Fort Romeau a posé ses valises à Lyon le temps d’une après-midi avec Seth Troxler au cours des dernières Nuits Sonores. Le jeune londonien qui s’est fait remarqué par sa musique « slow listening » à cheval entre la new wave et la UK house, la met en pratique dans l’album Insides sorti en 2015 chez Ghostly International, et sur le plus récent Secrets & Lies, neuf minutes d’étourdissement sonore chez Robert Johnson.

 

Lâcher le djembé au point fort de la nuit

Fort Romeau revient d’une tournée aux Etats-Unis. Changer de continent, c’est aussi changer de public et d’ambiance – le public européen se voulant plus élitiste et puriste que le public américain. Concernant la scène club, on perçoit parfois les US comme submergés par le concept du clubbing bling bling à l’image du Gotha à Cannes, où les VIP pavanent avec leur bouteille de Grey Goose devant une foule en délire. Le londonien tempère :

« Cela dépend surtout des villes, certains clubs se démarquent des autres qui restent sans grand intérêt. La ville qui m’a le plus marqué est New York, j’ai joué deux fois au Good Room, c’est un endroit particulier et très sympa. La première fois que j’ai été aux Etats-Unis, je pensais que c’était la seule ville où il faisait bon jouer, mais en réalité il y a beaucoup plus à voir. »

Fort Romeau connaît bien le domaine de la Sucrière à Lyon : il y a déjà joué deux fois, dont une pour un set spécial afrohouse lors de la Black Atlantique Club. Et sachez que si d’aventure vous alliez écouter ce que fait Mike Green en concert, il risque fort de vous déballer un set rythmé par des tambours et des chants angolais. Un éclectisme qu’il choisit d’assumer :

« Tu ne peux pas tout faire, tous les types de musique. C’est cool de pouvoir profiter d’évènements spéciaux comme celui-ci pour jouer des musiques d’horizons totalement différents. J’écoute chez moi des choses inavouées que je ne pourrais jamais jouer. Beaucoup de vieux disques électro, très expérimentaux, pas le genre des boîtes de nuit ! »

Il y aurait une musique pour chaque ambiance alors, une pour chez soi et une pour le boulot devant le public ? La scène 3 des Nuits Sonores montre bien qu’il est possible d’écouter du world beat à 3h du matin, mais Fort Romeau ne semble pas convaincu par cette idée de lâcher le djembé au point fort de la nuit : « Les clubs et les villes ont des personnalités différentes, Lyon est assez particulière, très ouverte, tu ne pourrais pas proposer ce genre de scène ailleurs ».

 

Manipulation subliminale

S’il essaie de modifier son set en fonction du public devant lequel il va se retrouver, c’est que le coup de la clé USB en replay, ce n’est pas pour lui. « J’essaie de m’adapter, de ne pas jouer toujours la même chose car c’est ennuyeux pour moi, cela nuit à mon processus de créativité » confirme t-il. Prendre des risques donc, quitte à perdre l’attention du public pendant 20 minutes pour mieux la retrouver plus tard. Un set serait donc un peu comme un environnement de test UAT (« User acceptance testing »). Son conseil ? « Donner aux gens du contenu qu’ils ne s’attendent pas à entendre, sans même qu’ils ne se rendent compte.» Manipulation subliminale vous dites ?

Fort Romeau vient de Londres, le berceau de la grime et des influences afro qui ont amené Auntie Flo à faire décoller ses vues Youtube. En tant que pure souche, il voit les tendances défiler comme des phénomènes de mode surmédiatisés, chacune n’étant réellement partagée que par un segment fermé de la société londonienne :

« Londres est vaste, tu peux entendre plein d’influences musicales différentes, si quelque chose sort du lot c’est juste une question d’influence. Dans les petits clubs londoniens que je côtoie, on voit clairement une renaissance de la disco house, démocratisée et rendue accessible par des artistes comme Four Tet ou Daphni. »

 

Say Hello to Mr Robot

On a tendance à toujours regarder en arrière, et aujourd’hui les artistes funk des années 80 reviennent sur le devant de la scène comme des influenceurs respectés. Avons-nous pour autant atteint la limite de notre renouvellement dans la création musicale ?

« Je pense que d’ici 50 ans il y aura un changement radical de processus de création de la musique technologique, on écoutera la musique d’une façon totalement différente, et c’est la technologie qui conduira ce changement. »

Même si on a la capacité de faire de la musique autrement aujourd’hui, il semble peu concevable qu’on aille de notre vivant jusqu’au bout de ces innovations. Pour l’instant, on essaye de trouver un juste milieu entre ce qui « se fait » et ce que la technologie nous permet de créer, sans trop bousculer les moeurs. Mais si d’ici 50 ans, le DJ n’existait plus, qu’il était remplacé par une machine comme ont pu l’être de nombreux métiers au 20ème siècle ? « Il est vrai que la population a tendance à être de moins en moins sociable physiquement. On aura tous une réalité augmentée, nos cerveaux seraient connectés.. C’est assez dur de s’imaginer ce que ça peut signifier ! ». Say Hello to Mr Robot.

Le live stream prend de plus en plus d’ampleur, avec Boiler Room, les radios et la télévision qui retranscrivent les sets en direct. On est amené à rester chez soi et profiter d’un concert à la base payant. L’affluence des clubs et soirées serait-elle en danger ?

« Je ne pense pas que ce soit la même chose, on ne peut pas comparer la vision d’une vidéo et expérimenter en live le set d’un DJ. Ce n’est pas la même utilité, la culture du clubbing c’est aussi se mettre une mine avec ses amis. »

On l’a bien compris, avec sa bière à la main en tout début d’après-midi, que l’artiste honore bien les traditions anglaises.

 

Radios libres et underground

Des radios libres ont émergé depuis quelques années, et tendent à se faire une place légitime dans le monde de la musique électronique. Rinse FM a par exemple retransmis en live l’après-midi de Seth Troxler aux Nuits Sonores. Son opinion sur la question ? « Le bon côté est que cela rend la musique électronique accessible et démocratisée, elle touche de plus en plus de monde avec cette diversité de médias. Le revers de la médaille est qu’il y a plus de nuisances sonores, cela devient dur de sélectionner les bons morceaux. » tranche t-il.

Pour ce qui est de l’indépendance de ces radios, tout n’est pas gagné. Plus il y a de l’argent en jeu, plus c’est compliqué. Boiler Room reste un bon modèle, faisant des shows presque tous les jours, parfois des soirées sponsorisées mais gardant un esprit home made. Concernant Mike, il lui semble impératif de manipuler un peu le système pour réussir à devenir rentable : « Je ne vois pas comment un média peut vouloir toucher une large audience sans perdre de son indépen