Cela ne vous a sûrement pas échappé : le Red Bull Music Festival prend ses quartiers dans la capitale toute la semaine : concerts, premières, installations, clubbing et lectures, il y en aura pour tous les goûts, du turbulent live d’Oneothrix Point Never à Moodymann jouant exclusivement du Prince, en passant par une improvisation commune autour de Chassol. Parmi toute cette offre qui célèbre les musiques (de qualité), une affiche a titillé notre curiosité : la soirée Diggin’ In The Carts qui met à l’honneur les musiques de jeux vidéos d’hier et d’aujourd’hui.

Proposée dans l’enceinte de la Gaîté Lyrique et ses projections à 360°, l’expérience entre live traditionnel et créations originales présentera des pointures du genre : les japonais Yuzo Koshiro et Motohiro Kawashima, ou le vétéran Kode9 se mêler à des fans tel que Teki Latex ou Nick Dwyer, journaliste à l’origine de la série de documentaires du même nom sur les OST de jeux vidéos japonais.

Au milieu de cet excitant line up, deux noms ont attiré notre attention : Oklou & Krampf. Gravitant au premier abord relativement loin de cet univers de gamers, d’ambiances sonores et d’OST, le duo formé pour l’occasion s’est plongé dans la fabrication de A à Z d’un jeu vidéo et de la bande son qui l’accompagne. Compositions, influences, set up et Zelda, nous avons échangé avec eux quelques jours avant cette grande première.

J’ai échangé un petit peu avec Guillaume, le programmateur et DA du festival et notamment sur la soirée Diggin’ In The Carts où vous présenterez votre projet. Est-ce que vous pouvez m’en dire plus ? 

Krampf (Lucien) : Marylou (Oklou) est une alumni Red Bull Music Academy d’il y a deux ans (une ancienne participante à la session academy à Paris), elle a donc été contactée par Red Bull Music pour éventuellement proposer quelque chose pour une soirée Diggin’ In The Carts, une création live en rapport à la musique de jeux vidéos. De mon côté, j’avais déjà travaillé un tout petit peu sur la question à travers une exposition avec mon école. On avait des players DOTA, qui est un MOBA, (Defense Of The Ancients (DOTA) est une arène multi-joueur et en ligne (MOBA) du jeu Warcraft III et de son extension) et qui générait plus ou moins de la musique de façon frauduleuse. Je crois que c’était les Quatre Saisons de Vivaldi.

Marylou était passée à l’exposition et elle avait bien aimé, elle a donc pensé à moi quand elle a eu l’idée. J’étais pile en train d’écrire mon mémoire qui était sur la question de « peut-on mélanger les interfaces de jeux vidéos et la musique en live ». Elle m’a dit « n’écris pas ton mémoire, on le fait ! »

Oklou (Marylou) : Je ne t’ai pas dit ne pas écrire ton mémoire ! (rires)

Lucien : On a présenté le projet à Red Bull Music : on allait faire un jeu vidéo et la musique qui va avec. Le concert serait donc nous, en train de jouer au jeu et la musique qui serait de facto interprétée en live, via l’interface du jeu vidéo.

OK. Donc ça sera un live à quatre mains ? 

Lucien : C’est assez compliqué de créer du multi-joueurs. Je pense que je serai ailleurs, avec Marylou qui jouera. Je ferai le petit frère embêtant qui donne des conseils.

Marylou : Au niveau de la scénographie, on est pour l’instant trop concentrés sur la construction, la programmation et l’écriture. Pour le show en lui-même, dans les prochains jours et juste avant le spectacle, on aura des idées plus précises quant à ce qui va se passer sur scène. 

Lucien : On est en crush time comme on dit dans l’industrie du jeu vidéo. Ils ne disent pas « être charrette » en fait, ils disent crush time. C’est le moment qui précède la livraison du jeu et où on passe à beaucoup d’heures de travail dessus. 

Le terme correspond bien à une préparation d’un live ou performance comme celle-ci. Comment souhaitez-vous l’appeler d’ailleurs ? 

Lucien & Marylou : Performance. 

Lucien : Ce n’est pas qu’un concert justement.

Marylou : L’étiquette de live à côté de ton nom donne l’impression que tu vas jouer ta propre musique. Alors oui, c’est ma musique, mais pas celle que j’ai sortie. Ce ne sont pas mes chansons.

Honnêtement, je suis assez naïf dans ce milieu et j’ai du mal à voir les différents éléments : est-ce que cela reviendrait à greffer une partie de ta musique sur ce que peut générer le jeu ? 

Marylou : En fait, nous avons composé tous les éléments sonores du jeu. Sachant que tous ces éléments sonores vont du sound design – par exemple des bruits de pas quand le personnage marche – jusqu’au soundtrack général avec les thèmes, les mélodies, etc. On a tout fait de A à Z et maintenant on travaille sur comment mettre en forme les interactions entre le jeu et la musique. C’est autour de ça que se situe notre projet. 

Lucien : C’est le nerf de la guerre. Il y a un petit côté pédagogique aussi, un peu de médiation de notre part à expliquer les mécaniques et pourquoi la démarche est singulière, sans se concentrer seulement là-dessus mais être aussi dans l’histoire, dans les émotions, les chansons. Il faut trouver le bon dosage et être pédagogique sur ce qu’il se passe – parce que je pense que cela n’est pas habituel.

Le public maîtrise certains codes : s’il arrive et voit deux platines, un DJ, cela veut tout de suite dire « OK, le DJ va passer des morceaux, je comprends ». Le paradigme est posé. Là à priori, il y a un petit boulot d’explication : la musique que je vais entendre sort d’un jeu vidéo, quelqu’un est en train de jouer et selon sa manière de jouer, cela ne va pas du tout être le même concert. C’est ce que l’on veut, un côté démonstratif et un autre plus sensoriel, plus émotif. Jongler entre les deux.

Oklou au Sónar Festival 2018 • Crédit photo : © Lewis Khan

L’aspect démonstratif se prête bien à une performance je trouve. Sur le contenu en lui-même, quelles ont été vos influences ? 

Marylou : On s’est inspirés de plein de choses oui.

Lucien : Pour l’instant, c’est une sorte de jeu d’aventure, d’exploration assez classique. Quelque part entre Zelda et… J’ai jamais joué à Zelda en fait ! Dans ma tête, le jeu ressemble à ça. Je pense que c’était ce qui se prête le mieux.

Une des choses que j’avais en tête au début était de faire un jeu assez contemporain dans l’expression. Pas du tout typé jeu d’arcade ou en 2D, d’être un peu à jour. Et le plus simple reste un jeu d’exploration, avec donc de la 3D et à la troisième personne. Cela colle bien à la musique de Marylou, basée sur des ambiances, la temporalité, la découverte et le mystère. Quand je pense à sa musique et si j’imagine un jeu dessus, cela sera plutôt un jeu d’aventure qu’un jeu de combat ou un FPS (first person shooting, jeu d’action à la première personne où l’on est à la place directe du personnage principal).

Cela correspond plus à des séquences musicales de jeux d’aventure que de jeux d’action. Si j’avais pu faire un projet solo, cela aurait peut être été plus agressif sur le gameplay. 

Sur Zelda justement, un de mes souvenirs est que la bande son est très prenante. Ça concorde totalement avec votre projet. 

Lucien : Je pense que l’on s’en rend compte que maintenant, mais on travaillait sur une séquence qui est complètement inspiré de Ocarina Of Time (le volume cinq de The Legend of Zelda et le premier de la série en 3D) où tu dois faire des séquences, jouer des mélodies avec un ocarina (une sorte de flute à la forme de tête d’oie) pour activer un personnage, ouvrir une porte, etc.

Les inspirations sont vraiment variées, pas mal de pop culture et ce que nous nous projetons comme ce que doit être un jeu vidéo. C’est pas conscientisé, avec des références obligatoires. C’est assez, comment dire, euh … 

Naïf ? 

Lucien : Oui, naïf. Ce n’est pas intellectualisé mais instinctif.

Ça se prête très bien à un jeu vidéo d’aventure ce côté instinctif d’ailleurs, où le joueur doit tester des choses, se déplacer, etc.

Lucien : Même dans la création, c’est très empirique et naïf. Ce n’est pas notre métier, on n’a pas eu l’occasion de passer beaucoup de temps à explorer des arcs narratifs, lire des bouquins sur le game design – tout ce que l’on aurait dû faire, mais on ne l’a pas fait. Je pense qu’il y aura pas mal d’aberrations pour ceux qui ont l’habitude de raconter des histoires. Ça sera notre touche personnelle je pense. 

Il y aura un aspect un peu bricolé, forcément, même si on veut faire des choses bien. J’espère que les gens ne s’attendent pas à… (rires) Au final, ce n’est pas un projet avant-gardiste ou intellectuel. Cela va plus être cute que… Tu en penses quoi, Marylou ?

Marylou : Je suis d’accord oui.

Lucien : C’est un moyen cute de faire de l’image et de la musique, avec des outils qui ne sont pas forcément utilisés par des musiciens, même s’ils le sont par plein d’autres gens. On essaye de profiter d’être invités à faire un concert pour présenter l’outil.

Vous avez eu combien de temps pour préparer la performance ? 

Marylou : On y réfléchi depuis fin juin, début juillet.

Lucien : On a tous les deux des agenda et on a pu se libérer pour s’y plonger que début juillet je crois. Deux mois de travail en gros, avec un mois d’août un peu disparate. Mais on s’en sort, notre crush time est bien fait. C’est là où tu produis tes meilleurs trucs.

Vous travaillez mieux dans l’urgence, tous les deux ? 

Lucien : Je n’ai jamais travaillé autrement de ma vie, donc je ne sais pas. Si je ne suis pas dans l’urgence, ça échoue. C’est ma petite adrénaline perso. 

Marylou : Oui, moi aussi. Mais je pousse moins que toi peut-être. 

Vous parliez de la scénographie tout à l’heure, vous avez quelques idées j’imagine ?

Lucien : Elle est quasiment fixée oui, mis à part quelques points de détails.

Krampf au MaMa Festival 2017

Est-ce qu’utiliser tous les murs et le côté 360 degrés de la Gaîté Lyrique est dans le cahier des charges ? 

Marylou : Pas du tout non, on fait ce que l’on veut. Il faut que l’on voit, que l’on choisisse comment exploiter tout ça.

Lucien : Elle est terminée à 90%, à part de gros points de détails genre, qu’est-ce que je fais sur scène ?

Marylou : Ça ne va pas nécessiter beaucoup d’heures de travail. 

Lucien : On n’a pas de résidence et on va découvrir l’installation le jour même. On se place avec une grosse création un peu expérimentale dans le cadre d’un concert assez traditionnel, au final. Autour de nous, Kode9 proposera un live qu’il joue souvent, idem pour les autres artistes qui seront présents, ils tournent beaucoup. Teki Latex et Nick Dwyer (journaliste à l’origine des documentaires Diggin’ In The Carts) n’auront besoin que de très peu. Nous, nous allons tout découvrir. C’est une grosse première et il y aura plein de choses sur lesquelles on ne devra pas trop être regardants. J’espère que cela sera une version bêta et qu’en l’affinant, on pourrait le présenter ailleurs après.

Ça serait un souhait pour vous, de le présenter par la suite ? 

Marylou : Oui carrément.

Lucien : Si tu passes deux mois sur un projet et que tu ne le joues qu’une seule fois, c’est un peu dommage oui. Je pense que si on est contents du truc, on aura envie de le présenter et de le défendre un peu partout. Et même ne serait-ce que rafistoler les choses qui ne nous auront pas plu, proposer d’autres choses, continuer le jeu. On va voir, c’est assez évolutif. 

Sur le line-up, tu en parlais tout à l’heure, comment vous sentez-vous au milieu de tous ces artistes ?

Marylou : Ce n’est pas tant les artistes qui provoquent une appréhension, mais plutôt le public de gamers qui viennent voir les stars du line-up qui sont des références en la matière évidemment. Quand Red Bull Music m’a contactée, le souhait en faisant appel à quelqu’un comme moi, qui fait de la pop et n’a pas forcément la tête dans les jeux vidéos, c’était de diversifier le public de la soirée et de l’ouvrir. Dans ces soirées-là, il est très spécifique. C’est plus ces gens-là qui j’espère, vont être sensibles à ce qu’on vient leur offrir. J’espère que cela va leur plaire. 

Lucien : Ce que je ressens, comme toujours, c’est le syndrome de l’imposteur et de se sentir légitime par rapport à des mecs qui ont fait des BO de zinzins. On a bricolé le truc pendant deux mois seulement et on va jouer avant eux. On se demande si cela n’est pas insultant, quelque part.

Je sais que ça ne l’est pas, mais on se pose toujours la question. On est plus jeunes que les autres, avec moins d’expérience et de connaissances. Il y a une petite pression, mais que ça soit Kode9 ou Teki Latex, ce sont des gens que l’on connait plus ou moins. On se sent pas non plus totalement isolés dans notre pratique vis à vis de ces gens-là. 

Est-ce que la question de la légitimité ne serait pas évacuée par le fait que vous êtes invités sur le line-up au même titre qu’eux ? 

Marylou : Oui bien sûr ! 

Lucien : Oui carrément, je sais que c’est un faux problème. C’est un truc qui peut tourner dans la tête. J’ai discuté avec un pote nerd à moi et tous les gens qu’il connait vont à la soirée pour voir donc Kode9, Yuzo Koshiro et Motohiro Kawashima, ils viennent seulement pour écouter un truc, sans ce soucier du reste.

Mais peu importe la soirée, il y aura toujours quelqu’un comme ça, que ça soit dans les fans de jeux vidéos, de reggaeton ou de techno allemande. Si on arrive à émouvoir une persone sur dix, c’est déjà bien. 

Oklou & Krampf présenteront leur live à la soirée Diggin’ In The Carts ce jeudi 27 septembre à la Gaîté Lyrique dans le cadre du Red Bull Music Festival Paris.

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