Dans les méandres du Chateau Perché Festival, on a croisé le chemin d’un artiste vraiment intriguant et hors norme, dont les premières ondes nous ont convaincu de sa singularité comme de son talent à élever les esprits : Vito Lucente. Intrigués par son dernier EP Udgitha Of The Dogs, une invitation à la méditation, on est parti à sa rencontre. Vito Lucente nous a apporté sa vision du monde et de la musique, en tant qu’artiste solitaire et philosophe, qui ne se considère même pas comme musicien mais comme « passeur d’émotions ».

Hello Vito ! Il n’y a pas grand chose à propos de toi – excepté tes productions – sur internet, on pourrait dire que tu es un personnage mystérieux. Comment te décrirais-tu ?

J’ai été chanceux d’être exposé à la musique électronique très jeune, j’ai grandi dans le club que mes parents géraient à Toronto. J’ai gravité autour naturellement, et cela a forgé mon esprit pour aller de l’avant. À cette époque, la culture underground était encore une niche, extrêmement éloignée du reste, un environnement mystérieux et innovant qui m’a donné un cadre sécurisant et libre pour m’exprimer comme je le voulais, sans censure. La musique électronique est constamment en train d’évoluer. Ce qui m’intrigue le plus c’est d’anticiper et d’imaginer ce que le futur nous réserve, avec sa capacité de connecter mon esprit à l’univers, aux fenêtres de la pensée. C’est ce qui me motive.

Comment as-tu fini par produire de la musique électronique ? Est ce que tu as appris à jouer seul ? 

Je n’ai jamais vraiment étudié la musique, je ne l’apprécie d’ailleurs pas comme que je le souhaiterais. Pour moi c’est technique mais en même temps organique. La musique est un cadre d’expression similaire à celui d’un peintre ou d’un danseur, et comme toutes les formes d’arts, c’est subjectif.

L’attraction pour une oeuvre découle de la sincérité de l’artiste, de son aisance à connecter, de son expression, et pas tellement de la technicité du travail.

À un certain point tu te demandes pourquoi tu as choisi ou a été choisi pour créer de la musique ? Quel est le message ou le but ? Lorsque j’ai fait face à ces questions, j’ai réalisé que la seule chose que je peux offrir au monde est mon esprit, la musique est juste devenue une méthode ou un outil pour manifester ça. C’est une page blanche, jamais prédéterminée. Le terme d’artiste a perdu sa signification. Je ne cherche jamais à faire quelque chose de particulier musicalement, j’essaie juste de casser mes barrières internes, et j’agis comme un passeur, sans être affecté par des motivations superficielles.

Quel est ton set up ? Est ce que tu utilises régulièrement du field recording, ou est-ce que tu synthétises les sons? Je pense notamment aux gouttes de pluies dans le morceau One In The Many de ton dernier EP Udgitha Of The Dogs.

J’ai utilisé beaucoup de méthodes de production, hardware et software, je suis très intéressé par les sons que je n’ai jamais entendu auparavant. Le field recording est devenu une de mes passions. Ce sont les plus organiques et uniques choses qu’on puisse entendre, une structure ou une photo d’un son qui ne pourra jamais être dupliqué ou copié. Chaque enregistrement est un relié à un temps et un endroit spécifique, il permet à celui qui écoute d’expérimenter et de connecter à ce moment. C’est un souvenir ou une représentation de l’espace et d’un agencement particulier. L’environnement est devenu mon instrument.

Les synthétiseurs aussi jouent un rôle vital dans mon travail. J’aime spécifiquement le contraste lorsqu’il sont superposés au field recording. Les synthés vintage m’intriguent énormément, ils me donnent la capacité de contrôler et manipuler beaucoup de sonorités, pour métamorphoser le son sans avoir à compter sur des effets extérieurs. Je n’ai pas à apposer de superflu, je veux expérimenter avec les ingrédients de l’intérieur et, pour ainsi dire, créer du mouvement, comme un organisme vivant avec de nombreuses parties mobiles et respirantes. Je dépense beaucoup de temps avec un synthétiseur et j’apprend ses subtilités, pour pouvoir les contrôler comme je l’entends.

Udgitha Of The Dogs a une très forte pesanteur, on dirait que tu y combats le temps, cette intangible pression métrique que tous les humains ont dans la tête. Comment est-ce que tu lui échappes dans la vraie vie et dans ta production musicale ?

Je vois l’univers en plusieurs dimensions, et je suis très sensible à la circulation des énergies qui m’entourent. J’utilise mon téléscope pour chasser les étoiles la nuit, j’aime passer du temps près de l’eau, pour me détourner du monde synthétique et embrasser la nature. Je fais de la méditation et je pratique l’aromathérapie, ce qui m’amène à utiliser des saveurs comme l’encens pour connecter avec les énergies. Ma maison est aussi criblée de cristaux pour aider à pallier aux différentes humeurs qui me traversent, ou qui essaient d’infiltrer mon environnement. Je dépense aussi beaucoup de temps à cuisiner avec des ingrédients crus, c’est un process délicat et long qui me donne la paix, je présume que tout cela se reflète dans mes productions.

Tu utilises souvent dans tes productions des dialogues indéchiffrables, floutés comme s’ils venaient de l’espace, ou bien d’un autre temps, en parallèle d’une ascension de synthés. Cela semble important de ne pas comprendre ce que l’homme raconte, pourquoi ?

Tout est sensation, humeur ou émotion, donc ce n’est pas ce que tu entends mais plutôt ce que tu ressens. Capturer et connecter avec des personnes de l’intérieur, c’est leur permettre d’explorer des sensibilités au fond d’eux dont ils n’avaient peut-être pas connaissance : de la douleur, de la peur, de l’amour ou de l’espoir. Ces notions nous parlent mais c’est un autre language, qui n’est pas direct ni évident, comme de la poésie ou des métaphores. Défier les esprits donne à l’auditeur assez de place pour interpreter la musique, comme on interpréterait une expérience de vie.

Tu as étudié la philosophie à Toronto, comment est-ce que tu la connectes avec la musique électronique dans tes productions ? Est ce que cela t’aide à trouver de l’inspiration musicale? 

Étudier la philosophie a changé ma façon de voir la réalité et a joué un rôle intégral dans mon approche musicale. Les théories de philosophe m’ont offert une connaissance intemporelle. Ce n’est pas une question de vrai ou de faux, d’être d’accord ou non, l’interprétation de ces théories sera différent pour chaque individu, et c’est ce qui m’inspire. La philosophie a aussi changé ma perception de la vie, et maintenant je vis avec un meilleur sens de la liberté et une meilleure connection spirituelle. Il s’agit d’admirer une obscure compréhension de la réalité, de celle qui a de nombreuses questions mais peu de vraies réponses.

Ta musique explore les états de méditation, ca sonne très organique et profondément connecté aux pensées humaines. Jusqu’où peut-on aller dans notre esprit avec la musique électronique ?

J’ai grandi et évolué ces dernières années, et j’apprécie encore beaucoup de styles de musique. Je suis venu trouver la paix et la tranquillité avec les musiques ambient, noise, électro-acoustique et expérimentale, majoritairement car elles n’ont pas de structure directe ou de modèle prédéfini. La musique pour moi c’est de la méditation et de la thérapie, qui m’aide à regarder profondément dans mon être et mieux me connaître. Il n’y a pas de limites, elle peut aller très loin dans nos pensées, cela dépend de nous, de notre degré de liberté. Notre plus grand obstacle c’est nous-mêmes.

Est ce que tu peux nous parler de futures collaborations ou productions ? Est-ce qu’il y a un label ou un artiste avec qui tu souhaites absolument travailler, mais n’en a pas eu l’opportunité ?

Les collaborations sont très dures pour moi car j’ai une approche non conventionnelle de la production musicale, en lien avec mon propos de création. C’est une expression extrêmement personnelle, donc c’est dur de justifier des collaborations. Mon objectif de création musicale et ce que j’essaie de développer est très introverti. J’admire les artistes et les labels, et idéalement j’aimerais beaucoup travailler avec nombreux d’entres eux, cependant ce n’est pas quelque chose auquel je réfléchis ou que j’anticipe. C’est important et crucial pour mon travail de trouver son environnement approprié, et donc de laisser les collaborations arriver naturellement. J’imagine que mon travail aura un écho là où il est destiné, où il appartient, et où il a le plus de sens esthétiquement.

J’essaie de ne pas diviser mon travail sur différents labels, je préfère travailler et construire des relations de longue durée avec le peu de personnes avec qui je me sens bien. Ma prochaine release Die Robots sera sur un label avec qui j’ai travaillé dans le passé, Hollow Eyes. C’est une pièce intense et expérimentale, composée de bandes en boucle, avec des progressions de bruits. J’ai aussi manipulé la rythmique pour faire croire à un manquement dans les enregistrements.

Merci beaucoup à Vito Lucente pour cet échange tout en profondeur, retrouvez toutes ses productions sur son bandcamp et ses actualités sur les réseaux habituels.

English Version

There’s no much about yourself – except your production – on internet, you seem like a mysterious character. How would you describe yourself ?

I was fortunate to be exposed to electronic music at very early age growing up in a nightclub my parents operated in Toronto, I gravitated to it naturally and it forged my spirit going forward. At that time the underground culture was extremely remote and niche, a mysterious and innovative environment that provided a safe and free setting to express myself without any inhabitions. Electronic music is constantly evolving and what intrigues me the most is anticipating and imagining what the future holds and itʼs capacity to connect my spirit to the universe and windows to the mind. Thatʼs what drives me.

How did you end up producing electronic music ? Did you learn by yourself to play ?

I never studied music nor do I approach it so much in that fashion as much I wish I had, for me itʼs technical but at the same time organic, music is a framework for expression similar to a painter or dancer and all the other forms that fall in the world of arts, itʼs subjective, in a deeper sense, the attraction is derived from the artistʼs sincerity and ability to connect, the expression, and not so much the technicality of the work itself.  At some point you ask yourself why you have chosen or been chosen to create music? what is your message or purpose? As I contemplate these questions I have realized that the only unique thing I can offer the world is my spirit, music just became my method or tool to manifest it.  Itʼs a blank canvas, never predetermined. the term, “artist” has lost itsʼs meaning, I never set out to do anything in particular musically , I only attempt to break down barriers within myself and act as a conduit, unaffected by superficial motivations.

What is your technical set up ? Do you usually make field recording, or do you synthesize sounds? (I’m thinking for example of the rain drops of the track « One In The Many » from your last EP Udgitha Of The Dogs)

I have used many methods for production, hardware and software, I am extremely interested in  sounds that I have never heard before, field recordings have become a passion of mine and in my opinion are the most organic and unique thing that you hear, a framework or photo of sound that can never be duplicated or copied, each one is a specific time and place and allows the listener to experience and connect to that moment, a memory or depiction of a space and particular setting.  The environment becomes my instrument. Synthesizers also play a vital role in my work. I especially enjoy the contrast when layered with field recordings. Vintage synths especially intrigue me because they give me the capabiltiy to control and manipulate many sound sources to morph the sound without having rely so much on external effects. I donʼt want to put icing on the top of the cake, I want to experiment with the ingredients from within so to speak, creating movement like a living organism with many moving parts, breathing. I spend a vast amount of time with one synth and learn its intricacies so I can then control them L. M. N. as I wish.

This EP had a very strong echo to me. It seems that you are struggling against the Time, this intangible metric pressure that all human have in their heads. How do you do to escape from it in real life as in your music production ?

I see the universe in many dimensions, and am very sensitive to the flow of energies that surround me. I use my telescope to stargaze at night and love spending time along the water deflecting from the synthetic world and embracing nature. I meditate and practice aromatherapy, smudging things like Sage and Frankincense to connect to those energies, my home is also riddled with crystals to help cope with various moods I am feeling or trying to invite into my environment. I also spend a lot of time cooking with raw ingredients, its a very delicate and slow process that brings me peace so I presume that reflects in my productions.

You often use in your production indecipherable dialogues, blurred as if it comes from space, or a very old recording from other time, in parallel of synthesizer ascent. It seems important not to understand what the human says. Why ?

Everything is a feeling, mood or emotion, so itʼs not what you hear but rather how it makes you feel. Capturing and connecting with people from within and tap into places they may not even know exists within them, the hurt, pain, fear, love and hope, it speaks but in another language, one that is not so direct or obvious, similar to poetry and metaphors. Challenging peoples minds gives the listener space to interpret it as it applies to the life experiences and being.

You studied philosophy in Toronto. How do you connect philosophy and electronic music in your production ? Does it help you to find musical inspiration ?

Studying philosophy has changed how I see reality and plays an integral role in my approach to music, the theories of philosophers have offered us timeless knowledge. Its not about right or wrong, agreeing or disagreeing, how one interprets those theories is different for each individual, so it inspires me for those reasons. Philosophy also changed my perception of life and now live it with a greater sense of freedom and spiritual connection. Admiring an awkward or obscure understanding of reality, one that has many questions but no concrete answers.

Your music explores the meditation state, it’s sounds very organic and deeply connected to human thoughts. How far can we go into our minds with electronic music ?

I have evolved and grown much over the years and have and still do enjoy many styles and genres of music, I have come to find a place of peace and tranquility in ambient noise/ electroacoustic/ and experimental music mainly because they have no direct structure or template. Music for me is meditation and therapy allowing me to look deeper into my being and better understanding myself. There is no limit to how far it can go in our minds, that all depends how willing one is to be free. Our biggest obstacles and barriers is ourselves.

Can you tell us about future collaborations or releases?  Is there any label / artist you really want to work with but never had the chance ?

Collaborations are very difficult for me because of my unconventional approach to production in conjunction with my purpose for creating music, its an extremely personal expression so itʼs hard to justify collaborations. My overall purpose for creating music and what I am attempting to manifest is N. somewhat introverted. I do admire many artists and labels, ideally many I would love to work with, however its not something I think about or predetermine. Its important and crucial for my work to find itʼs appropriate home and collaborations to arise naturally . I believe my work will fall where it is intended to or belongs, and where it makes the most sense aesthetically. I tend not to venture my works on too many different labels, I prefer to work and build with a few I feel comfortable with and build long working relationships with them. My next forthcoming release “Die Robots” will be on a label I worked with in the past Hollow Eyes, its an intense experimental piece comprised of tape loops with progressions of noise, also rhythmically I manipulated the time signatures to make it seem as if a record is skipping.