De la soirée club à la séance d’écoute, Sport National invente sa propre ligue

Un moment qu’on observe de loin les événements organisés par Sport National, qui se calent parmi les pointures de l’électronique divergente de la capitale, sans perdre de vue leur objectif : proposer des programmes différents, des artistes inédits et des formes créatives qui ont bien souvent du mal à fleurir parmi la multitude d’events house et techno des grandes villes.

Au DOC, à la Station ou même à Communion, dans un format « sieste électronique » comme les Sonifères ou un club co-organisé avec les trublions stéphanois de Positive Education, Sport National accouche toujours de programmes qu’on avait pas vu venir, et on doit dire que c’est plutôt rafraîchissant. On s’est aventuré à parler avec eux en essayant de ne pas tomber dans la métaphore sportive et, titre mis à part, on est presque sûrs d’y être arrivés.

Sport National

Les progs de Sport National jouent sur une ligne assez fine entre techno à tendance dronesque, noise, ambient et autres formes expérimentales, musiques électroacoustiques comprises. Comment vous est venue l’envie de les mettre en scène ?

On a commencé par prendre part à l’organisation et à la programmation de fêtes ancrées dans une culture rave, où les musiques électroniques étaient vectrices de tout un état d’esprit, visant à fustiger la culture club hédoniste et non-politisée. Cette activité au travers de collectifs comme Le Pas-Sage ou Champ Libre nous a donné envie d’aller plus loin sur la direction artistique musicale, en cherchant un discours clivant purement musical. Quand on a créé Sport National, on souhaitait tout simplement à créer des cadres où toutes formes de musiques électroniques pourraient s’exprimer. Mais on s’est rapidement rendu compte que ces musiques divergentes vis à vis de la techno et de la house avaient besoin d’un autre cadre, moins festif dans le sens où le rythme ne porte pas toujours à danser de manière régulière, et où l’oreille est sollicitée différemment.

Malgré tout, on ne s’est jamais écarté de la teuf, car on est de gros teufeurs aussi, et on écoute de tout. L’expérimental est aussi présent dans la techno, et des artistes forgés pour le dancefloor peuvent faire preuve d’une expérimentation magnifique en terme composition et d’instrumentations. Du coup on a cloisonné nos événements avec Les Sonifères, des séances d’écoute active en après-midi, où tu profites d’un concert en live de musiques électroniques hors dancefloor, s’inscrivant dans une approche de démocratisation des musiques électroniques trop souvent qualifiées de “savantes”. On a ensuite organisé des concerts de musique expérimentale avec une intention scénique forte, les Sessions. Et enfin on a continué a organiser des teufs, où tu découvres de nouvelles sonorités tout en profitant d’une dimension culturelle festive forte. C’est aussi ça la musique, électronique ou non, s’abandonner, se laisser porter par une rythmique entrainante…

Si on regarde ce qui se fait sur la scène française (avec des festivals comme Sonic Protest, Visions) voir européenne, on remarque de plus en plus de décloisonnement entre les genres musicaux expérimentaux. D’où vient pour vous ce trait d’union événementiel entre micro-cultures rock et électronique ?

Ce trait d’union s’est forgé naturellement lorsque l’on a voulu organiser des événements qui sortaient du cadre du dancefloor. À partir du moment où tu rentres dans des formats de concerts ou de ‘’siestes électroniques’’, tu t’approches de musiciens qui ont naturellement des influences rock, s’adonnant à un exercice du côté des musiques électroniques. Du coup des guitares, des percussions et autres instruments à vent viennent compléter l’écriture musicale de ces artistes.

Et il est certain que nous avons envie de décloisonner les styles rock et électroniques, pour s’exprimer toujours auprès du plus grand nombre, et sortir du communautarisme très inscrit dans la culture des musiques électroniques, prenant ses racines (parfois lointaines) dans le monde de la nuit, et donc très spécifique.

Vous bougez pas mal de clubs en squats ou en salles plus conventionnées – et si on regarde de plus près, on voit que dernièrement vous avez changé de lieu à peu près à chaque soirée. C’est par volonté ou par opportunité/difficulté ?

Nous changeons systématiquement de lieu, et c’est clairement une volonté. On aime rencontrer de nouvelles personnes à chaque fois, et donc se nourrir d’énergies différentes pour forger une programmation et une intention singulière dans nos événements. On se bat contre l’aspect très éphémère inhérent à notre milieu. C’est l’occasion de se renouveler, et de ne jamais tomber dans l’attendu, ce qui est la pire chose pour nous.

On aime bousculer notre public, aussi versatile qu’il soit, et le sortir de sa zone de confort binaire. Ce changement, c’est aussi mettre à mal la frontière qui existe entre les clubs conventionnels et les lieux plus libertaires, les squats et autres hangars chinés sur le Bon Coin.

En soit tous ces lieux ont leurs avantages et leurs inconvénients, il n’y pas de sanctuaire à part celui que chaque danseur et mélomane peut s’imaginer lorsqu’il ferme les yeux et profite d’une musicalité qui le touche au plus profond de lui-même.

Soit dit en passant, ça a donné quoi pour vous de présenter des projets ambient et noise dans un lieu comme Communion ?

Concrètement, le lieu s’y prête parfaitement : c’était en hauteur, sur un toit donc, et le lieu accueillait le système son du club qui se trouve au RDC de la Cité de la Mode et du Design, Le Garage. Ce système son est fabriqué par un certain William, qui a créé la marque Paladium Audio. Et clairement ce mec est un génie. Le fait qu’il y ait ce système son a beaucoup joué pour que nous choisissions ce lieu. Et organiser la première édition des Sonifères dans un contexte aux antipodes de ce que l’on peut proposer d’habitude participe à nourrir notre discours centré autour de la musique, purement. C’est peut être un peu jusqu’au-boutiste, car dans ce cas présent, on s’installe dans un lieu qui a très mauvaise réputation et qui n’a que faire de la création alternative en soit, mais justement, l’aspect pédagogique de ce type d’événement et même l’approche assez provoc’ de cette démarche nous a bien emballé. Et franchement, demandez au peu de personnes qui étaient présentes : la qualité du son était folle et on a pris un pied incroyable à s’affaler dans les coussins de Communion.

Avec le nombre de clubs emblématiques qui pavent Paris (Concrete, Rex, plus récemment La Station), on est aujourd’hui dans un culte des lieux assez écrasant. Est-ce plus compliqué de défendre sa visibilité en tant que collectif dans ce contexte ?

On se rend compte que l’on est complémentaires. Aujourd’hui un club ne peut se passer des “collectifs” pour composer sa programmation, car elle se sert tout justement de la liberté qu’ils incarnent au grès de soirées organisées en dehors de ces dites institutions. Et il est important de ne pas se positionner vis à vis d’eux et de se dire que l’on est portés par la même passion, celle de la musique et de la fête, qui ne doit pas reprendre les mêmes schémas qu’un “marché” économique lambda. Certes chacun s’adonne à une certaine stratégie de communication, mais on est avant tout, pour la plupart, des philanthropes. Il revient au public de savoir discerner une entité qui s’adonne au mercantilisme, de l’autre qui se donne au quotidien pour faire “kiffer”.

De manière générale vous sentez le public parisien réceptif aux musiques que vous présentez, ou vous gardez l’impression d’être dans une niche de gens déjà initiés ? Vous pensez attirer le même public dans un format comme les Sonifères qu’aux soirées en formats club ?

On propose différents formats effectivement, sans vouloir formater notre public. On organise ce qui nous porte, et ce qui nous semble pertinent de faire en fonction des personnes que l’on rencontre.

Il est certain que l’on est dans une niche lorsque l’on propose à un public de s’adonner, sans bouger, à l’écoute de musiques planantes et psychédéliques. Mais d’un mouvement de niche peut naître un mouvement de masse, on l’a vu dans les années 90 avec la rave.

On aime être sur tous les fronts en ce qui concerne cette musique, car elle nous passionne évidemment. On se mentirait à nous mêmes en organisant exclusivement des soirées club. Enfin, il est important de souligner que l’on ne veut convertir personne ni imposer quoique ce soit. Mais il est certain que l’on ne prend aucun risque en organisant des événements mettant en scène des musiques électroniques différentes de celles que l’on peut entendre en club, car on est peu à faire ça. En pratiquant cela, on amène un public club dans un autre contexte, et vice-versa. C’est ce que l’on préfère en soit, le mélange. À l’heure de la normalisation, il est sain de décloisonner les communautés, et de faire preuve d’universalité. Après il est certain que ça demande beaucoup d’énergie et d’abnégation, mais ça, ça ne concerne que nous !

J’ai l’impression que les musiques électroniques expérimentales en France restent encore coincées dans une bulle d’élitisme dont elles ont du mal à sortir. Comment fait-on pour déjouer cette institutionnalisation ?

L’élitisme est inhérent aux musiques électroniques car elles demandent une certaine attention, et une attention soutenue à l’écriture musicale dans des pièces sonores parfois perçues comme “monotones”. On est conscient qu’on ne s’adresse pas au commun des mortels, mais le peu de personnes non-averties qui viennent aux Sonifères en sortent ravies, tout est question de mise en situation. Il est certain que si l’on ne dispose pas beaucoup de coussins, et que l’on ne prend pas assez en compte le confort de ces auditeurs, le message ne passera pas. Et c’est bien pour cette raison que cette même “élite” ne vient pas forcément à nos événements, c’est parce que l’on est clairement dans une démarche de démocratisation, et que ces mêmes personnes peuvent percevoir notre démarche comme démagogique et superficielle. Mais on apprend chaque jour, et l’on se rend compte que l’on a une démarche assez utopiste de vouloir rassembler tous les public, partout, tout le temps. Encore une fois on ne fait que créer des espaces de liberté artistique pour les musiciens et performeurs que l’on invite, donc à eux aussi de créer le discours auprès d’un public aussi hétérogène qu’il soit. L’élitisme est aussi diffus que le mainstream.

Pouvez-vous me parler un peu plus de la part que vous accordez au visuel et aux arts numériques dans Sport National ?

L’un des trois membres de Sport National est un artiste numérique et développe les liens entre les mathématiques et leur application créative dans le cadre des musiques et arts expérimentaux. Il a été naturel dès le début d’utiliser la technologie moderne pour penser nos scénographies et développer des vidéos accompagnant les musiciens qui relèvent des “arts numériques”.

La musique électronique entretient des liens soutenus avec la création visuelle du fait de son apport mental et psychédélique lors d’un événement. Mais il y a de très nombreuses manières de mêler les deux pratiques artistiques, la Biennale de Némo en témoigne. On aimerait d’ailleurs développer de plus en plus de quoi décloisonner les deux pratiques, pour augmenter l’expérience lors des événements. Enfin, notre crédo au début de l’aventure de Sport National était de mettre la musique et l’image sur un même piédestal. On n’y est pas parvenu complètement, mais ce genre d’ambition prend du temps à se matérialiser.

Sans trop vendre la mèche sur vos prochains projets, il y a des formats de soirées ou des styles que vous n’avez pas encore expérimentés et qui vous branchent pour la suite ?

On se concentre maintenant sur les trois formats que l’on pratique aujourd’hui, à savoir le club, les Sonifères et les concerts/performances. C’est déjà un gros chantier d’arriver à créer dans chacun une vie propre, la suite nous donnera peut être d’autres envies effectivement. Mais on pense notamment à créer des soirées futuristes en réalité virtuelle, avec un sub-pack, casque audio, etc… Ce sera fait en 2019 normalement !

Pour finir, passage promo : parlez-nous de votre prochain événement et de ce qu’on pourra y voir ?

Samedi de minuit à 6h au Petit Bain, on invite six musiciens électroniques en live. Ça va être une très belle teuf, on a bien hâte. Chaque live aura sa singularité, et on pourra apprécier de nombreuses manières de retourner un dancefloor, de la techno UK de Mun Sing (qui nous vient direct de Bristol pour son premier live en France) à la délicatesse tribale du parisien Sene qui va présenter son premier live, en passant par la performance audiovisuelle unique du berlinois Grischa Lichtenberger qui n’est pas venu depuis deux ans à paname. Clairement depuis notre teuf au Trabendo avec Positive Education, on avait pas concocté un line-up aussi lourdingue. Il y aura également trois lives des parisiens de Terdjman, un pilier du mouvement techno undergound parisien, les débuts sur scène du projet magnifique de Deeat Palace, signée récemment sur Mind Records et enfin FLIRT qui jouera en closing, dont on est bien entendu particulièrement fiers car le duo est résident chez nous depuis pas mal de temps. Ils travaillent beaucoup ces derniers temps, le live sera bien inédit, on va tous se prendre des claques !

Sport National

Plus d’infos sur la prochaine soirée de Sport National par ici.

Crédits Photos : Hugo Mathieu, Muriel Lasson