À notre troisième jour à Turin, on peut d’ores et déjà affirmer que le Club To Club est un lieu spécial. Un public d’esthètes mais pas élitiste pour autant, un warehouse qui réussit l’exploit d’avoir du charme, et une programmation toujours plus impressionnante en qualité. Le vendredi, le nerf de la guerre des festivités commence avec la première soirée “complète”, de la tombée du jour au petit matin.

L’art et la manière

On débarque sur les new-yorkais de Battles, qui livrent leur habituelle rave instrumentale à un public encore très calme, stoïquement attentif à leurs expérimentations qui abandonnent les voix. Ce choix esthétique “draconien” et pas forcément facile à appréhender, le groupe l’assume en ne faisant aucune concession sur le côté progressif. Et nous donnent au passage une leçon de style sur scène, en plaçant la cymbale de la batterie très haut, comme pour embellir l’effet des solos endiablés.

Battles

De l’autre coté du Lingotto, la température monte d’un degré avec le live du syrien Omar Souleyman, qui s’adonne à son chant traditionnel sur des beats qui tabassent. Le chanteur s’est associé au Club To Club pour un partenariat allant au-delà de la musique, puisque le festival a décidé d’inviter le public à reverser une contribution de 5€ pour son association humanitaire, Our Heart Aches For Syria. Un geste à saluer.

 

Arpèges numériques et rythmiques

Seconde fois qu’on voit Four Tet en l’espace d’une semaine, et seconde fois qu’on le croise se baladant dans la foule avant son set, comme pour prendre la température du lieu et de ses habitants. Et autant dire que Kieran sait s’adapter à son public : là où son set avait directement décollé en force au Pitchfork, il choisit plutôt de prendre tout son temps au C2C, où il se sait parmi un public d’initiés.

Four Tet

Après vingts minutes d’intro en douceur et lente construction, il finit par balancer un “Digital Arpeggios” bien senti, qui fait exploser la foule. Malgré des basses qui tabassent un peu trop pour ce type de son, on apprécie la lente construction d’un set plus que soigné.

En même temps, les italiens tarés de Ninos du Brasil enflamment la deuxième salle de leurs percus très très brasiliano. Déguisés en sortes de bouffons du roi, tout le live du duo tient dans leur dextérité à la batterie et aux percus en tout genre. Une belle perf dont on retiendra quand même un gros bemol : les italiens jouent sur des beats enregistrés.

 

“Je fais une sieste, vous me réveillerez quand Thom Yorke arrivera”

Le leader de Radiohead aime se faire attendre sur scène, et jouer face à une salle bien comble qui l’exhorte à sortir de sa loge pendant vingt minutes. Pour notre part, l’effet attente sera plutôt soporifique et s’installera sur la longueur, même une fois “l’icône”  arrivée. Le live qu’il construit à partir de son Tomorrow’s Modern Boxes est lancinant, mélancolique, comme une chanson triste de Radiohead étalée sur dix minutes et des productions électroniques. Bref, notre état plutôt statique se transforme vite en un “je repose mes yeux, vous me préviendrez quand Thom Yorke aura fini.”

Thom Yorke

En quête de moquette

On fuit du coup la grande halle du Lingotto pour sa plus petite salle, intérieure et étrangement recouverte de moquette, ambiance boite-aquarium 80’s. Et on ne pourrait pas y faire un 180° plus renversant, avec l’arrivée de Todd Terje et sa salsa du démon disco. Sa musique ‘boule à facettes’ incessante éclaire notre moral et ravive notre énergie un peu mise à mal par l’ami Thom Yorke.

Des arpèges de notes en gamme coupent le rythme endiablé de ses tracks, et fait grimper le thermostat bien au dessus des normes acceptables – dans les 50° degrés ambiants d’une île tropicale sur l’Océan indien. En témoigne une lampe de la salle, de laquelle commencent à s’échapper des vappes de fumée inquiétantes. Elle sera rapidement éteinte par la sécu, contrairement à notre soif d’en découdre avec les derniers actes de ce vendredi.

 

Jamie XX raffle la palme de la soirée

Au Club to Club, on a l’impression que les artistes tentent d’élever leur set à la hauteur du festival, et de sa réputation. Et c’est clairement le cas avec Jamie XX qui, mieux que quiconque, aura su gagner nos coeurs et nos jambes ce soir. L’anglais qui avait pu nous décevoir par le passé, a livré à Turin un set anthologique qui restera gravé dans les mémoires de beaucoup.

Première bonne surprise, il délaisse son habituelle intro disco au bout de cinq minutes, pour partir dans un set tout en percussions et rythmiques venues d’ailleurs : percus africaines, sifflements dignes d’une parade de samba et basses saccadées reliant le tout, le mélange est imparable. Le typique “and we kept it UK” de son “All Under One Roof Raving” introduit le remix d’un gros classique du rap anglais. Un hommage à la mère patrie qui nous rappelle un peu la Flava de Novelist la veille.

La suite s’enchaîne avec l’envoûtant “Sleep Sound, que Jamie fait débuter en force, redescendre avec une énorme gamme de piano puis remonter, toujours en force. Sa maîtrise va jusqu’à nous faire oublier la fatigue, les jambes fourbues et les pieds endoloris. Sur le remix accéré de “Gosh, la fameuse boule disco chère à ses sets s’allume et fait briller la salle de mille feux. On repasse alors dans un quart d’heure disco, ou plutôt un hommage aux influences soul et funk qui rythment sa musique, dont on aurait d’ailleurs accueilli un track-id avec joie.

Mais pas le temps de trop s’attarder sur ses influences, Jamie enchaîne avec “Seesaw, puis s’embarque dans une transition volontairement crasseuse pour passer à l’éthéré “Stranger In A Room”. Tout cela nous fait penser qu’il ferait bien de sortir une version remixée de son propre album, tant ses titres y prennent une autre dimension.

En clôture, Jamie s’autorise même ce que Thom Yorke refuse catégoriquement de faire sur scène : jouer du Radiohead. En l’occurence le titre d’ouverture de Kid A,Everything In Its Right Place qui enchante le public quelque peu déçu par la perf de Thom. Et, culot anglais oblige, Jamie assure la transition Radiohead avec son tube à lui, dernier track de son set : l’évidence “Loud Places”. Sans tomber dans la facilité des tubes, l’émotion se fait palpable, presque stagnante dans l’air – la nôtre comme la sienne. Le final de son set fait partie de ces moments suspendus dans le temps, auxquels on se sent chanceux d’avoir assisté. La foule chante en coeur, acclame. Jamie salue longuement le public italien et semble se forcer à quitter la scène d’un concert aussi complet.

 

Rendez-vous demain pour notre report final du dernier soir de Club To Club, qui comprendra un combo Andy Stott/Nicolas Jaar/Jeff Mills pour lequel on salive déjà.

Notre reportage d’ouverture disponible ici.