Difficile de passer à côté du label chinois SVBKVLT. Leur musique draine une énergie pessimiste et puissante, parfois difficile à décrire, comme une lutte à mort du vivant pour survivre dans des conditions extrêmes. Créé par Gaz Williams, l’ex-gérant du club The Shelter à Shanghai, le label s’est développé autour de la scène locale avec l’envie de réunir des artistes proches du lieu. Loin des carrés VIP et des bouteilles de Mumm empilées – monnaie courante des clubs de la ville -, The Shelter avait l’envergure d’une warehouse, sans décor ni podium. Quant à sa programmation, elle avait pour seul mot d’ordre de ne pas tomber dans le commercial. Une petite révolution pour la culture club de Shanghaï qui ne jurait que par les fans de Taylor Swift et BTS. Pendant dix ans, The Shelter a permis à toute une scène d’exister. Après sa fermeture, Williams ouvre le ALL et continue d’explorer les musiques expérimentales avec les sorties de SVBKVLT.

Les quatre premières sorties du label se sont faites en cassettes, avant que le format ne soit abandonné pour le digital. La compilation Downpour suivie de l’album PM2.5 de Swimful en 2015 font découvrir le label à l’international. Le fer de lance de la techno chinoise Tsuzing remarque alors la maison de disque et en devient un genre de parrain. Il invite les artistes du label dans sa résidence à Stockholm et produit pour les compilations SVBKVLT Vol.1, puis Cache 01 et Cache 02, pour deux titres en collab avec Hodge.

Depuis quatre ans, les sorties du label envahissent les sets européens et continuent de surprendre par leur esthétique futuriste et apocalyptique. Les artistes emblématiques des débuts comme Osheyack, Gooooose, Nahash et Swimful ont été rejoints plus tard par les productrices Hyph11e, 33EMYBW et le duo Zaliva-D. Avec cette sélection de quatre albums cultes, on a voulu vous proposer l’essentiel des sorties de SVBKVLT. Le choix n’a pas été facile avec une discographie aussi riche, donc on vous a aussi concocté une playlist des essentiels du label au passage.

33EMYBW – Golem

Le premier album de 33EMYBW sur SVBKVLT a fait l’effet d’un tsunami. Son univers étrange inspiré des arthropodes (les animaux aux corps articulés) trouve aisément sa place sur le label. La recherche de textures percussives variées et l’absence de kick répétitif sont les traits principaux de l’album Golem. Elle qualifie sa musique de limb dance, un genre de dancehall croisé avec de la drum and bass. Popop, Drum et 冬虫夏草 sont des morceaux au squelette nu, avec des notes percussives éparses qui fédèrent quand même une rythmique. Certains passages laissent penser que ces textures sont envisagées comme des instruments de torture, du rouleau compresseur au tambour de guerre.

L’habillage des morceaux se fait aussi à l’aide de synthétiseurs. Leur présence apporte une certaine respiration, et parfois une élévation vers une transe au delà du sol. Le corps lutte contre son attraction gravitationnel, passant par des moments de folie furieuse dans Frankenstein avant de trouver son équilibre sur Golem. 33EMYBW nous somme de repenser les mouvements inconscients de notre corps en modifiant leur trajectoire : dans Masudi, on vibre comme un signal électrique, dans Ship of Thesus, on se courbe comme une vague sur une mer agitée.

Le seul morceau avec un semblant d’humanité est English, où l’on entend une voix robotisée nous dire un simple mot en deux langues (anglais et yīngyǔ), déformé avec un délai. 33EMYBW formalise la rencontre avec l’IA et la fait parler dans les deux langues qu’elle maîtrise.

Gooooose & DJ Scotch Egg – JAC

Après son album Rusted Silicon, Gooooose rencontre DJ Scotch Egg au festival Nyege Nyege en 2019. Le match est instantané, ils décident donc de collaborer ensemble sur un disque. Une semaine de résidence à Shanghai plus tard, ils sortent l’EP emblématique JAC. L’alliance des deux artistes forme un jeu de mot bien trouvé, « Goose Egg » ou oeuf d’oie, qu’ils exploitent sur le troisième morceau. Le Goose Egg Dub est agrémenté de voix incantatrices sous forme d’écho de Swordman Kitala, artiste rencontrée par Scotch Egg pendant sa résidence à la villa du Nyege Nyege. Le rythme dub est accéléré avec des snares effrénées, comme pour rappeler l’intensité des nuits chaudes au bord du lac Victoria.

Quand JAC et Rolex renversent les limites de vitesse autorisées, Dengrouse repense le downtempo sur un beat trap. Les deux artistes semblent alterner des morceaux percussifs très rapides et des expérimentations plus proches du dub, avec même un son de hang sur Aphids. La jointure de ces inspirations s’élabore dans Altered Destiny, une symbiose destructurée munie d’un corps vocal angélique. En bonus, Slikback prend son pied en retravaillant JAC sur une note plus dark, usant de flanger en folie pour encombrer le décryptage du son, puis souffler dans nos oreilles une tempête accélérée venue des enfers de la noise.

Nahash – Flowers of the Revolution

Centré autour des luttes pour la démocratie en Amérique Latine et la manière dont l’interventionisme occidental a façonné des régimes oppressifs à Haiti ou à Cuba, l’album Flowers of The Revolution de Nahash porte plutôt très bien son nom. Prenant exemple sur des soulèvements comme le Printemps Arabe ou la Révolution des Oeillets, l’auteur utilise la métaphore florale, mais pour souligner son aspect fâné : « les fleurs de la révolution sont les fleurs qui n’ont jamais poussé, les champs qui ont été brûlés, et les plantes qui ont été piétinées par les bottes ».

Là-dessus, la tension de titres comme Pluie Eternelle et Montreal Terror Cops ralentit et transforme cette pression en une oppression latente, à la fois omniprésente et impalpable – un peu comme l’interventionisme qui l’a inspirée. La collab avec Osheyack sur le titre d’ouverture préfigure aussi l’album que les deux ont sorti ensemble le mois dernier : disruptif, bordélique et sans autre but que de faire danser tout en changeant de rythme toutes les cinq secondes – avec même quelques passages de musique classique. 

Le très breakbeat Changement de Régime et le très axé sur les percus (et les vuvuzelas) Sangre y Poder sont les tubes imparables de l’album. Ce qu’une partie de la frange électronique a bientôt fait de remarquer et de remixer avec entrain, avec trois revisites officielles de DJ Plead, Elvin Brandhi & Kanja (Duma) et Gabber Modus Operandi. Et si Nahash est loin d’être l’artiste le plus visible de la famille SVBKVLT, cet album club sur lequel résonne le bruit des bottes reste l’une des sorties les plus centrales et les plus accessibles du label à ce jour.

Hyph11e – Vanishing Cinema

Résonance industrielle du côté de la destruction et de la fuite, Hyph11e compose son premier EP comme un cinéma en voie d’extinction, qui lutterait pour sa survie, hanté par des fantômes et des âmes errantes. Elle entame le combat virtuel avec les détraqueurs dans Black Pepper, où des lames grésillent sur la pierre, et les cris des combattants se font entendre en choeur. Au fur et à mesure que le morceau avance, on continue d’avancer dans la pénombre. Le danger est tout près, et Hyph11e nous le rappelle sur Escapism, où une voix stridente imite une alarme incendie.

Tout au long de l’album, Hyph11e plante le décor d’un film d’horreur où l’on essaie d’échapper à un danger immminent, sans savoir ce qu’il est réellement. Aucune réponse ne sera donné au bout de Vanishing Cinema, et seules les âmes qui courent en rythme, sans s’arrêter, pourront continuer. Titres phares de l’abum, Speak To Me et Unkown Number font perdurer cette tension à un niveau stable et linéaire, comme pour bien faire durer le suspense.


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