La Franche-Comté est depuis 30 ans le terrain de jeu des teufeurs de toute l’Europe. Cette région industrielle a vu naître deux mouvements musicaux radicaux : le punk dans les années fin 70 et 80, et la culture rave dans les années 90 et 2000. Parmi les fiefs de ces mouvements, on retrouve la ville fortifiée de Besançon. Nous essaierons de comprendre l’héritage de ces mouvements dans cette ville à travers notre série Sous le tunnel. Pour introduire cette série, nous avons rencontré DJ Fait Belek, la moitié de Ghetto25, activiste de la scène locale électronique depuis dix ans. Cet article reflète précisément notre échange, il est accompagné d’une playlist Made in Besançon qu’on vous conseille de lancer pendant la lecture.

Besançon regorge de bars et salles de concert dans le centre pavé de la vieille ville, où la musique électronique a sa place et retentit toutes les semaines. Du mythique club gay Le Privé à l’Antonnoir, la ville et ses fameuses caves offrent un beau terrain de jeu pour les organisateurs de soirées, qu’on vous a décrit plus précisément dans notre guide local. Plus excentrée, La SMAC la Rodia supporte depuis sa création en 2011 de nombreux projets d’envergures, et s’érige comme catalyseur de la scène locale ces dernières années.

Au delà des établissements avec pignon sur rue, la fête s’organise aussi dans des lieux insolites, comme le Tunnel. Connu de tous les habitants de Besançon, le Tunnel est la cavité creusée sous la citadelle, élément clé de la ville fortifiée. Les collectifs locaux ont habité ce lieu petit à petit, avec une première soirée organisée par le collectif Wood’up. Depuis, c’est devenu un after avec des événements illégaux sur infoline.

Sous le TUNNEL : besançon musique électronique Beyeah

Sous le Tunnel : Theo Nets b2B DJ Fait Belek

Ce lieu est mythique, il offre à la fois une résonance idéale pour un système son, mais aussi un emplacement central. Ces soirées rassemblent tout le monde à Besançon. D’après DJ Fait Belek, il n’y a jamais eu de problème avec les autorités publiques, à part une fois où ils ont pris le groupe électrogène.

« Nous avons une relation pacifique avec les forces de l’ordre, ils savent ce que nous faisons, ils sont là le matin pour qu’on arrête le son mais il n’y a pas de violence » – DJ Fait Belek

L’exploration de terrains pour fête illicite ne s’est pas arrêté aux portes de la ville. Un autre lieu en hauteur, perdu dans les collines, fait aussi office de villégiature nocturne : le Bunker. Avec une capacité allant jusqu’à 300 personnes, ce lieu permet de rassembler plus de monde, et de s’éloigner des sentiers battus. Il faut faire une petite marche dans la forêt avant de trouver la voûte, qui fait office de porte d’entrée du spot. « La meilleure façon de trouver des spots de teuf, c’est le trail ! » confirme Fait Belek.

La rave, c’est l’essence de la Franche Comté. Les premières que DJ Fait Belek a faites étaient celles de l’association Le Citron Vert. Acteur majeur depuis plus de quinze ans, c’est un des piliers de la scène électronique régionale. À l’origine des organisateurs de raves tribe hardcore, l’association oeuvre aujourd’hui dans le légal, avec de nombreux événements organisés dans tout la région. Le collectif est un interlocuteur privilégié de la mairie pour les musiques actuelles, et reçoivent des subventions de fonctionnement.

Ils défendent la production phonographique avec leurs trois labels, Presse Agrumes, 7 Lakes et Limonade. Pour leurs quinze ans en 2018, ils ont sortis la compilation Citrik Mixtape où l’on voit cohabiter les résidents du collectif Beasty Liv, Biop6, L-Xir, Cemtex (le papa du frenchcore) avec de nouveaux artistes comme Beat Rider, Krilong (membre de Tetra Hydro K) ou encore Noum. Toutes les générations et les styles de musiques électroniques issus de la rave se retrouvent dans Citron Vert.

Un autre artiste iconique de la scène rave qui a impacté la scène de Besançon, c’est le fondateur de Fantomatik Records MemPamal. Il débute en 1994 sur la scène tribe et hardtek, et se passionne rapidement pour le modulaire, qu’il transforme en un live analogique exceptionnel. Il produira 24 albums et reste encore aujourd’hui une référence de la scène techno underground française.

Musiques électroniques à l’unisson

La scène locale a vu naître une nouvelle génération de producteurs, qui ont tous en mémoire la culture rave, et la digèrent à leur façon. Beaucoup d’entre eux ont franchi les frontières de la région et se sont exportés en France voire à l’international. House, dub et techno sont les principaux genres représentés en dehors de la ville par ses acteurs.

Parmi les artistes de la scène house qui se sont fait connaître au delà de la comté, on retrouve Jeff The Fool et Wilt, qui ont récemment co-produit l’EP Feel It sur le label Thé Chaud Records, Robby et Stupid Flash qui explorent la house californienne avec une sortie remarquée sur le label La Dynamiterie Records, et Theo Nets, un vinyle digger qui a récemment sorti un podcast sur le label lyonnais Y.A.R., pour une jolie balade sur les quais du Doubs.

La scène dub de la Citadelle s’est aussi très bien exportée, avec notamment le duo déjanté de chimistes sonores Tetra Hydro K, qui sont signés sur le label français ODG Prod, et le chaman Mula signé sur l’iconique label Sol Selectas, qui a déjà fait le tour du monde avec ses sets de trance progressive.

Dans le genre techno, le label Okuma Records fait renaître la techno tribe des raves originelles, avec des sorties exclusivement sur vinyles. La dernière compilation du label OKUMA PUMP 02 qui réunit huit artistes pour un vrai casse-tête mental.

« Okuma Records c’est la digestion des années 1990 et 2000 de la rave franc-comtoise » – DJ Fait Belek

La Mer de Besançon

La Mer de Besançon / Crédit Photo : Vesontio

L’aventure Thé Chaud et Ghetto25

DJ Fait Belek est membre de différents projets : Thé Chaud, La MeR de Besançon, Besançon Rythmique Club, et la moitié du duo Ghetto25. Personnage hyperactif, il touche à tout et y met du coeur à l’ouvrage. Pour tisser des liens et devenir un des piliers de la scène locale, il est d’ailleurs passé par tous les stades : animateur de radio, organisateur de soirée, DJ, producteur, gérant de label… Une aventure qui n’est certainement pas étrangère aux activistes locaux de son genre.

Après voir rencontré Hugo aka DJ Là-Bas, animateur à Radio Sud, ils lancent une webradio avec une émission live. À l’image des radios pirates, DJ Fait Belek et son crew se réunissent dans leur chambre pour mixer en direct sur les ondes. Il n’en reste aujourd’hui aucune trace, à part dans leur mémoire. Le mode pirate laisse place à l’amiral d’explorateur : en 2016 ils créent la chaîne de podcast La MeR de Besançon, qui deviendra vite un label avec des sorties K7 et vinyles.

« On cherchait des artistes sur soundcloud qu’on aimait bien, et on leur écrivait pour qu’ils fassent partis de la compilation »

En quatre ans de recherches sur le nuage orangé, ils sortent trois compilations, sept podcasts et deux EPs. Les variances de ton et de couleurs sortent de l’ordinaire et des racines tribe de la région. Influencés par la nouvelle génération qui offre ses productions MAO à tout bout de toile, les morceaux explorent tous les recoins des musiques électroniques.

À Besançon, tout le monde se connait, s’influence et se soutient. L’association Thé Chaud a été crée en 2012. Elle prend une autre direction musicale que les pionniers de Citron Vert, mais garde leur vision éclectique. DJ Fait Belek signera avec Ghetto25 la sortie TCR003 du label Booty Sexual : un EP à très haute température qui mélange savamment ghetto house et global bass. Une mixture qui se diffuserait à merveille sur un ghettoblaster en plein centre ville. En 2019, DJ Fait Belek et 252 Global System créent un label plus personnel, sous fond de joueurs de foot et de bangers ghetto house : Besançon Rythmique Club. On vous parlait de sa première sortie en collaboration avec Paul Johnson il y a peu.

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Thé Chaud est infusé de la club culture, et propose des sets aux esthétiques house et techno dans toute la ville. Sans contradiction avec les origines de la rave, le collectif organise aussi bien des événements légaux et illégaux, pour garder l’esprit originel. Le public des soirées de Thé Chaud est plutôt jeune au début, puis se diversifie au fil de leur notoriété. N’ayant que très peu de concurrence sur la scène house et techno, ils attirent toutes les générations. Le collectif tient à la diversité musicale, et met un point d’honneur à déstabiliser le public en soirée.

« La première fois qu’on a joué de la jungle au tunnel ils ont rien compris »

Le public attend que ça tape, mais rien à y faire. Le crew aime jouer de tout, dubstep, baile funk, hard house : la musique hybride est le mot d’ordre. Ils invitent les artistes qu’ils aiment jouer, à savoir : Anetha, Perc, I Hate Models, Paul Cut, et parfois même des rappeurs. Ils ne s’imposent aucune limite dans le mélange des genres. Récemment, Amor Satyr qui fusionne la techno et la trap, a tapé dans l’oeil du duo Ghetto25. Assez pour finir sur la dernière compilation du label Besançon Rythmique Club sortie en novembre. Et lorsqu’on demande à Fait Belek d’expliquer cet éclectisme, il dépeint avant tout le tableau de sa jeunesse : « Nos influences musicales reflètent notre style d’adolescent, on s’habillait en baggy de skateur, requins et maillot de foot. Un sacré mélange !« 

Festival Detonation - Beyeah

Crédit Photo : Festival Détonation

Ghetto25 continue de s’investir pour Besançon, et lance aujourd’hui un nouveau projet : le BRC Studio, un site qui regroupe l’actualité de ses projets et de la scène locale. Une plateforme qui met en avant les sorties, les podcasts, mais aussi les événements, le merchandising… Tout l’univers de BRC réuni à une adresse.

Une politique culturelle en voie d’amélioration pour la musique

Quand une ville s’intéresse à la musique électronique, ça se ressent toujours sur l’émulsion de la scène locale. À Besançon, le coeur musical se situe à La Smac La Rodia, qui a vu le jour en 2011. C’est une salle moderne qui se tourne vers tous les publics de sa ville. Elle organise le festival Détonation sur la friche culturelle des Près de Vau, qui chaque année réunit plus de 5000 personnes par soir. On ressent dans la programmation une certaine écoute des nouveaux talents, dans tous les genres, y compris la musique électronique. En 2019, dernier référentiel en date pour les festivals, on pouvait y voir Flavien Berger, Casual Gabberz, Ouai Stéphane, Salut C’est Cool, Oktober Lieber, Irène Drésel, et bien sûr la scène locale représentée par Ghetto25 en B2B avec Boyd Goosman.

Avant La Rodia, la mairie était assez critiquée par la scène musicale locale. Plusieurs festivals de musiques actuelles et notamment électroniques se sont éteints dans les dix premières années du millénaire. Herbe En Zik, Electro Clique ou encore le festival Sonorama, tous des projets prometteurs et innovants, qui n’ont pas réussi à tenir le cap faute de soutien.

Récemment, la ville montre son soutien au collectif Boom Chak Tour, une jeune association qui réunit à la fois les membres des 1fâmes, du Citron Vert et d’Okuma Records. Depuis deux ans, le crew organise des soirées déjantées et tourne dans toute la France sous ce projet, à l’image du Camion Bazar. En 2020, ils co-produisent ensemble le Besancon Rooftop Festival, pour se remettre du confinement en opérant avec tous les organisateurs connus de la ville. Un goût de revanche pour l’équipe du Citron Vert, qui n’avait pas rencontré de soutien alors qu’ils organisaient le festival Electro Clique entre 2006 et 2012.

Pour le collectif Thé Chaud, il n’est pas encore question d’institutionnalisation, la débrouille reste le mot d’ordre. Ils souhaitent faire les choses par eux-mêmes pour ne pas avoir à rendre de comptes et être freiné par un acteur extérieur. Il en est de même pour la création phonographique : tout est enregistré dans un home studio. Garder le plus possible son indépendance, c’est peut-être aussi cela être activiste de la nuit.


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