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est lié. J’y ai pas mal réfléchi, et je pense que quand tu prends la superficialité d’une chose, que tu vides la structure, et que tu calques un beat techno et une structure occidentale par-dessus, tu te retrouves avec juste de la techno et cette couche mince venue d’ailleurs. A quoi bon ? C’est très justement un processus exotique.

Centré sur l’esthétique.

Oui, et au final c’est la structure qui compte, l’équation, l’alchimie. C’est des territoires sauvages, et c’est très compliqué.

Mais c’est aussi ce qui fait que cette idée de rencontre, de confrontation, est si excitante. Vicente Sanfuentes et James Holden parlent tous deux du fait que la structure occidentale est très centrée sur une perspective orgasmique. La structure sert un relief qui tend vers un climax, avec une intro puis une outro. Le concept de diversité d’arc narratifs est sous-exploité en musique, et j’ai l’impression qu’on est plus aventurier dans d’autres formes arts dans ce domaine, comme le cinéma. La musique latine a l’air de se servir d’une structure qui ne se centre pas sur l’idée de climax.

Je pense que c’est plus quelque chose d’universel, d’assez propre à la culture électronique au final. La plupart des tracks électronique utilisent cet arc dont tu parles. Ici, notre héritage est très accidentel. Bien sûr on a la musique latine traditionnelle, si tu viens avec moi faire la fête chez mon oncle on va danser sur de la cumbia. Mais si tu écoutes les radios, ce n’est que de la pop occidentale.

Depuis la fin de Pinochet on est le pays le plus libéral du monde, on absorbe tout ce que l’on peut capter. On est très occidentalisé, et le problème pour nous a été de trouver comment faire pour réaliser quelque chose qui nous soit propre. C’est une question qui a parcouru notre scène depuis de nombreuses années, et désormais on commence à y apporter différentes réponses.

Tu as surement vu Matanza l’autre soir, c’est une forme de réponse. Je ne suis pas forcément d’accord avec cette réponse, ce n’est pas la mienne, mais c’est une réponse valable. Je travaille avec des musiciens qui ont une réponse différente, mais je l’accepte. C’est marrant car même si on n’est pas d’accord sur le format de cette réponse, puisqu’on est une petite scène, on va tous dans la direction. C’est réconfortant et c’est aussi pourquoi j’habite toujours ici.

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Du coup, peut-on dire que ça va dans la bonne direction ?

Oui je pense qu’on peut le dire. Et notamment vis-à-vis du fait qu’à l’époque on ne reconnaissait pas notre localité. On essayait de s’assimiler au centre culturel. Désormais, les gens réalisent que si l’on vient de Santiago, on peut être tout aussi bon que si l’on vient d’un tout autre endroit du monde. La production s’améliore d’années en années, et on a vraiment l’impression que les barrières s’effondrent.

Après, j’ai remarqué que je suis un privilégié ici, justement parce que j’ai réussi à aller jouer en Europe. Le traitement est différent, mais ça m’emmerde car ça veut dire qu’on produit et qu’on entretient cette idée. A une époque j’étais coincé dans l’idée  que si je voulais réussir je devais aller en Europe, à Berlin. Cette putain d’idée me hantait littéralement. Et à un moment j’ai réalisé que c’était mon droit de vivre près de ma famille, de mes amis. Je veux faire de la musique partout, donc je vais être établi au Chili et je m’en fous. Maintenant je réalise que c’est possible.

Si on parle un peu plus du contexte dans lequel tu as grandi. Tu as des chansons très politiques, comme « Vayanse » qui me rappelle beaucoup Cabaret Voltaire. Jusqu’à quel point la politique peut t’influencer ?

C’est une influence totale, ma musique est politique j’en ai aucun doute. Beaucoup de choses sont politiques, les actions du quotidien sont également politiques. Avec Vayanse, j’avais envie de dire « fuck off » à beaucoup de gens. Mais c’est aussi à prendre avec du second degré.

D’ailleurs le second degré s’entend sur scène, je me rappelle une vidéo où quand tu interprètes Vayanse tu précises aux gens de quand même rester (ndlr: Vayanse se traduit par « allez-vous en » en espagnol).

Oui (rires), car c’est une fête, personne ne va mourir, il y a aussi la place pour cet humour. Mais je sens que la musique doit être politique. Je fais de la club music car c’est la réponse politique appropriée pour moi. Je me sens confortable dans cet endroit où tu peux penser qu’idéalement les gens ont le droit d’être libres – junkies, homosexuels, lesbiennes. Tous ceux qui peuvent être considéré déviants dans l’espace publique, ils peuvent se sentir libre dans un club. C’est pour ça que je fais de la club music. Car je crois dans cet idéal. La politique est fondamentale. Quand j’ai fait Vayanse je pensais beaucoup à Los Prisioneros. C’est mon groupe préféré, également pour de très nombreux chiliens. Durant les années Pinochet, c’était un groupe pop avec une influence folle. Ne serait-ce qu’avec leur nom, ils disaient tout haut ce que l’on pensait tout bas. Globalement, la musique chilienne a toujours été politique. Même avant Pinochet, il y avait la révolution Allende qui était soutenu par des artistes comme Victor Jara. Tout ce mouvement politique de gauche, populaire, socialiste, était soutenu par les meilleurs artistes que nous avions.

AllendeChile
De 1970 à 1973 – avant la dictature Pinochet – le Chili est gouverné par le régime socialiste de Salvador Allende.

Comment vois-tu la jeunesse d’aujourd’hui d’un point de vue politique ?

Au Chili les gens sont très impliqués dans la politique, on a tout le temps de grands mouvements sociaux. Mais un nouveau clivage s’est créé avec le néolibéralisme, ce n’est plus une question de droite ou de gauche. On a d’un côté le stéréotype Fast & Furious, très violent et misogyne, le reggaeton boy, très dans le système. De l’autre côté, on a une jeunesse un peu plus marqué à gauche, qui va se battre pour une éducation gratuite par exemple. Les organisations étudiantes sont très puissantes. Je me rappelle que l’année dernière, deux personnes sont allées coller des affiches pour une campagne militant pour l’éducation gratuite, sur le mur d’un type qui pour le coup était vraiment fan de Fast & Furious. Le gars est sorti de chez lui avec un fusil et leur a fait la peau. Ça résume plutôt bien le clivage au sein de la jeunesse d’aujourd’hui.

Mais globalement, as-tu l’impression que ce travail de perspective sur le passé avance dans la bonne direction ?

Ce n’est qu’une façade. On a toujours des élus politiques au congrès qui sont responsables d’avoir mis des militants des droits de l’homme en prison. Le système qu’ils ont mis en place est hégémonique ici. C’est un pays très violent, mais la plupart du temps la violence est cachée. Notre économie, avec certains pays africains et la Bolivie, est une des plus inégalitaires du monde.

Cette violence vient donc du fait que le pays est ouvert à l’extrême, surtout quand tu compares ça à d’autres pays comme l’Argentine.

L’Argentine est un cas un peu spécial, mais ils ont eu un processus assez similaire avec la dictature. Il y a également beaucoup de violence. Même aujourd’hui, même en argentine, le néo-libéralisme s’infiltre partout. Ces problèmes deviennent plus communs.

Et comment sens-tu les prochaines années, es-tu aussi optimiste sur ce sujet que sur le précédent ?

Je pense que le Chili va surement progressivement aller un peu mieux, car on est un petit pays qui ne pose pas de problèmes. Mais je ne pense pas que l’on soit totalement libre : si l’on remet Allende au pouvoir, les Etats-Unis vont revenir nous écraser. En général je ne suis pas vraiment optimiste, quand je regarde ce qui est en train de se passer en Europe, quand je regarde ce qui pourrait arriver ici, même si ce sont des contextes complètement différents.

En Europe, on a la résurgence des mouvements d’extrêmes droites d’une manière très progressive depuis une vingtaine d’années. Est-ce quelque chose qui pourrait avoir un parallèle ici ?

Non pas vraiment. L’Amérique du Sud va dans l’autre direction. La population comprend que l’État Providence est un horizon. Pas de la même manière que vous l’avez fait après la Seconde Guerre Mondiale, mais avec cette idée que l’État doit fournir des besoins basiques. On a pas encore l’avortement au Chili. Mais globalement non, le contexte est trop différent pour que l’on puisse avoir des mouvements similaires.

C’est quelque chose que tu as en tête en studio, quand tu fais de la musique, tout ça ?

Je pense que c’est toujours présent, d’une manière ou d’une autre. Même dans les harmonies, si tu regardes bien, tu peux établir un lien. Quand je regarde les progressions harmoniques de Caribou par exemple, elles sont très conservatrices traditionnelles. C’est les mêmes progressions harmoniques qu’il y a cent ans. C’est pour ça que j’essaye de travailler avec des harmoniques dissonantes. Il y a des accords, mais dissonants. C’était l’exercice que je m’étais fixé pour l’EP Vayanse.

J’en ai marre de ce côté « accord mineur, je suis triste, accord majeur, je suis heureux, peut-être qu’avec un 7e je serai plus groovy ». Les villes incarnent une certaine tension, une certaine schizophrénie, une certaine violence. Les harmonies peuvent refléter ça dans le processus d’écriture.

C’est quelque chose de très industriel au final.

Oui presque, car c’est mon contexte. Tu te définis par les sons que tu fais. Faire de la musique, c’est se mettre à nu.

C’est quelque chose que tu analyses à posteriori sur tes travaux, ou c’est un processus intellectuel conscient quand tu écris ? Fonctionnes-tu plus de manière instinctive ou de manière intellectuelle ?

C’est un processus parallèle, je ne pourrai pas te dire ce qui vient en premier. Des fois je fume un joint, je commence à jouer, et je me laisse aller. Mais en même temps, je suis un freak-control. Depuis que je suis tout petit j’étudie la musique car je veux savoir exactement comment et pourquoi ça fonctionne. Pourquoi cet accord produit cet effet, où sont les accents dans ta mesure, comment tu peux finir cette même mesure. Mais par moments, je ne réfléchis plus sur ce que je suis en train de faire, mais uniquement sur ce que je vais faire dans la seconde d’après.

Tu trouves un certain flow d’écriture, un certain groove.

Mais j’ai les deux aspects, d’une manière extrême et contradictoire. Je sur-intellectualise beaucoup de choses, je suis un control freak.

Arrives-tu à te perdre dans ce que tu fais ?

Oui tout le temps. Je me perds tout le temps, et c’est frustrant. Mais car je me connais bien maintenant, je sais que le point d’arrivée est excitant car c’est quelque chose de probablement nouveau.

Il y a cette idée de produire des accidents musicaux, dans le bon sens du terme.

Oui, et j’ai aussi appris que les problématiques sont bonnes pour la musique. Quand je ne vivais pas de ma musique, c’était le moment d’évasion pour moi. Quand j’ai commencé à être un professionnel, ma relation avec la musique a complètement changé. J’ai ressenti cette tension, et je me suis posé la question de comment arriver à continuer, comment arriver à l’apprécier.

Était-ce la pression du succès ?

C’était une pression conjointe de plusieurs choses auxquelles je n’avais pas eu besoin de penser avant. J’ai réalisé que je devais me purifier, que je devais laisser aller les choses. Je ne veux pas avoir à penser au succès, mon corps ne doit pas en ressentir le besoin.

A un moment j’ai dû faire une track pour Pepsi-cola. Je n’avais pas le choix, même si je n’aime pas ce qu’ils font, je n’avais pas d’argent ce mois-ci. Donc j’ai fait cette track qui s’appelle « Solo por dinero ». Les paroles disent « Je fais ce morceau uniquement pour l’argent, et l’entreprise va vous la montrer … » en décrivant le processus.

Pour rester honnête.

Bien sûr, et pour avoir l’argent car j’en avais vraiment besoin. Et je me suis dit que je pouvais juste le dire. Et le plus surprenant dans cette histoire, c’est qu’ils n’ont même pas écouté le morceau. C’est la que j’ai réalisé qu’une grande partie de l’influence du libéralisme, c’était par l’autocontrôle des individus. Nous sommes en partie responsables du pouvoir du libéralisme, car on intériorise son influence. À l’époque, vu que j’étais en tension avec mon label, je me disais « peut-être que c’est trop dur pour eux, peut-être qu’ils ne vont pas aimer, peut être que je ne serai pas payé ». Et a un moment cela devenait trop présent, j’ai dû me dire « si ils n’en veulent pas, je ne veux pas de cet argent ».

Quand tu as commencé à vivre de ta musique, as-tu eu peur de ne plus apprécier ce que tu fais de la même manière que tu le faisais originellement ?

Bien sûr, et même parfois ça m’arrive encore. Quand tu deviens un professionnel, même si tu es de très mauvaise humeur tu dois aller travailler. Tu dois faire des morceaux pour que les gens dansent, même si ta mère vient de mourir. A certains moments, tu as tellement de peurs que ça en devient affolant. Et si tu arrives à faire quelque chose qui marche, tu commences à essayer de le refaire, et tu t’enfermes dans un nouveau cercle vicieux.

Est-ce ce qui t’es arrivé avec « El House » ? Car c’est la track qui t’as révélé, on peut presque dire qu’elle est devenue virale.

Exactement. Et ce nouveau statut d’un artiste est intéressant car tu peux en parler, tu peux faire de la musique à ce sujet. Tu te rends également compte que la critique peut être très gratuite quand tu as un point de vue extérieur. C’est facile de dire « tu es dans le système » mais je leur réponds « adopte ma perspective 5 minutes et tu verras ». Gérer ça, c’est quelque chose.

Ce genre de peurs, tu les as toujours aujourd’hui ?

Bien sur, j’ai toujours peur. J’arrive maintenant à vivre sans me faire trop de soucis, mais pendant longtemps j’étais angoissé chaque mois à l’idée de ne pas pouvoir payer le prochain loyer. Comment peux-tu vivre avec ça quand tu as une famille ? J’ai toujours su que demain tout pourrait se terminer. Ma réponse à ça depuis mes débuts, c’est que j’aime tellement la musique que même si je travaillais 9 heures par jour dans un call-center, je continuerai à en faire. Je m’en fous, tant que j’ai deux heures pour faire de la musique à un moment, tout va bien, pas besoin d’avoir peur de « rater ma carrière ».

J’imagine que c’est fondamental de se dire ça à un certain point, pour continuer à mettre un pied devant l’autre. Ça peut être effrayant, le poids du lendemain incertain.

Exactement. Je réalise maintenant que je ne veux pas me sentir prisonnier de quoi que ce soit, y compris des labels. Les labels doivent tracer un son, et les artistes de ce label se sentent parfois obligés de continuer dans cette lignée, cette écriture. C’est une prison. C’est un piège, une petite boîte. Et les peurs réduisent encore les dimensions de cette cage.

Est-ce pourquoi tu sors ta musique sur de nombreux labels, et que tu produis autant pour d’autres artistes ? Pour ne pas te sentir prisonnier ?

Oui, et c’est aussi des choix affectifs. Par exemple, Vicente Sanfuentes est mon ami et je supporte son projet qui est de mettre en avant les artistes latins comme Roman & Castro. La Mverte avec qui j’ai sorti un EP est également un ami que je me suis fait à la Red Bull Music Academy de Tokyo. On a établi une vraie connexion, on joue même ensemble maintenant. Je ne pose jamais la question du label quand je fais de la musique, et je veux continuer à fonctionner comme cela.

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En parlant de ça, et je ne sais pas à quel point tu seras confortable pour répondre à cette question : Red Bull semble être une nouvelle forme de mix entre capitalisme et création. Ils supportent une création qui n’est pas capitaliste mais…

Mais dans un sens c’est super capitaliste. Oui je sais. Aucun problème pour en parler, car je me pose aussi la question moi-même. Pour moi, le plus important c’est la question de respect. Si Red Bull vient me voir pour faire un concert, tout va bien. Si il me paye 6 mois après, alors non ça ne va pas, car il n’y a pas de respect. Red Bull c’est également des gens derrière, pas uniquement une marque. Si le deal est respectueux, alors aucun problème.

Il semble d’ailleurs que Red Bull arrive à avoir une ligne artistique assez exigeante, qu’ils aillent chercher des vrais passionnés de musique, et pas uniquement des VRP.

Oui car tu dois bien faire la distinction entre Red Bull Music Academy et Red Bull, qui sont deux entités différentes. De ce que j’en sais, la maison mère est à Cologne, qui est une ville très connecté à la musique. Ils m’ont toujours bien traité. Aussi ce qui est cool avec Red Bull … (pause) j’ai l’impression de tourner une pub là (rires). Non mais ce qui est cool en général avec eux, et ce qui m’a motivé à rejoindre le projet, c’est qu’ils supportent les artistes sur le long terme. C’est une vraie relation qui est mise en place.

RBMA Bass Camp Santiago
Le Red Bull Bass Camp de Santiago a su mettre les petits plats dans les grands. Ici les conférences / workshops, au sein de Nave, complexe de danse ultra-moderne. Ces workshops sont fermés au public et sont destinés à être un lieu d’émulation entres artistes et producteurs.

Et dans une perspective plus générale, est-ce une nouvelle façon de marier capitalisme et création culturelle ?

Ce n’est pas nouveau pour nous. Mon impression, c’est que vous en Europe vous avez toujours cette illusion que les labels, que la création artistique en général, peut être indépendante du capitalisme. Nous, parce que notre économie est plus violente, on sait qu’on est pas indépendants du tout. Même les fêtes un peu underground doivent aller voir Heineken pour aider à amasser le cachet des artistes. Il y a une ligne bien sûr, et pour nous c’est très violent. Nos pop stars sont très souvent ambassadeurs de marques. Ma limite, c’est que je veux une liberté d’expression totale.

En parlant d’Europe et de labels, on a tendance à les voir comme des familles musicales, moins à propos du business que d’une relation purement affective – en apparence. Ici, tout semble indépendant. Qu’en est-il de cette notion de famille ?

De toute façon ce n’est pas viable de tourner un label ici, donc on est effectivement relativement indépendants de nos labels. Concernant la scène, nombres d’entres eux sont comme des frères, mais la notion de business s’est quand même implantée dans les dix dernières années. Avant, on était tous mixés, on jouait aux mêmes raves, mais désormais il y a plus de labels et de sous-familles. Mais personne ne fait du « business » avec un label ici.

Quels sont tes projets désormais ?

Je ne peux pas exactement te dire quels sont mes projets, mais je peux peut-être te dire ce que j’aimerais faire (prend son temps pour formuler) : j’aimerais explorer de nouvelles harmonies et phrases pour que ma musique puisse exprimer des émotions qui m’intéressent mais que je n’arrive pas encore à totalement représenter, comme la schizophrénie ou les maladies mentales en général. Un peu comme le ferait Hitchcock quand il fait pivoter la caméra sur elle même en étant allongé au sol pour te faire sentir coincé. Je suis fatigué des émotions trop traditionnelles que l’on essaie de transmettre en musique.

Et je ne suis pas le premier à vouloir faire ça, regarde le travail de D.A.F par exemple, et tout le mouvement EBM (Electronic Body Music). Pour moi c’est très intéressant, car cette musique allemande sonne comme la musique de ma ville. J’adore comment ce mouvement retranscrit la mentalité des villes avec toutes ces dissonances… Cette sensation que tout le monde devient fou. Quand tu regardes les urbains dans les yeux, tu peux le voir en partie, en particulier dans les soirées et les raves. Je ne veux pas les faire pour de l’hédonisme, les fêtes sont ridicules par nature. Je veux y aller pour atteindre un état plus profond, plus primaire, plus en rapport avec ma vie.

Au travers de nouvelles structures, de nouveaux accords ?

Pas au niveau rythmique, mais plutôt dans le sens de mélanger les sensations. Je veux faire de la musique industrielle avec des ingrédients latins, pouvoir faire sonner industrielles des rythmiques latines. Je veux faire de la musique latine qui ne soit pas cliché, je ne veux pas qu’on me voit et qu’on se dise « ah il est chilien il va nous jouer de la musique saveur latine« .

Et ça rejoint ce que l’on disait avec Matanza, c’est une forme de réponse à cette problématique culturelle globale. Avec une frontière fine entre les différentes inspirations et la singularité.

Oui, la différence avec moi c’est quand Matanza écoutait de la musique traditionnelle, moi j’écoutais du Michael Jackson, et je ne veux pas me travestir. J’écoutais la même musique que les gamins européens, juste d’une façon un peu différente. Donc la recette est compliquée à équilibrer, car il y a tellement d’ingrédients dont il ne faut pas abuser. Ça doit être à la fois comique et profond, inspiré et unique, « latin » dans son sens strict et bien plus que ça. Faire fonctionner tout ça, c’est un grand défi. Et toutes ces choses dont on parle, c’est également une chance dans le processus de création, un avantage dont tu peux tirer parti.

Assumer la complexité des choses.

Exactement, et aller plus en profondeur. Tu peux toujours aller plus en profondeur. Même quand tu « perces » dans la musique, ce n’est jamais fini car tu dois continuer de te lancer des défis en permanence. C’est en décalage par rapport à ce que je croyais quand j’étais petit, je pensais qu’il y avait une fin à ce processus. En réalité cette infinité est géniale car ça te fait sentir tellement jeune de continuer à découvrir des choses. Tu remarques des choses de plus en plus subtiles, sur le monde et sur toi ; des choses que tu ne pouvais pas voir avant.

Car tu deviens plus sensible et plus ouvert aux choses. N’est-ce pas là le propre d’être artiste, de rester sensible aux choses qui t’entourent ? De pouvoir être influencé par tout ce que tu traverses ?

Je ne me sens pas influencé par tout. Un exercice artistique fondamental pour moi est de me réfugier dans mon espace conceptuel. Quand j’arrive à l’atteindre, tout devient facile, la création devient facile. Car ça devient ma place en tant que locuteur, comme si je parlais de manière très simple à mes amis. Je me place dans un espace conceptuel, dans une position conceptuelle dans lequel je me sens bien pour m’exprimer. Cet espace dépend de nombreuses choses, notamment de ton héritage et de ton pays, de ce que tu es. Si tu arrives à mieux connaître ton espace conceptuel, tout te devient facile, et c’est au cœur de ma réflexion sur le processus de création.

Alejandro Paz

On s’est quitté en pestant contre la dictature du court-format et de la simplicité dans les médias, cas de figure également fréquent en musique. Alejandro Paz me chantant « Oops I did it again » en paraphrasant le cynisme du producteur du morceau, qui disait que le plus important était d’attraper l’attention des « gamins qui ne passe plus que leur temps à zapper ».

Alejandro Paz gère également un petit label, Discos Pato Carlos, à l’aide de deux autres amis de Santiago. Les releases sont locales, excellentes et téléchargeables gratuitement sur leur site.