Ce vendredi 18 mars sortait enfin le premier album de Samba de la Muerte, « Colors ». Espoir de la pop française depuis ses premiers EPs en 2013, le projet d’Adrien Leprêtre ne déçoit pas les attentes et livre un album complet, riche et varié. Il s’est prêté au jeu du commentaire titre par titre des dix morceaux.

Voici donc un exercice très simple : appuyez sur play sur le lecteur ci-dessous, et laissez-vous guider par une écoute commentée, – paroles, musiques et arrangements -, depuis un quai de gare.

 

Le vent

L’album commence ainsi sur ce morceau instrumental, construit comme une montée progressive. Les éléments s’ajoutent un à un en soulignant les précédents – claviers, claquements de doigts, basse, guitare; pour arriver à cet instant si particulier dans un album, où l’on attend qu’une chose : ce qui va se passer ensuite.

On est partis avec Corentin [ndr: Ollivier] dans un gite dans le Cotentin. On avait tous nos instruments dans le salon, et on a écrit tous les deux les trois premiers morceaux de l’album. Le soir tard, quand tu fermais la porte du salon, il y avait un énorme courant d’air qui passait par la cheminée. On a commencé à l’enregistrer, puis ajouter des bruits de doigt, un petit clavier casio, on buvait du vin. Le lendemain matin, on a ré-écouté ce morceau qui a fini par devenir le premier de l’album. On a tellement joué ensemble que c’était assez naturel. Si c’est moi qui orchestrait, lui proposait des choses, des parties de guitares. Il a cette force de pouvoir s’adapter, proposer ou s’effacer quand il le faut.

Vous pouvez écouter par ici le projet personnel de Corentin Ollivier : Faroe.

 

Colors

La première chose qui marque est l’apparition du chant en français, qu’on sent clairement assumé et naturel. Les synthés prennent aussi toute leur place, au milieu de plein de petites et bonnes idées qui agrémentent la production.

Le son est plus abouti, moins lo-fi, il y a moins d’erreurs. C’est un vrai morceau en français, une histoire assez personnelle: le divorce de mes parents. J’ai commencé par la phrase « donnons-nous le temps » et on a écrit un truc derrière. C’est assez drôle d’avoir un morceau comme « Le Vent », assez sombre, pour introduire « Colors », beaucoup plus joyeux et qui fini sur un truc assez africain, très coloré, justement. Les premiers retours sur « Colors » ont été assez bons, j’ai hâte que le public puisse écouter les deux morceaux ensemble.

C’est effectivement assez troublant, mais ce qui surprend plus encore, c’est l’abandon de ce falsetto bon-iveresque en chant principal, relégué au rang des chœurs.

Je pense que c’est assez troublant pour ceux qui connaissent déjà Samba de la Muerte, pourtant tous les éléments sont là, il faut les trouver a l’intérieur de l’album. J’aime assez l’idée du jeu de piste. La musique se consomme très vite aujourd’hui, pourtant les albums que je préfère sont ceux que je ne comprends pas à la première écoute, et qui se dévoilent au fur et à mesure des écoutes.

Le résultat est en tout cas surprenant, mais Adrien réussit, comme nombre de groupes aujourd’hui, à faire sonner le français sans qu’on ait envie de grincer des dents sur le texte, la diction et le sens des mots comme en regardant un blockbuster en version française.

 

La Roche

Sans autre transition que quelques accords de claviers, une basse et des chœurs, « La Roche » renoue avec le chant en anglais qui, une fois encore, sonne juste malgré l’accent français. La voix est profonde, plus grave que sur les EPs précédents.

La Roche est le nom du lieu-dit où nous avons enregistré. Quand on répétait avec Concrete Knives, on avait commencé à bosser cette rythmique lors d’une répétition, où nous étions arrivés en avance avec Corentin. On a donc écrit ce morceau-là, et j’ai écrit un texte sur un sujet qui m’a touché, un peu plus général. Il parle des gens qui sont touchés par la violence de ce monde, sans avoir rien demandé à personne – sur les Yezedis par exemple.

Si « Colors » était déjà une bonne chanson, « La Roche » approfondit le message comme la richesse instrumentale de l’album, notamment avec un premier solo de clavier réussi.

 

You’ll never know when I lie

Introduit par un chant qui sonne très anglais – on pense à Foals voire WU LYF, « You’ll never know when I lie » marque la vraie nouveauté de l’album : le côté dansant de la musique de Samba de la Muerte.

C’est un morceau très live, qu’on avait écrit avec les quatre gars. J’avais composé des percussions, tout le sample, lors d’un voyage au Maroc – le même qui a inspiré Tanger. J’écoute dernièrement beaucoup de raï, que j’écoutais quand j’avais dix ans. Je me suis mis à digger des vinyles de vieille musique algérienne, marocaine, iranienne. Tout cela est mélangé avec une énergie très rock, limite sound system. Le texte parle de la corruption de notre monde. On ne sait jamais trop si ce que disent les personnes qui nous dirigent est vrai ou faux. C’est un peu la même chose pour nous ou dans la vie de tous les jours.

Cette fois, on devine la folie qu’est Samba de la Muerte en live : tous les instruments chantent, explosent dans tous les sens. Ce n’est pas un mystère pour ceux qui les ont déjà vus sur scène, mais donnera certainement envie à d’autres d’aller les voir pendant leur tournée.

 

L’Aber

Ce morceau commence sur un riff de guitare avant de laisser place, à nouveau, au un chant en français. Les mots, appuyés, sonnent presque chanson française, sans toutefois que la voix ne soit trop mixée en avant, car c’est bien le riff de guitare qui guide le morceau.

L’Aber Wrach, une sorte de fjord breton, est l’endroit magnifique qui m’a inspiré ces mots. Il y a volonté de faire de l’afrobeat, inspiré de Fela Kuti. Quand j’écris des parties de clavier, je les entends en cuivres et j’en parle aux gens autour de moi. Le morceau « L’Aber » n’aurait jamais existé sans Philippe [ndr: Boudot], qui a cette culture afrobeat. Les textes sont toujours écrits après [ndr: la musique], j’ai quelques mots qui viennent en tête et j’écris quelques textes autour de ça. Là c’est des mots en français qui sont venus donc le texte est en français. J’aime aussi l’idée de faire partie de cette scène que j’aime bien : Dominique A, Bertrand Belin, ou Flavien Berger.

« L’Aber » se termine sur une suite d’accord plaqués comme Grizzly Bear dans son dernier opus, « Shields« , ce son si parfait légèrement réverbéré, puissant et lent.

 

Don’t let go

Instant folk de l’album, ce morceau calme le jeu, et la voix suit. Il ravira les amoureux des précédentes compositions de Samba de la Muerte, même si, une nouvelle fois, la production est plus soignée, mature.

Ce morceau est plus folk, très inspiré de musique malienne. Son texte est sur l’espoir. L’album est un écho à ce qui s’est passé en 2015, dans ma vie et dans le monde : des textes assez lourds, même si l’album est lumineux et moins mélancolique, mais des choses qui me tiennent a cœur. Ça crée une sorte de contraste que j’aime bien. Les influences afro jazz me sont venues en écoutant Dirty Projectors. Le sax c’est tout le jazz que j’écoute, mais j’y ai ajouté une percussion africaine, et une basse clairement malienne. J’ai la chance d’avoir Martin Daguerre [ndr: qui officiait déjà sur les EPs précédent, ainsi que pour Selen Peacock dont nous avons déjà parlé]. Les cuivres, la batterie sur « L’Aber », tout cela vient de musiciens beaucoup plus dans la scène jazz.

Comme sur plusieurs des chansons précédentes, les passages instrumentaux sont effectivement la vraie richesse de l’album. On voudrait s’y perdre en boucle pendant des heures pour comprendre tout ce qui s’y passe.

 

Ghadir

Septième de l’album, ce morceau laisse une place de choix aux claviers, soulignés par des chœurs et une batterie énergique. La voix, en anglais, n’a rien à envier à bon nombre de productions anglo-saxonnes. On est au chœur du propos de Samba de la Muerte : tous les éléments sont là, proches de la perfection, dans la structure comme dans les influences.

Ghadir est une jeune fille qui avait perdu ses petits cousins sur une plage en Palestine. J’ai lu un article sur elle dans un journal, et je reprends des phrases qu’elle dit : « on n’a pas de présent mais on rêve de beaucoup de choses ». Quand je l’ai composé, j’avais un espèce de sample qui tourne, pris sur un tout petit clavier. Je me suis dit : pour une fois je vais essayer de faire un morceau où il y a plus de trois accords, et j’ai donc fait cette séquence d’accords sur un autre clavier, avant de travailler ce son d’orgue. C’est un gros mélange, un de mes morceaux préférés de l’album, très particulier. C’est le premier composé pour l’album.

 

The Beat

Vraie surprise au premier abord sur « The Beat« , qu’on pourrait pourtant deviner au nom du morceau : on y ressent vraiment la production électronique assistée par ordinateur.

L’année 2015, après la grosse tournée de Samba, on a eu pas mal l’habitude d’aller faire la fête dans des clubs après les concerts, donc j’ai eu envie d’intégrer la danse dans ma musique. J’ai un souvenir à Zurich, dans un club immense, où tous les gens dansaient, avaient perdu pied dans la musique. C’est ce qui m’a inspiré « The Beat » et « Love Song ». C’était aussi un moyen pour moi d’arrêter de faire des choses très mélancoliques. Avant les gens trouvaient que c’était trop Bon Iver, maintenant ils trouvent que c’est plus assez folk. Mais ceux qui nous ont vus en live dansaient plus qu’ils n’étaient assis. J’ai écouté aussi les conseils, on m’a dit que ce n’était pas assez Samba de la Muerte, qu’il manquait d’instruments boisés. J’ai écouté, je n’ai pas voulu faire de l’électro non plus.

On se rapproche effectivement clairement d’une musique plus club, à l’instar de ce que peuvent faire Grand Blanc ou Bagarre. Le texte semble être un hommage au beat régulier de la techno, qui porte les danseurs jusqu’au bout de la musique. Mais, encore une fois, ce sont la mélodie et les instruments analogiques qui prédominent. La basse roule mais garde les traces d’une main humaine, et le morceau explose grâce à des cuivres non synthétiques.

 

Tanger

« Tanger » est le plus court morceau de l’album, entre balade folk onirique et hommage à la musique africaine de l’ouest.

Je l’ai composé au retour d’un weekend au Maroc, un peu plus à l’intérieur des terres, où j’ai été au festival Master Musicians of Joujouka,. C’est un festival pour 50 personnes, tu dors chez les gens du village, qui font tous de la musique. Tu oublies vite l’heure qu’il est : plus les jours passent, plus tu te lèves tard. C’était un vrai choc culturel, il y avait des australiens, des américains, des polonais, même des japonais, face aux musiciens marocains.

Toute la force de l’album de Samba de la Muerte est là : il fait danser, chanter, mais aussi rêver, penser, voyager – cf les cris de mouettes à la fin du morceau.

 

Love Song

L’album se clôture sur un titre plus long, qui dépasse les sept minutes. La production électronique est là entièrement présente, pour ne pas changer faite avec des boucles d’instruments analogiques : guitare, claviers, etc…

J’avais envie de faire un morceau long pour terminer cet album. J’espère toujours qu’un groupe va faire un truc un peu différent à la fin de son album, montrer une autre facette. C’est un morceau que j’avais commencé il y a très longtemps avec mon petit frère pour lui expliquer comment marchait Ableton, je l’ai retrouvé et je me suis dit pourquoi pas. C’est un morceau techno avec des influences africaines.

A la manière d’un Kevin Parker, Samba de la Muerte ose l’introduction des répétitions mélodiques à l’envi avec brio et sans aucun ennui. Terminer sur un tel morceau ne donne finalement qu’une envie : celle d’écouter, maintenant, les prochaines idées du compositeur.

 

« Colors », l’album

C’est différent, il a été mixé par quelqu’un d’autre, pour passer à un niveau supérieur. Olivier Bastide, du studio Avant Garde à Rennes, a emmené les morceaux un peu plus loin. Il a trouvé des choses qui emmènent ailleurs les instruments, un son. C’est un peu « sorti de ma chambre », même si ça ne sera jamais parfait car home made. Et voilà, l’album est sorti aujourd’hui : c’est assez particulier, c’est un long travail. Maintenant il est entre les mains du public, il peut se passer de belles choses. J’attends surtout de pouvoir partir en tournée, et de le jouer. J’ai très envie de passer au deuxième, ce n’est qu’une première étape de tout ce que Samba peut être.

Samba de la Muerte entame effectivement une belle tournée estivale, à commencer par une date au Point Éphémère le 13 avril. Sélectionné par le Fair dans sa liste de Lauréats 2016, il bénéficie d’un accompagnement complet : technique scénique, management, cours de chant…

Le Fair c’est extraordinaire, même si c’est peut-être un peu fort comme mot. Je souhaite à tous de recevoir cette aide, c’est un privilège d’avoir cette formation, comprendre toute la mécanique, comprendre les gens qui nous entourent, ce qu’ils racontent. Pour moi qui ai envie de ne pas faire forcément que de la musique, organiser des concerts, c’est ultra bénéfique. On rencontre des gens vraiment chouettes, d’autres musiciens dans d’autres veines artistiques. Ils sont disponibles, impliqués sans mettre leur nez dans ce qu’on fait. Çà n’est pas fini, puisque ça dure un an, et que ça continuera encore après. Je vais partir en séminaire à la Cartonnerie de Reims pour faire des morceaux avec d’autres artistes. C’est parfait pour ne pas se mettre de barrières, avancer.

Avec un premier album de ce niveau, les routes s’ouvriront probablement pour Samba de la Muerte. Si ce n’est la pression – médiatique ? – du deuxième album (à prononcer avec une voix lugubre), il ne restera que l’embarras du choix dans les voies à suivre. Tout est possible à notre âge.

samba de la muerte colors cover album