A l’heure où la musique électronique tente constamment de se renouveler, il est parfois bon de regarder en arrière pour trouver l’inspiration adéquate. Aussi, les nouveaux producteurs et musiciens européens se tournent de plus en plus vers des sources de création jusqu’alors inexploitées. Le monde africain et le monde arabe ont particulièrement le vent en poupe. Jannis Stürtz, aka Habibi Funk, fait partie de ces explorateurs musicaux contemporains, de ces orientalistes modernes. Membre du label Jakarta Records, et de son propre label de réédition Habibi Funk Records, le digger berlinois arpente les stocks de galettes poussiéreuses du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord à la recherche de la perle rare, de la vibration parfaite. À l’occasion de sa récente performance pour les soirées Sono Mondiales à Lyon, nous l’avons rencontré pour lui poser quelques questions. Portrait, entre Orient et Occident.

De manière générale, les aires géographiques telles que l’Afrique et le Moyen-Orient étaient jusque là quelque peu délaissées face aux multiples vagues électroniques qui ont déferlé en Europe et en Amérique du Nord, house et techno en tête de file. On pensait que la mondialisation électronique s’était arrêtée aux portes de l’Orient et que ces sociétés y étaient moins réceptives, bridées par leurs agitations sociales, religieuses et politiques. Il y avait évidemment des outsiders de renom, par exemple Fairouz et la famille Rahbani au Liban, l’avant-gardiste Francis Bebey au Cameroun, ou encore Fela, pour ne citer qu’eux. On peut bien sûr retrouver, dans les origines de la musiques occidentale, des traces de métissage, et même des racines profondément héritées des vagues de colonisation passées. Les nouveaux courants musicaux occidentaux, que l’usage qualifie de « modernes » dès les années 1970, exercent une forte influence sur les artistes africains et arabes, du jazz à la funk en passant par le hip-hop et la musique électronique. Des influences de plus en plus fluides et dispersées qui placent ces artistes dans un rapport particulier entre traditions et modernité. Ce melting pot a ainsi produit l’un des contenu musical les plus intéressants de ces dernières décennies.

L’ambition de Habibi Funk est alors de remettre au goût du jour des artistes orientaux oubliés, tel l’algérien Ahmed Malek ou encore le prince de la funk maghrébine Bob Faddoul. Digger aguerri, il vagabonde de souks en souks, d’échoppes en échoppes afin de se procurer ces pièces de cire noire de plus en plus prisées en Europe. Le regain d’intérêt pour les musiques traditionnelles et particulièrement les rééditions de vieilles tracks funk arabophones ont engendré un potentiel de développement important pour les passionnés de « musiques du monde ». On ne compte plus les artistes qui puisent avec vigueur dans ces inspirations dans le but de leur donner une couleur plus européenne, des rythmiques plus dures, plus adaptées aux attentes du public, créant des courants musicaux métisses. La vraie différence d’Habibi Funk, c’est qu’il ne joue que des disques originaux.

« Quand tu écoutes la musique d’inspiration arabe dans ce qu’il se fait aujourd’hui, ce sera principalement des trucs de Disco Halal ou du sampling posé sur de la musique techno plus classique. Moi, je ne joue que des originaux. Je préfère jouer de la musique disons, plus organique. »

Le sampling, la réédition, toutes ces  composantes de la musique électronique trouvent un écho particulier lorsque l’on parle des musiques africaines et arabes. Jannis souhaite éviter de tomber dans une vision « exotique » de sa profession, soit de considérer ces courants musicaux comme de simples outils pour produire de la musique presque exclusivement occidentale.

« Beaucoup de gens sortent des rééditions aujourd’hui, de musique ghanéenne, algérienne, éthiopienne. Je pense que d’une manière générale, ces sorties ne suscitent aucun intérêt dans les pays producteurs de cette musique. Ce qui est intéressant avec Habibi Funk, c’est que cela fait plus participer les personnes locales que les européens. Cela nous permet de nous dégager de cette connotation « exotique » qui colle à la peau. »

Cette réflexion pose une problématique intéressante : la musique samplée, réeditée, profite t-elle, ne serait-ce que culturellement parlant, à ceux qui en sont à l’origine ? Ce « façonnage » occidental est-il destiné à être écouté par des auditeurs locaux ? 

Là dessus, la position de Jannis est plutôt claire. « La moitié des personnes qui écoutent notre musique, si j’imagine ça à travers le prisme des médias sociaux, viennent d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, et l’autre moitié d’Europe et un peu des USA. J’ai remarque pourtant que la quasi-totalité de nos ventes s’effectue au sein de l’Europe. J’imagine que cela tient au manque de structures de distributions appropriées ». Et plus encore, la reprise intensive, depuis quelques années, de l’activité sur le marché des vinyles a fait flamber les prix, en Europe comme dans les pays concernés. Les galettes se vendent à prix d’or et, malheureusement, peu de locaux peuvent se permettre d’acquérir la cire tant convoitée, alors que leur musique fait fureur dans les clubs européens. Triste ironie.

Bien qu’il souhaite se dégager de tout « exotisme » (au sens péjoratif, voire vaniteux du terme), l’ambition de Jannis reste toujours de surprendre ses auditeurs en leur proposant de la musique dont ils n’avaient jamais entendue parler auparavant. Tout d’abord car les morceaux qu’il joue ne sont que très rarement disponibles sur les plateformes « conventionnelles ». Peu de chance donc de voir de la funk kabyle ou du dabke syrien traîner ostensiblement sur Youtube et Soundcloud.

« Ce que je cherche à atteindre, c’est de faire danser des gens sur de la musique qu’ils ne connaissent pas autant que quelqu’un qui ferait danser la foule sur une musique qu’elle connaît par coeur. Si j’arrive à cela, c’est une putain de nuit ».

Cette obsession de la nouveauté, du « jamais entendu », sonne comme un vieux réflexe qui agite les disc-jockeys depuis que les vinyles sont ronds : une quête obsédante de la track rare, du groove oublié, bref, de l’inconnu.

On ne peut donc évidemment pas lui reprocher un quelconque manque d’éclectisme. Loin s’en faut ! En un peu moins de deux heures de sets, alors que la salle du Sucre commence doucement à s’échauffer et à se remplir, Jannis enchaîne les disques et les genres. Hip-hop, disco maghrébine, raï algérien, percussions tribales, jazz oriental et langoureux, funk du désert, tout y passe.

« Je n’approche pas le DJ set d’une façon analytique. Je joue simplement la musique que j’aime. Comme tu as pu le voir, je peux passer de Abdel Halim Hafez à Kendrick Lamar en deux tracks. De manière générale cela fonctionne assez bien, mais il y a des risques. La plupart des gens ne sont pas habitués à entendre de tels changements dans la musique, aussi rapides, les transitions ne peuvent être logiques et intelligibles que pour moi ».

Il est vrai que la performance d’Habibi Funk ressemble plus à une selecta qu’à une démonstration technique. Tout repose clairement sur le choix de sa tracklist, épurée, dansante et festive. En fin de compte, c’est là qu’on retrouve réellement l’essence du DJing : faire la teuf.

Oui, faire la teuf, mais imprégnés de la chaleur suave des nuits d’Orient et de leur musique si particulière, une esthétique presque mystique et transcendante, hypnotique parfois, terriblement énergisante le reste du temps. Une odyssée sonore maîtrisée et calibrée par des goûts personnels bien précis, de même qu’une conscience lucide de sa chance. « Je recherche surtout un certain mélange sonore, assez précis : il faut un aspect éminemment funky, d’une perspective occidentale, et la musique arabe n’était alors pas aussi développée à l’époque. Je suis pratiquement sûr qu’un type comme Bob Fadoul, à l’époque, ne devait presser qu’une poignée de disques. Peu de personnes le connaissait, même à Casablanca. Ce genre de truc est assez obscur ! C’est la partie vraiment cool du métier, je vois ça comme un privilège ». En effet, qui n’aimerait pas partir à l’aventure, sur les traces du groove perdu quelque part sur les bords de la méditerranée, et plus loin encore.

Cela nous a donné l’occasion de lui demander son avis sur la situation, politique et culturelle, des pays qu’il visite fréquemment, et de l’Algérie en particulier, d’où il rentre d’un long séjour, ramenant de ses valises une réédition magnifique du compositeur Ahmed Malek. Une sorte de jazz fusion incroyablement old school et sexy. « Je suis conscient de la contrainte de la liberté politique en Algérie. Tu ne peux pas dire ce que tu veux. Mais il y a des pays plus contraignants encore, comme l’Egypte. Mais tu ne peux pas vraiment réaliser cela si tu viens simplement en touriste. Pratiquement tous les pays de la région luttent pour la reconnaissance de leur liberté d’expression ».

Nous n’essaierons pas ici de proposer une analyse prétentieusement exhaustive de la vaste problématique qui agite les pays arabes. En revanche, Jannis s’empresse d’illustrer ce climat de tension par une anecdote : « En arrivant à l’aéroport, sur la route du départ, j’avais une boîte renforcée avec les bandes de mastering des morceaux d’Ahmed Malek que j’avais obtenus de sa famille. Les gars des douanes la regardaient bizarrement. Ils ont appelés leur boss, qui a appelé son boss qui a appelé son boss, alors que j’avais à peu près dix mecs qui m’encerclaient. Ils ne parlaient qu’arabe, donc je ne comprenais pas ce qui se passait. Ils ont fini par me laisser partir. En réalité, toutes les bandes avaient été enregistrées dans les studios de la Télévision Nationale Algérienne, ils devaient se demander si je ne les avais pas volées ! ».

Sur ce, nous avons laissé Jannis récupérer un peu et avons enchaîné sur le set furieux de Joakim, le headliner de la soirée. L’ambiance était descendue d’un tropique et l’atmosphère évoquait à présent plus l’humidité des nuits dantesques d’Afrique centrale. On le remercie beaucoup pour le temps qu’il nous a accordé et pour cet échange passionné. Merci également au Sucre de nous avoir prêté un canapé le temps d’une conversation. On vous laisse avec quelques pépites orientales que vous pourrez passer sans complexe lors du prochain mariage rebeu auquel vous assisterez. Aywa !