Le collectif Paillettes a deux casquettes. Organisateur de soirées à Marseille, les cinq membres du collectif établissent une programmation musicale et scénographique une fois par mois dans des lieux emblématiques de la nuit marseillaise. Performeur aussi, ils animent des happenings dans tous types d’événements, de la salle de concert au festival de musique électronique. Ils promettent une vision ouverte de la fête où le good mood et le glitter sont de rigueur. Leur prochaine soirée aura lieu au Poste à Galène le 14 décembre. Rencontre.

Vous sortez tous de l’école des Beaux-arts : qu’est ce que cela a apporté au projet ?

Au début quand on s’inscrit aux Beaux-Arts, on ne sait pas ce qu’on fait, on pense qu’on va faire du dessin, mais en fait c’est tout une culture qu’on découvre. Les Beaux-Arts nous ont enrichi par cet apport multi-disciplinaire. Si on n’avait pas fait les Beaux-Arts, Paillettes n’aurait pas existé. Au delà du fait qu’on s’est tous rencontré là-bas, on a pu tester tout un tas de performances, ça nous a aidé à affronter le regard des gens.

À titre personnel, comment vous êtes-vous construits cette identité ?

On s’est tous forgé seuls, par la lecture. On vient tous de la classe moyenne, nos parents ne sont pas intellectuels ou artistes. Avant Paillettes on était déjà curieux, bizarres, mais on n’a jamais intégré une communauté. On n’est jamais allé dans un club gay, plutôt dans des lieux alternatifs. On a senti le besoin de créer un espace où n’importe qui pouvait venir et se sentir bien, c’est de là que Paillettes est né.

Quels sont vos références musicales ?

On a tous des goûts différents, on essaie de les regrouper pendant les happenings. Ca passe souvent par de l’eurodance, de la techno, du hardcore ou même de la trance si on est très énervés. On établit une liste de titres, chacun envoie ses tracks et on fait un tri. Tous nos sons sont mélangés, chacun a son moment. Ce qu’on peut recommander musicalement au nom de Paillettes c’est tout ce qu’on programme à nos soirées.


Tayhana était invitée à la soirée Paillettes du 26/10 à l’Intermédiaire.

Comment construisez-vous vos performances ?

Pour les happenings, on fait des réunions en amont où on parle beaucoup, on échange sur les idées de performances à venir. Il y a des classiques qu’on a développés et qu’on fait à chaque fois comme la couverture de survie : on recouvre tout le public avec,  tout le monde danse dessous, ça marche super bien ! On se laisse aussi chacun la liberté de faire notre happening dans notre coin si on le veut, c’est groupé ou non.

On fait les performances dans la foule, on fait monter les gens sur scène. Il faut que tout soit mélangé, que l’expérience soit globale, on ne veut pas que le public nous regarde faire notre truc sur scène.

J’ai vu que vous aviez invité un des membres de Salut C’est Cool à une de vos soirées. Ils pratiquent à leur façon des happening sur scène à chaque concert, est ce qu’ils vous ont inspirés ?

On a peut être été inspiré inconsciemment. Nous on utilise des paillettes, on est glitter, on joue avec le genre… Eux c’est plus de l’absurde. Salut C’est Cool produisent leur musique, c’est un groupe de musique avant tout. Tu y vas pour les écouter puis pour faire la fête. Avec Paillettes c’est l’inverse, on ne fait que des DJ sets car on vient pour faire la teuf d’abord puis écouter du son.

Est ce que le happening s’adapte à tous types de lieux  ?

Pour l’instant on l’a fait dans plein de lieux différents : une salle de concert, le Molotov, un festival à Nimes dans un lieu d’exposition, au festival Le Bon Air… C’est modulable, la condition invariable c’est qu’il y ait du son et qu’on danse.

Il y a peu de captations vidéo pendant notre happening, on retrouve difficilement ce qu’on fait sur internet. On préfère que les gens viennent sans savoir, sans visuel en tête. On veut éviter qu’ils regardent un truc et se disent « ça a l’air bien en vidéo donc je vais venir« , ça casse la magie de la découverte.

C’est le phénomène que décrit Walter Benjamin dans « L’oeuvre d’art à l’ère de sa reproductivité technique » : Une oeuvre d’art quand on la voit en vrai, on l’a déjà vue. On est moins surpris, c’est moins fantastique. Et bien c’est pareil pour les soirées, si on a déjà tout vu en images, c’est moins fou.

Le public est-il parfois réticent ?

Il nous est arrivé d’être confronté à un public réticent au début, à la salle de concert de Montpellier. Le public ne comprenait pas notre démarche puis au bout de dix minutes il s’est lâché. En général si le public est réticent, il ne le reste pas longtemps.

Que dire de la scène marseillaise ?

Artistiquement il se passe pleins de trucs à Marseille, depuis cinq ans on constate un certain renouvellement. C’était le moment de faire un truc ici, on sortait pas mal, on a rencontré du monde et ça s’est fait rapidement. On fait le maximum pour que ça bouge mais il faudrait qu’il y ait d’autres collectifs pour que ça prenne une vraie ampleur. Ce n’est pas compliqué de créer un collectif, il ne faut pas se freiner. Nous on a aucune subventions, on se démerde depuis le début. Notre première soirée ne nous a coûté que 80 euros !

shemaletrouble  Que pensez vous de soirées comme Shemale trouble et des soirées communautaires en général ?

Ils sont très engagés queer, on les connait bien car un membre du collectif a déjà mixé pour une de leurs soirées. C’est une fête où tu te retrouves en communauté queer, c’est la famille.

Je peux comprendre qu’il y ait besoin de ce truc identitaire mais j’ai besoin d’aller dans des lieux plus éclectiques et c’est ce que Paillettes fait, on invite des gens non queer, on instaure un dialogue pour que ça soit safe pour tout le monde. Il ne faut pas oublier que c’est nécessaire, c’est une question de sécurité et de tranquillité.

Quand tu es queer ou transgenre et que tu sors dans des lieux « normaux » avec une majorité de gens Cis, au mieux c’est pénible car les gens passent leur soirée à te dévisager, au pire ça peut être dangereux. Il y a des gens qui ne sont pas tolérants. Conclusion, il faut qu’il y ait les deux : des espaces communautaires et des lieux ordinaires ouverts à cette population. En effet, si on ne va jamais dans des lieux normés, les gens ne seront pas confrontés à nous. Dans notre collectif nous sommes deux proches de la cause mais pas tous, les trois autres sont cis.

Harcèlement et agression en soirée : chez vous comment ça se passe ?

Dans nos soirées il y a des filles qui se mettent topless, ça arrive systématiquement, elles n’ont jamais eu de soucis. Une fille topless dans un lieu normé ça peut être bizarre, mais pour un garçon ça devrait être moins choquant. Aucun gérant de lieu ou de service de sécurité n’a été pointilleux sur ces sujets dans nos soirées – ça passe à chaque fois il n’y a jamais d’histoire.

Vous avez fait venir Gargantua au Molotov pour votre soirée Paillettes. Récemment, son clip Mohammed Je t’aime a reçu un bon nombre de commentaires homophobe et ils ont été contraints de désactiver les commentaires de la vidéo Youtube. C’est assez violent. Est ce que vous vous êtes déjà sentis menacés sur internet ou autre ?

On n’a jamais été confrontés à cela, que ce soit sur les réseaux ou lors de nos événements, le public est hyper ouvert. Il peuvent être troublés cinq minutes puis c’est la fête, ça se passe bien. Les critiques sur les réseaux c’est courant, cependant on a été surpris pour Gargantua car c’était beaucoup. C’était du harcèlement, il y avait plus de commentaires négatifs que positifs. Le pire dans tout cela c’est que quand Gargantua ont porté plainte, les flics leur ont dit que c’était plus prudent de retirer la vidéo, il ne faut pas assumer. Ils ont été obligés de le faire pour leur propre sécurité, ils ont reçus des menaces sérieuses d’agressions.

Des agressions homophobes il y en a pleins. L’année dernière à Arles, à Paris en septembre, un des acteurs du clip s’est fait passer à tabac. Ce n’est pas surprenant mais on ne peut pas ne rien dire. Il y a des valeurs qu’on défend, quoi qu’on fasse c’est politique. Sortir habillé dans la rue comme on veut c’est politique, même si on ne le fait pas dans la sphère politique, on ne fait pas partie d’associations, on ne balance pas de tracs ou de pétitions.

Finalement, faire des happenings tels qu’on les fait défend déjà des valeurs progressistes. D’ailleurs pendant nos happenings, on écrit sur des pancartes des messages qui ont une portée clairement politique : « Ne travaillez jamais » « Pédé Drogué » « L’art c’est de la merde ».

Est ce qu’il n’y aurait pas un gap entre l’image clean véhiculée dans les médias de la scène queer (Kiddy Smile en ligne de mire) et les agressions homophobes qui augmentent ?

J’ai 30 ans, ça fait 15 ans que j’ai un look bizarre, et il y a 15 ans c’était bien plus compliqué. Je sortais dans la rue, je me faisais insulter tous les 20 mètres. Même quand je me baladais avec ma mère et je me faisais insulter. Aujourd’hui ça se passe relativement bien. La situation se dégrade peut être mais on n’est pas au niveau d’il y a 15 ans.

Je ne comprends plus très bien ce que le mot queer recouvre. On nous dit souvent qu’on est queer, mais le dire pour des raisons esthétiques – car en réalité c’est ça que ça veut dire – non on ne veut pas être assimilés à cela. Queer c’est une façon de déconstruire les rapports sociaux, de voir le monde, de l’interpréter, ce n’est pas esthétique. Réduire queer à un truc esthétique : non merci.

C’est un peu réducteur de nous estampiller queer juste parce qu’on est des garçons maquillés. On ne vient pas nous demander vraiment qu’est ce qu’on pense des rapports sociaux homme/femme, qu’est ce qu’on pense du féminisme… Ça ce sont des « vraies » questions queer. On ne peut pas dire qu’on est queer juste parce qu’on est maquillé !

On réduit le queer à un visuel, j’appelle ça la fashion queer. On est dans une société qui réduit tous les mouvements idéologiques de pensée à quelque chose de purement esthétique, ça les ôte de leur substance et ça les vide de sens, et ça arrange tout le monde.

Selon vous, pourquoi c’est d’abord à travers l’art que ces nouvelles idées – comme l’émancipation des carcans du genre binaire – se répandent, pour ensuite devenir des faits de société ?

D’un côté, l’art depuis début 20ème siècle est à la pointe du progressisme dans la société, c’est normal qu’il défende les idées queer et d’éclatement des genres. L’art sert à démocratiser les choses. L’art contemporain étant devenu purement esthétique, lorsqu’il s’empare des questions d’identités, il réduit les problématiques queer en un phénomène esthétique elles aussi.

L’art contemporain touche une minorité de la population, très élitiste, donc en réalité ça renforce le clivage entre les populations. Les gens qui s’intéressent à l’art contemporain et à ces questions sur les minorités de genres, c’est une minorité de gens et de jeunes. Les manifestations artistiques sont faites pour être vues et vendues pour la bourgeoisie. C’est elle qui possède l’art contemporain. Les artistes qui se livrent à cela sont complices d’un trouble. Mais ceux qui agissent sur le terrain, créent des espaces et s’éloignent de la logique capitaliste de vente, eux vont dans le sens de la démocratisation. Ce n’est pas parce que c’est fait de manière invisible que c’est inutile.

Est ce qu’il a toujours une lutte derrière ce mouvement ?

Il ne faut pas tout mettre à la poubelle. Quand on parle de Kiddy Smile, même si ça réduit le truc à un phénomène esthétique, on ne peut pas nier que c’est bien pour la société normée de la confronter à des formes différentes. Si au final ça sert juste à dire que les garçons ont le droit de se maquiller et mettre des robes, si c’est juste agrandir une partie du marché au garçon, c’est triste.

Il existe plein de gens qui défendent la cause queer et qui ne sont pas médiatisés. Ils vivent plus en marge, ne cherchent pas la médiatisation, ils agissent dans l’ombre pour changer de façon plus profonde la société. Il y a plein de formes de luttes différentes. Il faudrait qu’elles se recoupent, que la forme apparente croise celle de l’ombre.

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