C’était le mois de juin 2012, et Oshin venait de sortir. L’été, bercé par le shoegaze lumineux de DIIV, n’en fut que plus agréable. Trois ans et demi plus tard, nous rencontrons Zachary Cole Smith à l’occasion de la sortie de son nouvel album, Is The Is Are.

Beaucoup de choses se sont déroulées entre temps, et le chanteur s’est davantage retrouvé dans les pages people que dans les chroniques musicales des journaux. Idylle avec la popstar Sky Ferreira, arrestation pour possession de drogues dures, cures de désintox… La liste est longue. Toujours est-il qu’après une petite attente (difficile, apparemment de trouver un restaurant vegan à Montreuil), le musicien trentenaire s’installe en face de nous, dans un canapé au tissu déchiré.

Bonnet noir vissé sur le crâne et sweat large arborant la pochette de son premier album, Cole n’arrête pas de jouer avec son médiator et se saisit parfois de sa guitare en pleine interview. L’homme, sous des abords détendus, semble un peu nerveux. Mais comment ne pas l’être lorsqu’on vient défendre « l’oeuvre de sa vie » ?

Pourrais-tu en premier lieu m’expliquer le titre de l’album ? Il est assez obscur…

(Il rit) C’est normal que tu ne l’aies pas compris. Il y a plusieurs choses que je voulais exprimer via ce titre, en fait. Je voulais qu’il désoriente l’auditeur, qu’il soit bizarre et sonne profond, mais sans l’être. Il fallait qu’il soit comme un torrent, une ombre, pour montrer l’humanité du disque… Ouais bon, je m’égare un peu. En fait, c’est surtout une partie d’un poème que j’ai fait écrire par un français, qui en a écrit une cinquantaine en tout. Je crois que chacun d’entre eux correspondait à l’album, mais celui-là était mon préféré. Toujours est-il qu’il ne signifie rien.

J’ai du mal à saisir la correspondance entre le fait, justement, qu’il ne veuille rien dire et l’humanité du disque. C’est parce que tu penses qu’être humain ne signifie rien ?

Non, en aucun cas ! C’est justement l’opposé. (Il s’agite et montre le dictaphone) Je veux que tu le marques ça, hein ! Mon but était de montrer l’humanité du disque et, par conséquent, la mienne. Avec tout ce qui s’est passé entre les deux albums, je crois que j’avais besoin de faire en sorte que les gens me voient comme une vraie personne, qui essaie de vivre comme elle peut, au jour le jour. C’est le but de Is The Is Are. Que le public me perçoive comme un être humain, ressente de l’empathie pour moi et aille jusqu’à s’identifier à ce disque. Oshin était dans la même veine, conçu pour être humain et imparfait. Jusqu’à l’artwork, qui était presque enfantin.

J’ai vu que tu avais écrit près de 300 chansons pour cet album. Comment as-tu sélectionné les 17 finales ?

C’est vrai, j’ai écrit comme un fou pendant ces deux années. Ma manière de composer est assez simple, j’empoigne ma guitare (il joint le geste à la parole) et puis je joue quelque chose d’assez simple, auquel j’ajoute une ligne de basse, une autre partie… Je ne compose jamais à partir d’accords. Bref, où que je sois, j’écris. En tournée, chez moi, en cure de désintoxication, qu’importe. En résultent des choses parfois assez mauvaises, ou des embryons de chansons qui ne me servent ensuite à rien. En fait, ce ne sont pas réellement des chansons, la plupart de ces 300 titres étaient des brouillons desquels j’ai extrait une ambiance, une progression de notes, des choses comme ça. Il en est ensuite resté une soixantaine, que j’ai emporté avec moi dans une maison à LA. Là-bas, tout le groupe s’est retrouvé, Andrew (ndlr: Bailey, le guitariste de DIIV) a répété ses parties encore et encore, suite à quoi nous avons combiné toutes ces choses.

Cela nous a pris deux mois, c’était long mais c’est ce qui a donné les chansons que tu as entendues. J’ai mis énormément de moi-même dans cet album, vraiment, et c’est pour ça que je souhaitais qu’il sonne humain.

On sent effectivement à l’écoute que c’est un album très fort. Comment te sens-tu maintenant que c’est terminé ?

En fait, ce n’est pas fini. J’attends encore de voir comment les gens vont réagir à sa sortie, s’ils vont l’aimer… Mais il y a une chose que je sens, c’est que Is The Is Are est une sorte de rédemption, surtout après tout ce que j’ai traversé. C’est une chance de me sortir de ce cercle infernal dans lequel je me suis enfermé depuis ces quelques années, de sauver mon âme, en quelque sorte.  Je dirais presque que c’est l’oeuvre de ma vie.

A ce point là ?

Oui bon, il faut un peu modérer ça, mais je n’en suis pas loin. Dix sept titres, quand même..

En dehors de la musique, les paroles contribuent également à cette force émotionnelle qui émane de l’album. Tu travailles beaucoup dessus ?

(Il se fend d’un large sourire) Oh, merci. Peu de gens prêtent attention aux paroles, ça me fait plaisir. Mais oui, je travaille dessus. Je ne m’assois jamais à mon bureau en me disant « OK, alors maintenant je vais écrire des paroles ». Elles arrivent de façon plus naturelle, presque plus que la musique d’ailleurs. Souvent, quand j’écoute les morceaux, une phrase me vient en tête. Je l’écris et essaie de lui trouver une suite, une rime et caetera.

Du coup, je n’avais en fait aucune parole déterminée pour l’album quand nous avons répété à LA. Elles sont venues après les compositions.

Tu sembles avoir voulu mettre l’accent dessus avec la production, non ?

Oui, tout à fait. Dans Oshin, le chant était un peu noyé derrière les instruments. Ici, j’ai essayé de mettre l’accent sur les paroles, qui pour moi étaient essentielles; tout ça de sorte que l’auditeur écoute les morceaux et entende le chant en premier. Je souhaitais que son attention soit retenue par une phrase et qu’il se dise « ça, ça me parle », tu vois ? C’est aussi pour cela qu’il y a ce morceau avec Sky (ndlr: la popstar Sky Ferrera, sa petite amie) dans lequel elle déclame ces phrases.

D’ailleurs, pourquoi l’avoir faite chanter sur Blue Boredom ?

Comme chaque couple, on est tout le temps ensemble, et je me suis toujours dit qu’elle avait une belle voix, ainsi que beaucoup de talent. Il est donc vite arrivé un moment où je me suis dit qu’il fallait qu’on fasse quelque chose tous les deux. Ça me semblait stupide de ne rien faire avec elle, et j’avais cette chanson dont je ne savais pas quoi faire. Le guitariste avait essayé de lire une histoire par dessus la musique, j’avais testé quelques parties de guitare supplémentaires… Et un jour, en sortant du cinéma, je lui ai demandé de chanter dessus. Elle a fait cinq prises, et voilà. C’est une personne réellement talentueuse, je voulais faire quelque chose de ce talent, sans quoi ç’aurait été une vraie perte.

Autant dissiper les doutes éventuels, alors : il n’y avait donc aucune stratégie consistant à se faire connaitre par un autre public là-dedans ?

Non, absolument aucune. Je ne sors pas avec Sky pour me faire du fric tu sais. Quand je te dis que c’est la plus belle des personnes que j’ai pu rencontrer, c’est la vérité. Aucune stratégie commerciale là-dedans.

Ok ! Désolé, je change totalement de sujet, mais les pochettes d’album semblent très importantes chez DIIV. C’est encore Chris Lux qui a réalisé celle-ci ?

Non, Chris a récemment dessiné la réédition de Oshin, mais, à l’occasion d’une de ses expositions à Tokyo. j’ai découvert et rencontré deux artistes japonais. Ils ont réalisé tous les artworks de l’album, exceptées les choses en noir et blanc que tu pourras voir sur le CD. En dehors de ça, ce sont eux qui ont tout fait. Je suis tout de suite tombé amoureux de ce qu’ils faisaient, de cet outsider art (ndlr: une dérive de l’art brut) et j’ai compris que leurs créations conviendraient au projet.

Effectivement, la pochette et l’artwork en général se mêlent parfaitement aux thèmes principaux de l’album, qui sont l’aliénation et la perte de communication. Avoir de l’outsider art était très important, parce qu’une des notions clés de Is The Is Are est l’impression de ne pas être compris.

Il en allait de même pour le premier album ?

Oui, il y avait de ça… (il réfléchit) Mais je pense que la chose la plus importante pour l’artwork du second album était de faire quelque chose de mystérieux. Néanmoins, après tout ce qui est arrivé, l’exposition médiatique et tout ce qui s’ensuit, je ne voulais plus me cacher. Je voulais que les gens me voient tel que je suis. Comme un être humain, en somme.

N’hésite pas à botter en touche cette question si tu veux, mais cette exposition médiatique, justement, était due à tes prises de drogue régulières. Considères-tu que ç’a été une forme d’inspiration ?

C’est une question difficile, mais je vais essayer d’y répondre. En fait, quand je prenais de la drogue, il m’était impossible de lever le petit doigt. J’étais comme ça (il s’affale sur le canapé et grimace). Je passais des heures à fixer le plafond et…voilà. Impossible de composer ou d’écrire dans cet état. J’aimerais ne pas rentrer dans le discours habituel, du type « la drogue c’est mal » et caetera. Mais c’est la vérité. Il y a beaucoup de portes de sortie, celle-là est plus destructrice qu’aucune autre. Et puis, l’arrestation a tout changé. Je faisais en sorte, comme beaucoup de junkies, de cacher mon addiction, et une fois que ça a été rendu public c’est devenu assez dur. Enfin, toujours est-il que d’une certaine manière oui, ça a influencé Is The Is Are.

Pas mal de chansons traitent de ça dans cet album, comme par exemple Dopamine. Donc en un sens, en dépit de toutes ces choses, il y a eu un peu de positif là-dedans.

Il y a de ça deux ou trois ans, tu avais déclaré à Pitchfork que tu souhaitais être la voix de ta génération. C’était une blague ou non ?

(Il rit) Oui, bien sûr. A cette époque, comme maintenant d’ailleurs, on arrêtait pas de me comparer à Kurt Cobain. Et je voulais faire référence à ce qu’il répondait justement lorsqu’on lui disait qu’il était la voix de cette jeunesse un peu déprimée. Pour lui, il n’était rien de ça. J’ai lu ses carnets de fond en comble, tout le monde sait que je suis un grand fan, et il voulait en fait simplement s’exprimer. C’est malgré lui qu’il s’est trouvé affublé de ce rôle. Mais en tout cas oui, je plaisantais à ce moment là. Peut-être que les gens l’ont un peu trop pris au sérieux, ou que personne n’en a rien eu à foutre d’ailleurs. La dernière option est même assez probable. (Il sourit) De toute façon je m’en tape aussi. Tout ce que je veux, c’est que mon disque touche un maximum de gens.