Jour 3 – Le voleur coquet, #teamtoïtoï et ambiance générale

On m’avait prévenu “Tu vas voir Jean, à Dour ça vole pas mal”. Je me réveille un peu sonné de la soirée d’hier où j’ai perdu tous mes potes, cherche à l’aveugle ma trousse de toilette pour un petit brossage de dents. Plus rien. J’apprécie le geste du voleur coquet qui ne voudrait surtout pas passer un festival avec les chicos sales. Pas de stress, de toute manière je rentre demain.

13h à ma montre et je n’ai toujours pas de batterie. Je sais vaguement que mes potes de It It Anita attaquent dans 1h10 et que je suis potentiellement à la bourre.
Café, Clope. Toï-Toï. Je ne vais pas vous décrire ce moment délicat mais l’anecdote est assez marrante et mérite d’être racontée ici. Position assise, concentration optimale, l’instant caca ne doit pas dépasser les 1min 18sec qui équivaut à peu près à mon record en apnée statique. Soundain, Drum ‘n’ bass, et il ne s’agit pas une métaphore bien pensée. J’entends véritablement de la Drum ‘n’ bass en plein milieu de ce champs de chiottes portables. J’ouvre la porte, curieux et inquiet. Mc Pipi entre 2 Toï-Toï. Je rigole et me dit que ce festival est quand même sacrement con.

En partant, mon pote à la casquette orange m’avait prévenu : “Là où on va, tous les mecs cons mais cool d’Europe en ont fait leur festival. Nous on est des petits joueurs à côté”  Et à ce moment là, je ne peux qu’être d’accord avec lui.

Dour-Toitoi
Entre « plouf » et « snare », une longue histoire d’amour.

Le vif du sujet

Des vieux qui ne veulent pas grandir et un jeune talent

Djset pipi terminé, en avant pour It It Anita. Je connais un peu Damien, le mec derrière le mic’, et là ils sont chez eux en Belgique alors je m’attends forcement à quelque chose de vrai, loin de ce j’ai pu voir hier, exception faite de Igorrr. Les guitares sont crades, j’ai mal pour Damien et sa voix – qu’il va surement perdre dans les années à venir. C’est du rock qui tâche mais pas assez, tellement on en redemande. Les 4 gus le disent eux même : ils ne veulent pas grandir, et c’est sûrement pour ça qu’ils sautent partout, sans respect pour le placement de scène. J’oublie presque qu’il est à peine 15h, que la journée débute : c’est déjà la sueur. Étonnamment plein de visages connus dans la foule, eux aussi savent fidéliser leur public, des gens déjà croisés à Lyon, Paris, sur Internet ; une grande famille qui se réunit pour faire du headbang comme quand on avait 17 ans.

Dour-it-it-anita

Pas de répit, j’ai récupéré un peu de batterie et j’oublie définitivement l’idée de revoir une charge à 100% avant mon retour en France. Thylacine joue au Jupiler Dance Hall. Énorme fan de Thylacine depuis ses débuts et de l’ambiance complétement unique qui réside dans ses lives. Ses machines qui nous visent presque comme une offrande, cette démarche effacée. Pas de doute c’est William Rezé. Sens du rythme incroyable, les transitions, les montées sont comme inscrites au préalable dans nos mouvements. Il nous invite obligatoirement à succomber à son groove, le paradoxe est à son comble. J’avais promis que je ne resterai pas longtemps. Mais merde pour une fois dans ce Festival,  je sais pourquoi je suis là : j’ai envie de voir Thylacine et j’aurais presque envie de le revoir, ce soir, clôturer sur De Balzaal. C’est ma dernière journée à Dour et cette fois ci, je me fais mon Dour.

Une heure de set, c’est court. C’est déjà l’heure d’une glace, d’une frite, d’une sieste que je décide de faire à l’ombre de la Cannibale Stage où joue Lofofora.

Réveillé par le groove indécent de  Tony Allen Review qui invite les quelques bonnes pointures que sont Damon Albarn et Oxmo Puccino. Les gens dansent, “I only play afrobeat” nous dit Tony humblement. Disons plutôt quelque chose d’un peu plus vrai : Tony Allen a créé l’Afrobeat. On ne sait pas vraiment comment se tenir quand, en face de vous, se dresse un monument de la musique afro. Alors on se contente de danser, sans fermer les yeux, et regarder ce nuage menaçant s’éloigner du festival. Il ne pleuvra pas ce soir à Dour et c’est surement grâce à Tony Allen. Funky beat, la batterie débloque, pas de chant, juste du groove qui nous transporte 40 ans plus tôt, sortie d’un de ses premiers disques. Batteur de génie, surdoué des baguettes. Appelez ça comme vous voulez, c’est un grand bonhomme qui ouvre le bal des fous à Dour ce soir.

Sun O))) & visite de l’antéchrist

Avant de venir au festival j’avais déjà repéré quelques coups de cœur, Sun O))) est de ceux là. Sun est un groupe de stoner, un métal monotone qui se veut aussi sombre que lourd. Guitare, notes longues et capuches, un moment à part dans les recoins les plus noirs de Dour.

Direction la Petite Maison, donc, pour aller voir ce groupe qui a finit par titiller ma curiosité à grand renfort de rumeurs, d’histoires macabres sur leurs lives. Mon meilleur ami me raconte des shows dans des églises et des animaux morts (nan je déconne). Le décor est posé : une scène recouverte de parquet histoire de bien diffuser les basses, des enceintes un peu partout (ne le dites pas aux mecs du Dub, ils seraient jaloux) et 4 gaillards en robe de chambre à capuches sur scène. Riri, fifi et loulou, respectivement aux guitares et machines, encerclent Donald qui chante en latin. Gros budget pour les machines à fumée qui s’activent globalement toutes les 2 minutes.

17h à Dour et Satan passe déjà prendre l’apéro.  J’ai rarement assisté à un concert où on est autant pris dans l’univers des artistes, mon pote abdique et s’allonge par terre, on suffoquerait presque tant l’air est pesant. Au loin : un cri. Visiblement un mec a pris un truc pas frais ou une pilule qui sourit et court vers la scène en hurlant. Il prend un malin plaisir à s’arrêter devant des petits groupes en leur hurlant dessus, le regard vide. Il décidera de terminer sa course devant la crash-barrière : les comptines latines semblent apaiser ses douleurs. Moment fort, presque trop.
Le show durera un peu moins d’une heure, j’envoie un sms à ma copine en lui disant que Lucifer est vraiment cool.

Dour-SunO)))
© Milena Vergara

Il est temps pour moi d’aller faire un tour au camp pour préparer mon départ de demain matin à l’aube. J’étais déjà plus léger d’une trousse de toilette, me voila encore plus light d’un matelas, oreiller et duvet. Décidément le vol à Dour c’est un sport d’équipe, mais on me rassure en m’avouant que le camping du festival est connu pour son  marché noir de shampoing et de tout ce qui touche au confort. J’imagine déjà mon flacon de Cadum à la vanille dealé sous le manteau, une petite larme.

Nina casquette et Robert grandeforme

Après ⅔ aller-retours à la voiture, j’arrive enfin pour Nina Kraviz.

« Merde j’ai loupé Adam Beyer ».

Ça aussi c’est un des aspects difficiles de Dour : louper des artistes. Beaucoup trop de scènes avec une programmation parfois trop pointue, forcément, il faut faire des choix.
Pas d’Adam pour moi cette année donc, mes potes m’ont donné rendez-vous entre les milliers de personnes à De Balzaal. Mission : trouver le mec à la casquette orange. Je me marre un peu et pose la question à des gens autour de moi. Certains d’entre eux en sont déjà à 3 jours sans dormir, pas évident pour ceux là de comprendre ce que je raconte. On m’indique la direction des toilettes –des flamands j’imagine– , de la scène, on me répondra même un “DOUREUUUH!” bien pensé.

Je ne peux pas trop compter sur mes camarades teufeurs, alors je cherche un peu. Perdu au milieu de la foule, je prends le temps d’aimer Nina Kraviz. Elle aussi semble minuscule devant l’immensité du lieu. Heureusement elle a prévu le coup et s’est ramené avec sa techno la plus lourde. Moi qui rêvais d’un méchant Perc hier soir, je n’aurais pas parié sur le fait que ce soit la nouvelle égérie de Narta qui me serve cette techno dansante. Les gens sont heureux et dansent, on se croirait presque dans une grotte souterraine de Zion (la dernière ville tenue par les humains dans Matrix ndlr).

Dour-nina-kraviz
© RG Video

Transition sans douleur avec Robert Hood, là encore, c’est un cador de la musique techno qui se tient en face de nous. J’aurais adoré le voir au crépuscule de Dour,  mettre en contexte sa “techno pour dieu” mais tant pis ce sera en pleine nuit, on lui laissera d’ailleurs les clefs de la Cène.
Une minimale sans accroc pour le père de ce genre, avec un public qui n’attendait plus que lui (forcément après 2 jours de breakcore et drum’n’bass). Je remarque tout de même quelques pixels morts sur les écrans de la scène, c’est fâcheux. Mon pote qui m’avait trainé la veille sur la scène dub n’avait jamais eu l’occasion de voir Robert Hood à l’œuvre. N’étant pas un gros fan de techno non plus, il se laisse porter et me remercie même d’être là. Je lui confie qu’il a de la chance parce que c’est sûrement l’un de ses meilleurs lives. Ce soir, il réussit à faire groover de la techno minimale, à adoucir la foule d’excités. Les beats sont forts mais pas agressifs, nous ne sommes plus à Dour mais à Détroit.

En général à Dour les artistes donnent tout. Me répondra-t-il.

Tout aussi bon qu’il est, Robert Hood n’arrive pas à me débarrasser de ce vieux démon qui me hante. Je sais qu’à 2h30 précises, Dixon démarre son set à La Petite Maison.

Dixon clôture, c’est mon Dour de Dance

Dixon je l’ai loupé 5 fois au total, la dernière étant Nuits Sonores 2012 et sa “Secret stage”. En général, quand je raconte cette anecdote on me répond :

Tu l’as loupé ? Dommaaaage, c’était trop bien !!

J’ai les boules depuis 3 ans et ce soir, je suis bien parti pour obtenir gain de cause.

dour-dixon
© Laurence Guenoun

Première impression, depuis que j’ai quitté la petite maison quelques heures plus tôt, l’ambiance a changé : tout le monde est à poil. Il y a peu de francophones, et on nous harcelè de questions concernant nos petits accessoires de fête. Un type vient me demander où j’ai bien pu acheter ma petite lampe qui clignote rouge sur le festival, d’un anglais parfait, je lui demande :

You know Décathlon ?

Pas de réponse, j’imagine que non.
Une fois dans la foule, c’est la fête. Je prends conscience que je suis en train de vivre mon dernier concert à Dour cette année, c’est dur. Mes potes le savent et sortent leurs « accessoires de fête » comme ils disent: serpentins, pétards, fusées, tout y passe parce qu’il faut célébrer ça. Je me rapproche un peu de mon pote à la casquette orange, Nico, pour lui dire que ce live va surement le faire vibrer. Lui aussi n’avait pas été super convaincu par Perc la veille. Dixon cet allemand complétement Laurent Garnie-sque. Pourquoi je dis ça ? Parce que ses DJsets sont bons voire même très bons. Il se mue en fonction de son public, et pour cause, ce soir les gens avaient envie de planer, de rêver un peu, d’écouter quelque chose de fort qui les guide, ce soir les gens avaient envie d’écouter de la deep house music. Et bim ! Dans ta gueule drum’n’bass, c’est Raw District qui ouvre le bal avec son featuring avec Aquarius Heaven

A coté de nous un groupe de français un peu marrant se charge de guider le public, hypnotisé et incapable de rien à part danser. Le petit énervé de la troupe commence par faire assoir le grand dadet, sans beaucoup de difficultés. L’idée germe, et si tout le monde faisait pareil ? En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je me retrouve par terre, assis, à attendre que le reste du public imite nos mouvements. La moitié d’un chapiteau qui s’assoit c’est con à dire mais, à cet instant précis, c’est magnifique.

Atteennndez, atteennndez

Nous hurle le grand dadet comme si le beat de Dix’ lui dictait ses paroles. Attention la montée s’arrête bientôt, ça va être à nous.
Soudain tout le monde saute, les gens surexcités. « Ça c’était une bonne idée les mecs« , me dis-je. Un DOUUUUUUUUREEEEUUUUUUUHHHHH arrive du fond de la salle, repris en cœur par tout le monde, la petite maison se transforme en grosse baraque et ça gueule comme jamais. Mon pote G se tourne vers moi et me dit ces derniers mots avant la fin de set de Dixon :

Ici, c’est un lieu où les gens préfèrent hurler le nom du festival dans lequel ils sont plutôt que celui de l’artiste qui joue.

Quel poète ce mec quand même.

Et puis quoi, c’est déjà fini ?

On reste longtemps dans le festival qui se vide et j’ai le droit à quelques félicitations de la part de mes ainés « Pour ton premier Dour c’est bien mec, t’as assuré ». Ah oui ? Finalement c’est ça l’âme de ce festival : les gens qui y vont. Malgré le fait qu’ils soient accueillis avec du purin, que l’eau soit une denrée rare, que les douches soient payantes, que le site soit étendu sur des dizaines de kilomètres, qu’il n’y ait aucune zone d’ombre. Les gens ne reviennent pas pour la programmation, mais pour ce qu’ils vont vivre ici. En 3 jours, j’ai l’impression d’avoir fait le tour du monde, découvert des artistes, vu des idoles, pleuré de rire, fait caca dans un sauna, ramassé un peu de merde pour me payer à boire, déconné avec des gens sans comprendre un seul mot de ce qu’ils me racontaient.

Il est 9h, mon covoit’ n’est jamais venu me chercher, je me retrouve là sur ce bord de route. Je lève mon bras, regarde ce bracelet autour de mon poignet, vert fluo il y a encore 72h, dessus « DOUREUUUH!« . Ok d’accord vous avez gagné on se dit à l’année prochaine, d’ici là je rentre en stop.

Dour-depart

Article écrit par Jean Fromageau