Si vous habitez à Barcelone depuis quelque temps et que la musique électronique ne vous est pas insensible, vous avez forcément entendu parler de Suara Records. Le label fondé il y a plus de 10 ans a défié tous les records de ventes de disques sur Beatport, et se profile comme une référence à l’international, avec des tubes intemporels comme Imprint of Pleasure de Tube& Berger, Did You Take My Money de Juliet Sikora et Return of the Jaded ou encore The Talking Machine de Superlover. Tout le monde a déjà entendu cette mélodie quelque part, elle a fait le tour du monde quelques dizaines de fois. Qui se cache derrière cette machine à succès ?

Coyu, le fondateur de Suara Records, qui est autrement difficile à rencontrer. Entre ses tournées aux USA, ses résidences à Ibiza, il se laisse peu de temps pour profiter de son nouveau magasin, ouvert en octobre dernier dans le quartier du Born, dans le centre-ville de la capitale catalane.

Le Suara Store est plus qu’une boutique de vêtements, c’est aussi une fondation pour chats errants, une galerie d’art, un espace de conférence… Mais cet espace multi-culturel est surtout utilisé comme point de rencontre entre le label et ses fans. Une première sessions de questions-réponses ouverte au public s’est organisée il y a un mois, laissant la porte ouverte aux fans avides de rencontrer et poser des questions à l’artiste. Une proximité qu’il revendique et souhaite prolonger avec de nouvelles rencontres, notamment pendant le Sonar – festival connu pour amener un bon taux d’easyjetsetteurs dans la ville.

Coyu a commencé un peu comme tout le monde, il travaillait pour le Razzmatazz et distribuait des flyers pour promouvoir les soirées. Très vite, il commence à jouer au Macarena – un club électro local à la minuscule jauge d’à peine 150 personnes – puis fonde Suara Records. Son parcours est typique du fonctionnement de l’événementiel électronique à l’échelle locale : il est monté en grade petit à petit, sans prétention. Il a toujours eu cette vision d’un label comme allant bien au delà de la musique et englobant un certain mode de vie, avec des centres d’intérêts comme la mode et léthique.

La création de la marque Suara et de la boutique était la suite naturelle de son shop en ligne et de sa renommée. Au delà de sa carrière de DJ, Coyu un très bon designer qui fait toutes couvertures d’album depuis le début. Il a d’abord commencé avec les premiers goodies du label, et c’est ainsi la marque Suara est née. « Je pense toujours à de nouvelles idées, je veux me focaliser sur la marque car la mode est importante pour le label. » nous confirme t-il.

La mode et les chats, puisque que la fondation, ouverte au public depuis peu, accueille les animaux errants et se forme à l’image d’un club animalier, avec trois chats-résidents aux doux noms de Maceo, Dixon et Nina. Ils habituent les autres chats errants à la vie intérieure, il leur faut au moins deux mois pour s’habituer à ce changement d’environnement. Il sera bientôt possible de prendre un café avec les chats dans la fondation, et de les adopter. Attention, les formulaires d’adoption seront sélectifs.

Passer du mainstream à l’underground, une transition cocasse

« Notre label est en transition, avant on écoutait un type très différent de musique, plutôt mainstream, j’ai le sentiment que je ne suis plus en adéquation avec ce que j’ai fait, je veux produire plus de musique underground, prendre plus de risques, ne pas utiliser toujours la même formule, je dois le faire. » commence par expliquer Coyu. Cette transition plutôt inattendue pour Suara est de bonne augure : Coyu a toujours écouté et joué de la techno « underground », qu’il ne produisait pas sur son label. Il tente donc un retour aux sources, s’axant sur ce qui l’inspire et l’anime réellement dans la musique électronique.

« C’est difficile car l’image de Suara est celle d’un label au sommet des ventes, nous faisions beaucoup d’argent c’est sûr. Je devrais aimer jouer les sorties de mon label, mais ce n’est pas le cas. Il est temps de me concentrer sur la musique que j’aime réellement. Je connais beaucoup d’artistes qui diront que Suara ne leur correspond pas, que c’est trop overground pour eux. Il faut que cela change doucement. Parfois c’est dur de faire des changements, surtout quand tu gagnes bien ta vie, mais c’est une évidence pour moi aujourd’hui. La musique est ma passion, il faut respecter la musique et produire seulement ce que tu aimes. » continue t-il dans un mea culpa assumé.

Coyu est bien décidé à changer l’image de son label, après avoir côtoyé le sommet de la musique rempli de bouteilles de champagne et de billets violets, la décision de la maturité s’impose : revenir à l’essentiel, aux sentiments, aux émotions, à la création originale. Chemin difficile mais pas impossible, aux vues de la récente montée de la musique électronique dans la musique populaire, ce sera peut-être le premier à faire ce chemin inverse.

« Nous n’étions pas focalisés sur la musique mais plutôt sur le fait de savoir si le titre allait se vendre. Maintenant je veux me concentrer uniquement sur ce que j’aime. »

Les maux de la scène électronique barcelonaise

Sur la question de la scène électronique barcelonaise, Coyu reste plutôt indifférent : « Ce n’est pas ma priorité, j’essaie quand même de venir jouer quatre ou cinq fois dans l’année, ce qui est déjà beaucoup ! Je supporte un label de vinyles ici, je pense que c’est important de les aider à se développer, et j’ai le réseau et l’expérience suffisante pour cela. ». Mais si Barcelone n’est pas sa priorité, la reconnaissance du label et ses dominantes électroniques restent pourtant très fidèles aux mouvements dominants de cette ville de fête et de tourisme, qui n’a parfois tendance à jurer que par la tech-house.

Malgré l’effervescence de festivals électroniques et la présence de deux labels très réputés à l’international, Suara et Hivern Discs – le label de John Talabot, Barcelone peine à se faire un nom dans la production. C’est pourtant une ville où les gens aiment séjourner, et viennent vivre d’un peu partout dans le monde. Cet apport extérieur fait évoluer les choses petit à petit : en 2008 il n’y avait qu’une poignée de labels électroniques en Espagne, aujourd’hui il y en a au moins une vingtaine et à Barcelone seulement.

« Barcelone n’est pas aussi professionnelle que Londres, par exemple tu ne pourras pas entendre de la house ou de la drum and bass à la radio, ici il n’y a que de l’EDM, de la pop ou du flamenco. Nous n’avons pas les infrastructures ou les entreprises qui permettent que la production de musique électronique se développe. »

« Il y a la Radio 3 qui passe quelques heures par jour de la musique underground, mais c’est tout à ma connaissance. » confirme Coyu, avant d’ajouter : « Quand j’avais 14 ans je pouvais entendre The Bells de Jeff Mills à la radio de Barcelone ! Cela paraît impossible ici aujourd’hui. »

L’industrie traditionnelle vs le digital

« C’est important d’être à Ibiza, ce n’est pas non plus basique, tu y vas car les gens te regardent, dans le passé c’était intéressant de s’y montrer, nous avons toujours une résidence l’été, c’est important pour comprendre l’industrie, nous y avons beaucoup appris. » commence Coyu. Mais la façon de gérer la production de la musique électronique a beaucoup changé, le temps des cartels ultra privés d’Ibiza n’est plus, et le monopole des maisons de disques n’a pas plus de sens aujourd’hui. L’indépendance des artistes est devenue plus que légitime dans un monde digitalisé. Le net a permis la diffusion massive et gratuite de la musique électronique en Europe et dans le monde.

« Grâce aux réseaux sociaux, tu peux atteindre tes fans depuis n’importe ou dans le monde, depuis une Boiler Room ou depuis mon téléphone avec Facebook Live, ils peuvent me voir jouer. Nous n’avons plus besoin des médias, nous avons le pouvoir de toucher notre public de façon autonome, tu deviens indépendant, chose qui est dure dans l’industrie musicale et dans la vie en générale. » confirme Coyu, enfonçant un peu les portes ouvertes de la « liberté digitale ».

Pléthore de producteurs : avec les nouveaux outils, il est facile d’apprendre les bases chez soi sur son ordinateur, la production est désormais à la portée de tout le monde : « C’est difficile d’avoir de l’attention car tout le monde fait la même chose. Dans les années 90, un petit nombre de personnes produisaient de la musique électronique, maintenant grâce à internet, tout le monde peut devenir producteur, ce qui rend la consistence de son matériel plus difficile. »

Chaque seconde une nouvelle vidéo est uploadée sur Youtube, les logiciels de création comme Ableton ou Fruity Loops ont désormais développé des stages de formation en ligne ou physique, bientôt les écoles de musiques auront l’option électro dans leur cursus. La musique électronique est passée dans la culture populaire, elle envahit et influence tout le reste : le hip-hop devient cloud rap avec plus de synthétiseurs et de vocodeurs, la house se fait lo-fi house, la pop se synthétise en synth pop… Tout est lié a cette révolution musicale. Etre DJ; tourner des disques avec toute la souplesse et la technique que cela peut demander ne suffit plus, il faut aujourd’hui être un créateur, un producteur pour pouvoir se faire un nom dans le milieu : « Pour être DJ et jouer où tu as envie aujourd’hui il faut être producteur, le DJ n’est pas reconnu. » Un point de vue assez radical qui démontre de la réalité de compétitivité du milieu, qui impose les artistes à se démarquer du voisin.

Concernant le futur de Suara, Coyu nous a notamment révélé qu’il allait produire un album, une première pour le DJ qui s’est toujours focalisé sur la gestion du label. Cette nouvelle rentre bien dans le mouvement transitoire de Suara, et on attend bien de voir ce que cela donnera. En attendant, pour ceux qui seront de la partie au Sonar, on vous conseille vivement de faire un tour au Suara Store, qui accueillera des showcases de nombreux artistes de renommée comme Charlotte de Witte, Oliver Koletzki , Marvin & Guy, et bien sûr, Coyu. En parallèle il garde un pied sur Ibiza avec une résidence au club Privilège; tous les dimanches de la saison estivale. Là encore, une vision bien personnelle à Coyu de ce que peut signifier la musique  dite « underground ». Chacun son curseur sur l’échéquier électronique.