Un nouveau magasin de vinyles vient d’émerger dans la capitale catalane, à deux minutes du club iconique l’Apolo. À l’initiative du What If records shop, Dafoe – alias Albert Romero, dont le but premier est d’implanter le siège social de son label du même nom à Barcelone. On l’a rencontré, histoire de discuter de la diversité et des dissensions de cette scène locale-globale si particulière.

De la création du label à l’ouverture du record shop

« Quand j’ai trouvé le local, je me suis rendu compte que c’était l’endroit parfait, à côté de notre studio et de l’Apolo. » La rue n’est pas très grande, mais Dafoe peut compter sur le quartier artistique du Raval et l’intérieur stylé de son shop pour amener du monde. Les passant peuvent se retrouver nez à nez avec les derniers vinyles importés – collés à la porte d’entrée – et des tables de mix flaguées du logo de What.if, le tout dans un espace lumineux et clair. « J’ai dessiné tout l’intérieur du magasin, mon père m’a aidé à le construire, je n’ai pas vraiment fait d’études de design ou d’architecture, mais je suis quelqu’un d’assez créatif » raconte Albert.

Celui qu’on surnomme Dafoe découvre la musique électronique quand il a 15 ans, pour ne plus la quitter : « J’ai commencé à produire il y a cinq ans. Après quelques années d’essai, j’ai senti qu’il était temps pour moi d’aller de l’avant, alors j’ai créé le label. Une fois qu’on a loué le studio, on a pressé nos propres vinyles en édition limitée de 300 à 500 copies, et maintenant on produit ceux de nos amis. » Et des amis prestigieux, puisque le prochain EP du label sera celui de Sander Baan, résident du Club der Visionäre à Berlin.

Barcelone ne possède pas toujours le meilleur accueil pour ce type d’initiatives de niche, raison pour laquelle la plupart des labels préfère se baser à Berlin ou Paris, là où la culture de la musique électronique fait partie intégrante de la ville. Mais Albert a préféré construire son business ici, histoire de rester fidèle à ses origines : « C’était une décision naturelle de commencer ici, près de mes amis et de ma famille. »

« Un DJ set d’une heure, ce n’est pas suffisant »

Si l’on creuse un peu ses goûts et influences, on se rend vite compte qu’il s’émeut pour des musiques sombres, oscillant entre techno analogique et minimale plutôt downtempo. Dafoe n’est pas du genre bavard, il laisse ses vinyles exprimer sa vision de la musique. Il aime prendre son temps, et s’y plonge facilement pendant des heures, sans ciller : « J’ai besoin de temps pour rentrer dans la musique, que ce soit quand j’écoute ou quand je joue. » Un comportement atypique, là où la norme est à la consommation rapide et ce jusqu’en soirées, où l’on arrive à 2h dans un club pour voir deux artistes jouer 1h chacun avant de repartir.

« Les DJ set d’1h, ce n’est pas suffisant, mais le rythme effréné de la ville est ainsi, on doit faire rentrer trois artistes dans une soirée, alors il faut réduire les temps de set. »

Pas exempt de critiques, le public veut lui aussi que ça démarre tout de suite et vite. Exécutoire des âmes perdues, le dancefloor se fait piétiner, et les cris surgissent si les basses n’ont pas démarré après 5 minutes de set. « Encore encore encore », la foule s’impatiente, oubliant qu’elle jouit d’une performance artistique. « Je ne suis pas à l’aise pour jouer en club. Je suis résident du Nitsa/Apolo une à deux fois par mois, j’aime y faire le warm up, créer la vibe pas à pas, mais je n’ai pas l’habitude de jouer 1h en plein pic de soirée. » Le format du club aux horaires fixes semble pourtant être de plus en plus révolu : place désormais aux sets all night long, aux soirées qui ne finissent jamais, avec la licence 48h pour un décollage en douceur.

Plus qu’un disquaire, un lieu communautaire

Chez What If Records, l’espace de vie ressemble plus à un salon qu’à un magasin. On se sert des bières dans le frigo, on fait profiter l’audience de nos trouvailles musicales, on fait la sieste sur le sofa : « Je voulais avoir non seulement un magasin de vinyles mais aussi un lieu pour chiller, prendre des bières et jouer. Ce n’est pas réellement un lieu de soirées, plutôt de collaboration, de réunion d’amis. »

Faisant aussi office de mini-bibliothèque, la boutique d’Albert propose des ouvrages à écouter, partager sur place, voire à emporter chez soi si le coup de cœur a opéré. « Le but c’est d’avoir mon espace, celui de mon label, de mes amis, avoir un point de connexion, un QG. Tout le monde est la bienvenue, tout est une question de passion pour la musique. » nous explique t-il.

Par sa volonté de créer un espace cosy, What If records s’est crée une vraie identité et ne cherche pas à faire concurrence aux autres disquaires de la ville. Comme un signe de ralliement à une cause commune, chaque disquaire barcelonais possède ainsi son propre style. Par exemple Discos Paradiso, le plus ancien et renommé de tous, s’oriente vers la funk des 70’s et l’afro house, tandis que Subwax propose un catalogue plus ambient. « La plupart des record shop de Barcelone où j’allais et où je vais toujours sont cools, tu vas trouver des vinyles dont tu n’avais même pas idée de l’existence, c’est l’effet de surprise. » nous confirme Albert.

Nouvelles sorties ou seconde main 

Façonné à son image, le disquaire propose une expérience globale d’introspection de son label : « Le style de musique qu’on peut trouver ici est le mien, ce que j’aime. Cela peut être de la techno, de la house, de la minimal, peu importe. Avec mon label on partage les mêmes idées, ils interagissent également dans le choix des vinyles présents ici. » La sélection est pointue, on ne trouvera pas beaucoup de gros labels type Kompakt. Plutôt du petit label de Frankfort qui fait quatre sorties par an.

Dans un petit coin du shop, on peut également trouver des vinyles de seconde main. Fait rare, ils sont tous passés dans celles du gérant à un moment de sa vie : « Une partie de ma collection est à vendre, ce sont des vinyles que j’ai en double ou que je n’écoute plus maintenant, car mon style a évolué au fil des années. Cela ne me dérange pas de revendre un disque, ou d’en donner à des amis. »

Première session d’écoute que nous propose Dafoe : Ion Ludwig – UNN03

« Cette sortie est très « texturée », le deuxième track de l’EP surprend un peu avec ses vocals démoniaques »


La scène musicale de Barcelone : « il n’y a pas d’unité »

L’ouverture d’un disquaire à Barcelone est un peu un évènement, surtout lorsqu’il s’agit d’une initiative locale. Globalement, il y a beaucoup de projets autour de la musique électronique ici, mais sans qu’aucun ne domine, ne donne une tendance, ni que la scène trouve une unité.

« C’est assez bizarre ici, il y a deux mondes différents qui vivent en parallèle, celui des gros festivals et celui de la scène underground. Il n’y a pas de petits clubs, c’est soit 400 personnes soit rien. »*

Les clubs à taille moyenne permettent pourtant aux promoteurs de faire des soirées sans risquer trop d’argent, et sont essentiels au développement de la scène locale. L’absence de ce type de lieu empêcherait selon lui de créer des liens entre les organisateurs de haut niveau et les petits nouveaux. Même constat que celui qu’on a pu faire lors de notre échange avec Kommunados, bien que ceux-ci soient plus optimistes en pressentant qu’une vague d’évolution des moeurs est en cours.

Pour parler évolution de la scène, on constate d’ailleurs bien quelques changements : les soirées Checkpoint qui, selon leurs propres dires, « explorent la relation entre techno et art avant-gardiste », évoluent en passant de l’Input (club au format « classique ») à un événement en journée au centre du Raval, puis bientôt dans une villa vers Tibidabo au nord de la ville, le dimanche après-midi. « Ce genre de projets devrait aider à créer l’unité que l’on cherche, mais c’est toujours compliqué de faire perdurer ce type d’évènements à cause des voisins et des plaintes, c’est un problème typique d’ici. » raconte Albert.

Deuxième session d’écoute que nous propose Dafoe : « J’ai attendu cette sortie pendant très longtemps. C’est très noir, parfait pour commencer la nuit, plus difficile à mettre en milieu de set. »

Barcelone serait en attente de trouver son propre son

Les initiatives de label et de disquaire comme What If se comptent sur les doigts d’une main à Barcelone. Lorsque l’on compare avec les autres capitales européennes, on constate effectivement un manque à combler à l’année, comme si la ville tournait toujours autour du calendrier touristique. Mais n’est-ce pas un effet d’herbe toujours plus verte chez le voisin ?

« Même si beaucoup de gens adorent Barcelone, toutes les capitales européennes ont leur propre scène électronique alors que ce n’est pas le cas ici. Les catalans ne se mélangent pas et en plus de cela, ils parlent leur dialecte. C’est mieux de garder les locaux ensemble et unifiés, autrement il ne se passe rien. » argumente Albert. Il pointe ici du doigt le manque de solidarité des différents acteurs et la méfiance à l’égard d’initiatives ouvertes aux expats comme la sienne, tout en nous montrant une petite pointe de chauvinisme.*

Un pessimisme et des critiques assez prononcées, pour des idées qui soulignent en tout cas bien le clivage barcelonais existant entre locaux, expats et touristes. De son point de vue, la fièvre indépendantiste de la Catalogne semble freiner l’expansion de la scène électronique, creusant le fossé entre attractions locales et touristiques sans que l’une et l’autre n’arrivent à s’accorder. Quoi qu’il en soit, une idée nette se dégage de ce constat : de cet entre-soi à trois niveaux, personne ne semble tirer parti.

*NDLR: Les propos d’Albert Romero sont les siens, et ne reflètent pas nécessairement les opinions de notre rédaction barcelonaise. Malgré d’évidentes dissensions à l’échelle de la ville, des clubs (Macarena, Moog..), festivals (Mira, Mutek.es, Livesoundtrack..) et collectifs (Kommunados, Watermelon..) à petits formats existent bien à Barcelone et mêlent souvent expats et locaux sans soucis d’harmonie.